Les Éveilleurs de mots, Pascal Bruckner et Bruno Liance (illustrateur)

Les éveilleurs de mots par Bruckner

Nous utilisons dans la vie courante à peine 100 ou 200 mots pour nous débrouiller. Or, la langue française en contient plusieurs dizaines de milliers. Qu’arriverait-il si nous décidions soudain de ressusciter les milliers de mots rares ou disparus ? C’est ce que les deux jumeaux Joseph et Sonia décident de faire en cachette un beau soir, en pénétrant dans une salle secrète de la grande bibliothèque municipale. Interdite d’accès, cette pièce renferme les trésors de la langue française : les mots en voie d’extinction ou bien carrément éteints. Oui mais voilà, gare à celui qui réveille les mots disparus !… Car une fois libérés, ils n’ont aucune intention de disparaître ou de vivre cachés !

Glénat Jeunesse (23 octobre 2019) – 48 pages – 18,90€
Lecteur : Pierre Arditi

AVIS

Dans cet ouvrage, il est question de mots, de mots oubliés, de mots anciens, de mots à l’étrange ou amusante consonance, de mots qui veulent s’échapper et revenir dans ce monde qui les a enfermés à double tour dans le Cimetière des mots... Il est question de toutes ces expressions tombées en désuétude, mais au charme suranné pour ceux qui aiment à voyager dans le temps et à faire renaître le passé de ses cendres.

J’ai adoré la manière dont l’auteur donne vie et corps aux mots les personnifiant comme on le ferait avec des héros plus classiques. Sous sa plume, les mots s’envolent et s’enroulent autour de nous telle une spirale sans fin de découverte et de soif d’apprendre. Une soif dont sont indéniablement pourvus un frère et sa sœur qui vont entrer dans un lieu interdit, avant de découvrir un monde inconnu qu’ils ne sont pas prêts d’oublier… Car une fois que l’on a goûté au charme et au pouvoir des mots, difficile de s’en passer !

Cet album, qui a frôlé le coup de cœur, devrait trouver sa place dans les bibliothèques familiales, mais aussi dans les salles de classe afin d’ouvrir les enfants à l’amour de la langue et leur donner envie d’accroître leur vocabulaire en (re)découvrant des mots et expressions peu usités. Avec un peu de chance, comme dans l’histoire, cette soif nouvelle de mots aura un effet boule de neige et fera de nombreux émules dans l’entourage des enfants. Et imaginez leur joie à l’idée de connaître et de partager autour d’eux des mots que certains adultes ont oubliés ou n’ont jamais appris.

Si j’ai apprécié le trait de l’illustrateur que j’ai trouvé très expressif, j’ai surtout été sensible au ton bleuté de l’ensemble qui créé une sorte d’espace intime, feutré et mystérieux dans lequel on a envie de se plonger des heures durant. On a parfois le sentiment de partager avec nos deux protagonistes un délicieux secret, de ceux qui font grandir et nous font vivre de merveilleuses aventures.

Bonus fort appréciable, un CD reprenant l’histoire est proposé en début de livre. Cela permet aux enfants qui ne savent pas lire d’apprécier également l’histoire et à ceux qui commencent seulement l’aventure fascinante des mots, de pouvoir s’appuyer sur un outil pédagogique efficace. Ma nièce de 5 ans adore les livres accompagnés d’un CD, cela lui donne cette impression d’autonomie qu’elle semble déjà plébisciter.

En bref, voici un ouvrage qui devrait ravir tous les amateurs des mots, des mots les plus inattendus à ceux dont la sonorité offre à elle seule d’étranges et amusantes perspectives de voyage. Quant aux enfants, nul doute qu’ils prendront plaisir à se laisser immerger dans cette aventure pleine de péripéties et de surprises, et à jouer avec des mots qui leur ouvrent les portes d’un merveilleux monde…

Se cacher pour l’hiver, Sarah St Vincent

Se cacher pour l'hiver par St Vincent

Il y a mille façons de disparaître au cœur de l’hiver, et le printemps toujours retrouve notre trace.

On a coutume de dire qu’il y a deux types d’histoires : celle où le héros part en voyage et celle où un étranger arrive en ville. Les derniers touristes se sont envolés depuis longtemps quand, ce jour de décembre 2007, « l’étranger » – Daniil – pousse la porte de l’auberge dans laquelle travaille Kathleen, au cœur du parc naturel. À son accent et son allure, il n’est à l’évidence pas d’ici, mais Kathleen, qui a choisi ce coin pour son silence, n’est pas du genre à jouer les indiscrètes. À seulement 27 ans, elle est veuve depuis quatre ans déjà, depuis l’accident de voiture qui a coûté la vie à son mari… « L’étranger » dit être un étudiant ouzbek – rien ne le prouve, par contre il semble évident qu’il a peur, qu’il fuit quelque chose, quelqu’un. Les jours passent, se ressemblent, peu à peu une amitié se noue. Plus Kahtleen apprend des secrets de Daniil (« J’ai trahi »), plus il lui devient impossible de continuer à ignorer les siens. Et, pendant ce temps, le danger se rapproche…

Delcourt Littérature (14 octobre 2020) – 347 pages – Broché (21,50€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Éric Moreau

AVIS

Dès les premières lignes, Se cacher pour l’hiver m’a frappée par la précision, la poésie et la justesse des mots que l’on sent choisis avec soin et dont l’on perçoit toute la puissance. Ainsi, bien que la plume de l’autrice soit d’une telle beauté que l’on tendrait à s’en abreuver au lieu de la savourer, il serait dommage de ne pas prendre le temps de se laisser imprégner de l’implicite, de ces informations et émotions qui, sans être tues, nous apparaissent presque cachées à l’image d’une héroïne tout en pudeur et en retenue.

Kathleen, dont la vie est rythmée par son travail et ses petits moments de vie qui font passer le temps, à défaut de véritablement l’occuper, voit son quotidien bouleversé par l’arrivée d’un étranger, un réfugié ouzbek. Il se prétend étudiant, mais des questions se posent sur les véritables raisons de sa venue au sein d’un parc naturel, certes splendide, mais désert en cette saison. De fil en aiguille, et de manière assez inattendue, Kathleen n’étant pas du genre à s’épancher, une amitié se noue entre elle et Daniil, cet étranger auréolé de mystère. À mesure que les jours passent, chacun se dévoile peu à peu et les drames du passé se dessinent lentement, laissant le temps aux personnages de trouver le courage de les énoncer, et aux lecteurs de les accepter.

Cette amitié, douce et mélancolique à l’image des personnages, poussera Kathleen à faire un véritable travail d’introspection sur son passé, et « l’événement », cet accident qui a meurtri son corps tout en délivrant son âme. Avec une maîtrise totale, l’autrice mêle présent et passé : présent dans lequel Kathleen semble stagner, sans vouloir se l’avouer, et un passé qui se révèle bien difficile à oublier. Il est ici question de résilience, de pardon et du deuil d’une relation idéalisée qui s’est fracassée contre la réalité, et qui est venue éteindre toute la vitalité d’une jeune femme en devenir jusqu’à la transformer en ombre. Avec une pudeur et une force qui réside autant dans le choix des mots que le cheminement de l’héroïne, on découvre différentes formes de violence et ses conséquences, mais aussi toutes ces petites lâchetés qui révoltent et qui blessent aussi durement que les coups. Lâcheté d’un représentant de la religion qui se cache derrière des écrits pour fermer à clé la porte d’une prison, et lâcheté de parents tellement engoncés dans leur petit confort qu’ils se révèlent bien incapables de faire autre chose que penser à eux-mêmes.

Comme si l’on ne souhaitait pas brusquer une femme que l’on sent bien plus fragile qu’elle ne veut bien l’admettre, on attend le souffle coupé qu’elle se dévoile à nous dans son entièreté et que toute la lumière se fasse sur son passé ainsi que sur celui de son nouvel ami. Sans réellement s’en apercevoir, on se retrouve ainsi petit à petit piégé au cœur du somptueux décor d’un parc régional que l’on rêve de parcourir autant pour l’évasion qu’il promet que les personnes qu’il abrite. Que ce soit Kathleen et sa gentillesse teintée de retenue, sa grand-mère et sa belle force de caractère, Daniil, sa pudeur et son esprit tourmenté, ou encore Martin et son altruisme sincère, les personnages nous attirent inexorablement à eux. Très différents les uns des autres, ils ont pourtant en commun un passé fait d’ombre qui les réunit autour de la même compréhension de la vie et de ses aspérités.

L’amitié entre Daniil et Kathleen permet à l’autrice d’aborder un panel de thèmes forts : la situation politique en Ouzbékistan, la violence physique et psychologique et les mécanismes emprisonnant les victimes bien plus solidement que la plus infranchissable des barrières, l’amitié, la résilience, le poids de la culpabilité, la rédemption, ces choix de vie qui finissent par nous écraser… Sans tomber dans la condamnation ou le jugement péremptoire, Sarah St Vincent nous montre à quel point la vie est complexe à l’image des êtres humains qui possèdent différentes facettes et qui peuvent, selon les circonstances, être capables du pire comme du meilleur. Peut-on vraiment arriver à détester sans réserve une personne qui a fait du mal à autrui et des choses impardonnables, mais qui nous a offert son amour, son amitié et/ou son affection ? Peut-on pardonner le passé d’un individu au regard de la personne qu’il est devenu ? Quelques questions, d’ordre éthique et moral, qui s’imposeront à vous, mais qui n’occulteront jamais la force d’une amitié inattendue qui donnera à une jeune femme l’impulsion d’être au lieu de rester enfermée dans ce qui a été…

Empreint de pudeur, de poésie et d’une douce mélancolie, voici un roman d’une grande force à l’image d’une femme sur le chemin de la guérison et de la renaissance. Entre amitié, secrets, rédemption, froid mordant de l’hiver et décor somptueux, Se cacher pour l’hiver confrontera les lecteurs à la complexité de l’être humain tout en les baignant dans un halo de lumière, leur rappelant que toute obscurité est destinée à être un jour percée.

Je remercie les éditions Delcourt Littérature et Léa pour cette lecture réalisée dans le cadre du Picabo River Book Club.

L’arrache-mots, Judith Bouilloc

J’ai lu L’arrache-mots de Judith Bouilloc dans le cadre du Challenge Netgalley, mais n’avais pas encore pris le temps de publier ma chronique. Je remercie le site ainsi que les éditions Hachette pour cette excellente lecture.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

La jeune Iliade a un don merveilleux : le pouvoir de donner vie aux mots et aux histoires. Ce don fait d’elle la bibliothécaire la plus célèbre de tout le royaume d’Esmérie. Le matin où elle reçoit une demande en mariage presque anonyme, elle n’est sûre que d’une chose : son prétendant est un membre de la famille royale !

Bien décidée à comprendre qui s’intéresse à elle et surtout, pourquoi cette personne lui propose un contrat de mariage si avantageux, Iliade se rend dans la capitale. Là-bas, elle découvre les fastes de la cour… et la froideur de son fiancé. Pourtant, elle finit par s’attacher et à lui et se retrouve, bien malgré elle, propulsée au cœur d’intrigues et de complots auxquels rien ne la préparait.

Hachette Romans (22 mai 2019) – 280 pages – Broché (15,90€) – Ebook (10,99)

AVIS

Le résumé était tentant, la couverture sublime ! Il n’en fallait pas bien plus pour me donner une furieuse envie de découvrir ce livre que j’ai adoré.

Dès les premières pages, je suis tombée sous le charme du récit, de l’univers et de la plume de l’autrice un peu comme je l’avais été avec La Passe-Miroir de Christelle Davos. On retrouve d’ailleurs ici quelques points communs comme une héroïne possédant un étrange don, une demande en mariage qui a de quoi laisser perplexe, un voyage pour rencontrer le futur mari aux côtés d’un chaperon qui sort les crocs (ou plutôt ici du feu) en cas de besoin, un fiancé plus proche du rustre que du prince charmant…

Mais je vous rassure, nous ne sommes pas dans une pâle copie de l’une de mes séries préférées, Judith Bouilloc nous offrant une intrigue avec ses propres particularités et enjeux. Nous découvrons ainsi Iliade qui possède un fascinant don, celui de littéralement animer les livres. Cette arrache-mots très douée enchante donc les usagers de la bibliothèque où elle exerce sa profession de bibliothécaire. Passionnée de littérature, aucun autre métier n’aurait pu la rendre plus heureuse…

C’est donc avec tristesse, mais avec l’envie de s’éloigner de celui qui lui a brisé le cœur, qu’elle accepte d’aller à la Capitale pour en apprendre plus sur cette très inattendue demande en mariage d’un homme dont elle ne sait rien si ce n’est qu’il est lié à la famille royale. Un début qui ne laisse présager rien de bon d’autant que ce fiancé mystère ne semble pas pressé de se présenter à sa promise malgré son arrivée remarquée à la cour.

J’ai pris beaucoup de plaisir à voir se nouer la relation entre Iliade et son fiancé, ces deux personnages ayant, en début d’intrigue, quelques difficultés à se comprendre. Il faut dire que malgré son éloquence dans sa vie professionnelle, cet homme est bien moins loquace dans la vie de tous les jours… On apprend heureusement, aux côtés d’Iliade, à voir au-delà les apparences, et on se rend compte que derrière une certaine froideur se cache un homme attachant et d’une grande bonté.

Quant à Iliade, je l’ai simplement adorée ! Rat de bibliothèque qui a une légère tendance à vivre à travers ses livres, je n’ai pu que m’identifier à elle ou, du moins, me sentir très proche d’elle. Sensible et gentille sans être niaise, elle saura garder la tête froide face aux fastes de la cour et aux méchancetés dont elle ne manquera pas d’être victime. Et puis il faudra bien sa force de caractère pour faire vaciller les barrières d’un certain homme qui trouvera en elle bien plus qu’une arrache-mots.

La seule chose que j’ai un peu regrettée est que le talent d’Iliade ne soit pas plus exploité. Il lui sera utile pour affronter certaines situations, mais j’aurais aimé que cet aspect du roman soit bien plus développé. Or le roman étant assez court, l’autrice semble avoir préféré se focaliser sur la romance. Je dois avouer que, pour une fois, cela ne m’a pas dérangée outre mesure ayant trouvé les deux personnages attendrissants et plutôt mignons dans leurs interactions. Leur relation évolue assez rapidement ce qui ôte peut-être un peu au côté dramatique du livre, mais j’ai apprécié que le jeu du chat et de la souris ne s’éternise pas…

Quant à l’aspect politique du livre, il apporte un certain suspense, la monarchie en place semblant sur le point d’évoluer, ce qui ne plaira pas à tout le monde… Là où nous avons l’habitude de rois despotiques, l’autrice nous offre un roi humaniste aux tendances révolutionnaires qui suscite admiration et empathie chez les lecteurs, et des sentiments bien plus négatifs chez certains membres de la cour. Entre faux-semblants et complots, Iliade va d’ailleurs devoir faire attention de ne pas être prise en étau entre deux camps aux objectifs bien différents…

Autre atout charme de ce livre que j’ai dévoré, la plume tout en finesse et élégance de l’autrice. Bien que nous soyons dans un livre jeunesse, l’écriture est travaillée et plutôt lyrique tout en demeurant très accessible. Bercés par les mots de l’autrice et la facilité avec laquelle Iliade leur fait prendre vie, vous ne devriez donc pas voir les pages défiler. Vous devriez également vous émerveiller de la subtilité avec laquelle Judith Bouilloc insuffle son amour des livres à travers son héroïne. Par son intermédiaire, Flaubert, Victor Hugo, Baudelaire, La Fontaine et tant d’autres auteurs qui ont marqué le paysage de la littérature française, mais pas que, viendront ainsi enchanter de leur magnifique présence le récit.

En conclusion, en nous plongeant aux côtés de deux protagonistes que tout oppose dans un monde où le pouvoir des livres est source de changement et d’émerveillement, l’autrice nous offre une très jolie histoire d’amour teintée de mystère et de cette magie qui imprègne le cœur de chaque lecteur. Bien écrit et enchanteur, voici un roman que je recommande à tous les amoureux des mots, des livres et de l’amour.

Feuilletez l’ouvrage sur le site des éditions Hachette Romans.