Le dit de Wolveric, tome 1 : Les portes de Llyr, Denis Labbé

Couverture Le dit de Wolveric, tome 1 : Les portes de Llyr

Aux portes de Llyr, en paix depuis quatre siècles, une sombre menace gronde. Les forces de l’Autre Royaume s’amassent pour récupérer leurs territoires. Elles vont trouver sur leur route, Wolveric, un jeune soldat dont la mort ne veut pas. Flanqué d’un gigantesque Phooka qui l’a pris sous son aile, il deviendra l’instrument du destin.
Dans cette quête initiatique, il découvrira un monde d’une incroyable richesse, des êtres terrifiants chantés par les légendes et il se rendra compte que l’univers est bien plus complexe qu’il ne le pensait.

AVIS

Vous dire que je n’ai pas été d’emblée attirée par la couverture ne serait pas très crédible, mais c’est quand même bien le résumé qui m’a donné envie de me plonger dans ce roman de fantasy qui m’a permis de passer un bon et mouvementé moment de lecture.

Après une période de relative paix où les créatures de l’Autre Royaume se contentaient de hanter les légendes, contes et cauchemars, il semblerait qu’elles soient bien décidées à entrer en guerre contre l’Empire ! C’est dans ce contexte difficile qu’une mission de la plus haute importance pour l’avenir de l’Empire va être confiée à un duo inattendu : Wolveric, un jeune guerrier qui rêve de mourir, et le Tors, un Phooka qui a rejoint les rangs des humains. Si d’autres personnages vont intervenir durant cette aventure plutôt épique, j’avoue avoir été plus particulièrement intéressée par les péripéties traversées par ces deux personnages très différents l’un de l’autre, mais parfaitement complémentaires. Ils dégagent, en outre, chacun à leur manière, une certaine aura de mystère.

Wolveric parce qu’il est conscient de choses qu’un humain lambda ne remarquerait pas, et parce qu’il a noué bien malgré lui une relation particulière, entre défiance et respect, avec la Mort elle-même ! Une Mort personnifiée sous les traits d’un scribe, qui refuse d’accorder cette mort à laquelle le jeune guerrier aspire de toute son âme depuis la mort des siens. Mais rien d’étonnant à ce refus : plus on tourne les pages, plus on a le sentiment que ce jeune homme au destin contrarié possède quelque chose de spécial en lui, une différence qui semble attirer les problèmes et différentes créatures plus ou moins sympathiques. Quant à le Tors, il se plaît à entretenir un certain mystère sur sa personne et son passé, jusqu’à cacher son vrai nom. Au fil des péripéties et des révélations, les raisons d’un tel comportement quelque peu énigmatique se dévoilent heureusement à nous…

En plus du duo, j’ai beaucoup apprécié un Gobelin, un trublion qui apporte un peu de légèreté à une intrigue marquée par les attaques, les trahisons, les mensonges et les complots. Moi qui apprécie les complots, je me suis d’ailleurs régalée, rien n’étant ce qu’il paraît être dans ce roman où le danger se fait de plus en plus pesant et pernicieux, la politique se pare de ses plus noirs atouts, et la cupidité noircit les âmes. Ainsi, quand certains travaillent en secret pour accroître leurs richesses, quitte à trahir les leurs et à souscrire à de terribles alliances, un être malfaisant œuvre dans l’ombre pour asseoir son pouvoir et redessiner les frontières de l’Empire, mais également de l’Autre Royaume.

Les enjeux de ce premier tome se révèlent donc bien plus importants que ce que le début du roman laisse présager, un point qui rend d’ailleurs la lecture passionnante. Les scènes d’action, toujours savamment orchestrées sans jamais s’éterniser, insufflent également un certain dynamisme au récit. Et puis, même quand il n’y a pas d’action à proprement parler, les lecteurs, comme les personnages, n’ont d’autre choix que de rester sur le qui-vive afin d’anticiper la prochaine menace et sa nature. Si les dangers sont multiples et variés, l’auteur évite pourtant l’écueil du manichéisme.

Ainsi, contrairement à ce qu’on serait tenté de penser, il ne s’agit pas ici des victimes contre les attaquants, de l’Empire contre l’Autre Royaume, mais d’humains et de Sidhes manipulés pour mener une guerre. Les « gentils » et les « méchants » appartiennent aussi bien à un camp qu’à un autre, d’autant que les frontières entre les deux sont bien plus perméables qu’il n’y paraît. Alors on ne s’étonnera pas de voir travailler main dans la main un humain avec un Phooka et un Gobelin, afin non pas de faire triompher un camp sur un autre, mais tenter d’éloigner une guerre dont les tenants et les aboutissants nous semblent bien opaques. Il faut dire que les trahisons sont légion et qu’un être particulièrement retors semble à lui tout seul représenter le plus grand des dangers. D’ailleurs, son ombre planera sur une bonne partie du roman, s’insinuant dans l’esprit de chaque lecteur.

Au-delà des multiples complots et mensonges qui brouillent les cartes et apportent une dynamique intéressante, le roman peut s’appuyer sur un bestiaire divers et varié. Nous rencontrons ainsi tout un tas de créatures, certaines effrayantes, d’autres accueillantes, voire adorables comme les Verdiers, des créatures volantes de petite taille. Pour ma part, j’ai apprécié que l’auteur nous transporte dans un Autre Royaume pluriel qui tranche avec l’image réduite que les habitants de l’Empire en ont. Un Autre Royaume qui réservera également quelques surprises à Wolveric qui en découvrira les différentes strates… Sans entrer dans les détails pour vous laisser le plaisir de la découverte, celle de Songerêve m’a fascinée tout comme cette idée que des Sidhe puissent naître de songes !

En conclusion, d’une plume fluide et immersive, l’auteur nous immerge dans un univers au bord d’une guerre qui risque fort bien de redessiner les frontières entre l’Empire et l’Autre Royaume. Mais comme un jeune homme, qui se rêvait barde mais qui deviendra un féroce guerrier, le découvrira, la vraie guerre ne se joue pas forcément sur les champs de bataille… Entre une ombre menaçante et écrasante dont la présence se cache derrière bien des événements, une aura puissante de mystère, des mensonges, des trahisons, des complots, et une bonne dose de manipulation, Le dit de Wolveric nous offre une aventure de fantasy épique et rythmée qui poussera les héros et les lecteurs dans leurs retranchements !

Je remercie les éditions Rebelle de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

La Ville sans Vent (tome 1), Eleonore Devillepoix #PLIB2021

Couverture La Ville sans Vent, tome 1

À dix-neuf ans, Lastyanax termine sa formation de mage et s’attend à devoir gravir un à un les échelons du pouvoir, quand le mystérieux meurtre de son mentor le propulse au plus haut niveau d’Hyperborée.
Son chemin, semé d’embûches politiques, va croiser celui d‘Arka, une jeune guerrière à peine arrivée en ville et dotée d’un certain talent pour se sortir de situations périlleuses. Ca tombe bien, elle a tendance à les déclencher…
Lui recherche l’assassin de son maître, elle le père qu’elle n’a jamais connu. Lui a un avenir. Elle un passé.
Pour déjouer les complots qui menacent la ville sans vent, ils vont devoir s’apprivoiser.

Hachette Romans (3 juin 2020) – 448 pages – Broché (18€) – Ebook (4,99€)
#ISBN9782017108443

AVIS

Je remercie Les Blablas de Tachan pour cette lecture commune et nos échanges autour d’un roman que nous avons toutes les deux apprécié. 

Une cité-État fascinante mais non dénuée de dangers… témoin de la naissance d’un duo inattendu ! 

En plus d’être absolument splendide, la couverture vous laisse déjà entrevoir l’architecture d’un univers foisonnant construit avec un soin du détail impressionnant. J’ai ainsi été subjuguée, si ce n’est émerveillée par l’imagination et la minutie de l’autrice qui nous plonge dans les rues et les décors si particuliers d’Hyperborée. Une cité-État construite à la verticale, chaque niveau témoignant du niveau de richesse de ses habitants. Si l’idée n’a rien d’original en soi, on ne peut que saluer la manière dont l’autrice se l’est appropriée et l’a développée pour nous en proposer quelque chose d’absolument fascinant et enchanteur.

Une fascination qui pousse les lecteurs à rêver de parcourir, à dos de tortue si possible, cette ville mais pas vraiment à y poser ses valises. Car si Hyperborée est indéniablement majestueuse, la ville est également le symbole d’une politique inégalitaire et profondément injuste : quand le premier niveau se débat dans la fange et est phagocyté par la pègre, le septième niveau, celui des mages, se caractérise par l’aisance et la complaisance devant l’insalubrité et la misère des moins lotis et nantis.

Une situation intolérable, bien que largement tolérée, mais qui pourrait évoluer suite à la nomination du jeune mage Lastyanax au poste de ministre du Nivellement, suite à la mort de son mentor qui occupait jusqu’alors ce poste. Néanmoins, les espoirs du jeune mage vont vite être revus à la baisse, son avis étant loin d’être entendu et écouté et ne suscitant guère l’enthousiasme de ses pairs. Mais c’est surtout une découverte surprenante qui va le déstabiliser et le pousser à mettre les pieds dans un engrenage qui risque fort bien de lui coûter plus que sa carrière. En effet, contrairement à ce qu’il pensait, son mentor n’est pas mort naturellement, mais a été assassiné. Il ne lui en faut pas plus pour se lancer dans une enquête afin de faire toute la lumière sur ce meurtre !

Les débuts des ennuis et de la preuve que son mentor n’était peut-être pas aussi insouciant et indolent qu’il le pensait. En parallèle, il doit assurer le tutorat de son apprentie, Arka, une jeune fille de treize ans dont l’orthographe tend quelque peu à le froisser, mais qui possède bien d’autres talents, du genre de ceux qui vous permettent de rester en vie ! Et quand on habite à Hyperborée, ce n’est clairement pas à négliger. Si j’ai été déçue, dans un premier temps, de la froideur avec laquelle Lastyanax considère son apprentie, je dois avouer que j’ai été convaincue de l’évolution de leur relation que l’autrice a su gérer d’une main de maître.

J’ai, en effet, adoré ce lien quasi fraternel, empreint de pudeur, de défiance et d’affection, qui se développe au fil des pages avec beaucoup de naturel et de réalisme. N’étant pas les personnes les plus expansives et sentimentales qui existent, les deux personnages prendront un certain temps à s’apprivoiser, mais ils finiront par se trouver plus de points communs qu’ils ne le pensaient, dont l’un que je n’avais pas anticipé… Voici donc une relation maître/apprentie qui ne manque pas de saveur et qui prouvera qu’associer un esprit vif et intelligent à la débrouillardise et à un bon instinct de survie, ce n’est jamais une mauvaise idée !

Une histoire complexe et immersive, plus sombre qu’il n’y paraît, qui suscite émotions et interrogations ! 

L’attention portée à l’univers est indéniable, et le rythme qui monte crescendo ne manquera pas de maintenir votre esprit éveillé et en ébullition. Il faut dire que l’intrigue est tout simplement foisonnante que ce soit au niveau des différents personnages que l’on rencontre, des péripéties, des scènes d’action, des secrets, des différents mystères qui apportent tension et suspense... Pour ma part, j’ai adoré les nombreuses questions qui me sont venues à l’esprit tout au long de ma lecture, notamment sur les capacités hors norme d’Arka, la personne qui semble veiller sur elle en secret et ses motivations, les jeux de pouvoir pour s’emparer d’Hyperborée (dirigée par un souverain obsédé par d’anciennes ennemies et pas vraiment conscient du véritable danger), l’identité du meurtrier du mentor de Lastyanax et celle du père d’Arka… Intuitivement, des connexions s’établissent, des hypothèses se dégagent, mais il reste tellement de zones d’ombre que l’on finit par se laisser porter par les événements, en espérant simplement que notre cœur et les personnages n’y laissent pas (trop) de plumes.

Car loin d’être une gentillette histoire, La ville sans Vent, c’est avant tout un roman dans lequel différents fils s’entremêlent pour tisser une toile complexe dont il est bien difficile d’appréhender tous les enjeux. Si vous aimez les histoires de famille compliquées, de complot, de politique, de campagne de haine pour détourner l’attention des habitants des vrais enjeux et ennemis, et vous perdre dans les faux-semblants et les secrets, vous allez adorer votre lecture. En ce qui me concerne, j’ai vécu à 100% chaque chapitre, chaque révélation, chaque doute, chaque blessure, l’autrice ayant un talent certain pour nous embarquer émotionnellement dans son récit.

Je me suis laissé parfois surprendre, j’ai souvent été bluffée par l’imaginaire de l’autrice, j’ai eu quelques bouffées d’angoisse devant des scènes où nos héros sont clairement en mauvaise position, j’ai été révoltée par certaines actions et complètement soufflée, même si dégoûtée serait plus juste, par le plan machiavélique d’un être qui se révèle fin stratège. Ses actions sont glauques à souhait, mais force est de reconnaître leur implacabilité et la manière dont elles permettent de se jouer du destin tout en se basant sur ce dernier. Il y a du génie, assurément. Dommage pour nos protagonistes qu’il soit utilisé contre eux !

Un duo parfaitement complémentaire, mais des personnages secondaires manquant de profondeur…

Mais rassurez-vous, Lastyanax et Arka ont de la ressource et nous prouveront leur complémentarité. J’ai fini par m’attacher au jeune mage qui se révèle plus nuancé qu’au premier abord, peut-être en raison du décalage entre son milieu d’origine très modeste, et celui bien plus huppé auquel il a accédé grâce à sa formation de mage et son poste de ministre. On sent qu’il veut bien faire, mais il emploie des moyens parfois contestables, et se laisse trop facilement détourner. Imparfait, mais intelligent, travailleur et doté d’une certaine fragilité, il a touché une corde sensible en moi.

Étrangement, alors que j’ai trouvé Arka très courageuse et ai adoré son impertinence et sa tendance à foncer tête baissée, je n’ai pas réussi à m’attacher à cette dernière, l’autrice ne partageant pas vraiment ses émotions. La jeune fille n’en demeure pas moins touchante dans la naïveté avec laquelle elle se lance à la recherche de son père, seul et unique vestige d’une famille idéalisée qui n’a jamais vraiment existé. Ce personnage est pour moi celui qui soulève le plus de questions que ce soit directement ou indirectement, et par conséquent, celui qui apporte le plus de tension, de mystère et de suspense à l’intrigue. On sent qu’il y tout un enjeu autour de sa personne, mais il faudra attendre la dernière partie du roman pour en saisir la teneur. Attendez-vous d’ailleurs à être surpris et à plus d’un titre ! L’autrice a frappé fort avec ce personnage qui va devoir affronter des vérités inattendues et plutôt perturbantes. Heureusement pour elle, elle a l’esprit combatif et peut compter sur ses nombreux talents.

Nous suivons plus particulièrement le mage et son apprentie forte tête et aimant à problèmes, mais le panel de personnages est assez varié. Toutefois, j’ai trouvé qu’on restait très en surface de la psychologie des personnages secondaires. Cela ne m’a pas dérangée outre mesure, l’univers étant d’une telle richesse et complexité qu’il contrebalance ce point, mais j’ai été frustrée par la manière dont est gâché le potentiel d’une mage, Pyrrha. Ce personnage permet à l’autrice d’aborder l’inégalité entre les sexes dans une cité où celles-ci sont cantonnées à un rôle traditionnel et subalterne. Mais là où Pyrrha aurait pu aider à faire avancer les choses, elle se contente d’être désagréable, geignarde, égoïste et versatile… Dommage donc que la cause féminine doucement ébauchée soit sacrifiée en cours d’intrigue sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. On notera également des tentatives avortées et peu convaincantes de sentiments amoureux…

En résumé, ce premier tome déploie sous nos yeux un univers incroyable, complexe et d’une grande richesse, mis en valeur par la plume immersive, fluide et rythmée d’une autrice dont je salue l’imaginaire foisonnant. On prend ainsi un plaisir certain à découvrir, au fil des pages et des rebondissements, les dessous et les dangers pernicieux qui menacent une cité peut-être pas aussi bien protégée qu’elle ne le pensait. Entre mensonges d’État, faux-semblants, manipulation, magie, malédiction, secrets de famille, amitié et enquête, vous ne devriez pas vous ennuyer !

Lire l’avis des Blablas de Tachan

L’Empire d’écume, tome 1 : La Fille aux éclats d’os, Andrea Stewart

Couverture L'Empire d'écume, tome 1 : La Fille aux éclats d'os

Dans un empire contrôlé par la magie d’os, Lin, la fille de l’empereur, va devoir lutter pour réclamer son droit au trône.
Sur toutes les îles de l’Empire, on prélève sur chaque enfant un éclat d’os derrière l’oreille, lors d’un rituel trop souvent mortel. Depuis son palais, l’empereur utilise ces précieux fragments pour créer et contrôler de redoutables chimères animales, les concepts, qui font régner la loi. Mais son autorité vacille et partout la révolte gronde.
Sa fille, Lin, a été privée de ses souvenirs par une étrange maladie et passe ses journées dans l’immense palais plein de portes closes et de noirs secrets. Pour regagner l’estime de son père, elle décide de se lancer dans le périlleux apprentissage de la magie d’os.
Une magie qui a un prix… Alors que la révolution vient frapper aux portes du palais, Lin devra décider jusqu’où elle peut aller pour reconquérir son héritage… et sauver son peuple.

AVIS

Je remercie Les Blablas de Tachan pour cette lecture commune que nous avons dévorée.

Il faut dire dire que nous avons toutes les deux apprécié cette histoire offrant un univers riche et complet, une galerie de personnages variés, une entêtante aura de mystère et des révélations savamment orchestrées. J’ai ainsi adoré me plonger la tête la première dans la vie de personnages pour lesquels on développe plus ou moins d’attachement et d’affection en fonction de ses propres affinités. Pour ma part, je n’ai pas été convaincue par un duo d’amantes qui permet de montrer à quel point des différences de milieu socioculturel, d’opinions et de statut peuvent séparer les individus, mais dont le traitement final m’a semblé bâclé. À l’inverse, j’ai été séduite par deux personnages à la psychologie finement travaillée : Lin, l’héritière de l’empereur, et Jovis, un contrebandier.

Les deux ont des vies très différentes, mais les deux ont en commun d’être en quête de quelque chose : Lin de son passé, la jeune femme ayant oublié une bonne partie de sa vie ; Jovis de sa femme étrangement disparue. J’ai été très touchée par la quête de souvenirs de Lin qui fait de son mieux pour se rappeler son passé et ainsi satisfaire un père exigeant, secret et manipulateur, qui manie le bâton et la carotte comme personne. Courageuse et déterminée, la jeune fille évolue au fil de ses découvertes jusqu’à commencer à s’émanciper d’un père qui n’en porte que le nom, celui-ci ne semblant éprouver pour elle qu’une attention sous condition. Bien qu’au début un peu froide, parce que dénuée de passé, Lin possède en elle ce petit quelque chose qui donne envie de la voir réussir dans sa quête de vérité, d’autant que petit à petit, elle réalise que le règne de son père est celui de l’injustice et de l’horreur. Chose qu’elle est bien déterminée à changer et pour cela, une seule solution : prendre le trône de force. Mais avant, elle va devoir apprendre à maîtriser cette magie d’os dont l’empereur ne semble pas pressé de révéler les secrets. Après tout, si le savoir est une arme, il est bien décidé à la garder pour lui !

L’empereur est probablement le personnage qui possède la plus grande aura de mystère dans ce roman ; il fait tout en secret et suivant un schéma que lui seul semble connaître. Méfiant et, disons-le clairement tordu, il n’hésite pas à manipuler Lin et son fils adoptif pour faire naître en eux une rivalité haineuse et ainsi pousser Lin dans ses retranchements. Une situation déjà inacceptable en soi, mais dont on saisit toute l’horreur à mesure que l’on progresse dans l’intrigue, et que les rouages d’un plan malsain se mettent en place. Attendez-vous à des révélations choquantes et la preuve irréfutable que certains sont prêts à tout, même au pire, pour atteindre leur objectif !

Jovis est le deuxième personnage qui m’a le plus intéressée, ayant été émue par les sentiments profonds qui le poussent à retrouver une femme depuis trop longtemps disparue. Si sa carrière de contrebandier l’a plus ou moins contraint à une vie dangereuse et solitaire, il va finir par se lier d’amitié avec une créature dont il est bien difficile d’identifier la nature. Cela fait d’ailleurs partie du charme de Mephi qui va prendre de plus en plus de place dans la vie de Jovis, au point de lui devenir indispensable. Les deux vont nouer une tendre et belle complicité parfois mise en danger par les événements et des rencontres désagréables, mais solidifiée par la certitude absolue qu’ils peuvent compter l’un sur l’autre. En plus d’être diablement attachant, Mephi va également nous prouver que son rôle ne se limite pas à celui de l’ami qui vient rompre une pesante solitude. Je n’en dirai pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, mais ce qui est certain, c’est que la rencontre entre Jovis et Mephi va bouleverser leur vie à jamais, et permettre à Jovis de quitter son statut de loup solitaire pour celui de protecteur…

Un rôle qui semble plus qu’indispensable dans ce monde soumis à la dureté d’un empereur qui, sous couvert de protéger la population du possible réveil d’anciens dieux, les soumet et leur impose une vie placée sous le signe de la peur et de la mort. Ainsi, chaque individu se voit prélever lors de ses 8 ans un éclat d’os derrière l’oreille. Ceux qui ont la chance de survivre à cette opération doivent ensuite vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, car à tout moment, cette partie d’eux-mêmes, qui leur a été arrachée, peut servir à alimenter un concept. Une idée qui aurait pu avoir son charme si elle ne signifiait pas perdre son essence et sa vie au profit d’une créature créée par l’empereur…

Cette idée de concept soulève un certain nombre de questions d’ordre éthique et moral. Mais j’avoue avoir été fascinée, bien qu’horrifiée, par le processus de création que l’on découvre en grande partie grâce à Lin, et à ses recherches qui l’amèneront à faire de surprenantes découvertes. Certains concepts sont soumis à des ordres simples et limités, mais d’autres, comme les hauts concepts de l’empereur, nous offrent un bon aperçu de la puissance de la magie d’os ! Ces hauts concepts, capables d’autonomie et de développer leurs propres programmes et compétences, brouillent clairement la frontière entre créatures et créateur. Les concepts ne sont ainsi pas forcément des entités sans âme, ce que nous apprendrons de manière plutôt surprenante.

Le roman possède un certain nombre d’atouts : une galerie de personnages variés et facilement identifiables, un système de magie fascinant et révoltant à la fois, une aura de secret et de mystère qui titille grandement la curiosité des lecteurs, et les pousse à formuler mille et une hypothèses, une révolution en marche avec ce que cela implique de complots et de trahisons… Mais le roman peut également s’appuyer sur une narration alternée efficace et mise en valeur par une plume aussi fluide qu’agréable. Sans se perdre dans des détails inutiles, l’autrice réussit à proposer une œuvre immersive dans laquelle on se plonge tête baissée, et dont on prend un plaisir immense à découvrir les tenants et aboutissants. Que ce soit au sein d’un palais aux multiples portes closes, en mer, sur une île mystérieuse auréolée de secrets, dans l’antre de révolutionnaires prêts à renverser le système, mais pas tous très clairs quant à leur objectif final… on ne s’ennuie jamais ! Cela explique probablement que les chapitres s’enchaînent à vitesse grand V et que l’on arrive bien trop tôt à la dernière ligne.

D’ailleurs, si je suis impatiente d’avoir la suite entre les mains, j’ai apprécié que l’autrice termine ce premier tome en nous donnant la sensation d’avoir tourné une page, et d’être prêts à en commencer une autre. Il reste de nombreuses questions en suspens, que ce soit sur le potentiel retour de dieux endormis, le destin des personnages, ou la manière dont leur existence risque à un moment ou à un autre de se télescoper, mais on ne termine pas le roman frustré. On regrettera seulement une dernière partie de roman quelque peu précipitée, les révélations et les événements s’enchaînant à une vitesse folle sans être vraiment développés. Ainsi, si j’ai apprécié la manière dont la tension monte crescendo jusqu’à atteindre une intensité à couper le souffle, j’aurais préféré que certaines choses soient un peu plus approfondies, et que l’autrice prenne le temps de finaliser une bataille épique entre deux êtres dont l’existence est étroitement liée, mais pas pour les raisons que l’on pense…

En conclusion, L’Empire d’écume est un très bon roman de fantasy qui déploie sous l’oeil attentif et curieux des lecteurs un univers riche, complet et implacable dans lequel on s’immerge avec fascination, et dont on appréhende progressivement les contours, les dangers et les secrets. Rythmé, passionnant et non dénué de surprises, voici un roman que je ne peux que vous conseiller si vous avez envie de découvrir une magie puissante et délétère, et de vous plonger dans une aventure qui vous donnera l’impression d’être un pion entre les mains d’un empereur manipulateur, et d’une autrice à l’imagination vive et acérée. Entre manipulation, trahisons, révolution, fausses vérités et surprenantes révélations, vous ne devriez pas vous ennuyer !

Découvrez l’avis des Blablas de Tachan

Captive, tome 1 : Les nuits de Shéhérazade, Renée Ahdieh

Couverture Captive, tome 1 : Les nuits de Shéhérazade

Même consciente du terrible sort qui l’attend, Shéhérazade se porte volontaire pour épouser le jeune calife Khalid Ibn al-Rashid. Même si elle sait qu’elle est promise à la mort au lendemain de ses noces, elle est prête à tout pour venger son amie Shiva, l’une de ses récentes épousées. Pour cela, elle doit d’abord gagner du temps, en narrant des contes à rallonge au calife. Chaque jour est une menace de mort et la jeune fille échappe plusieurs fois à l’exécution. À l’extérieur, les proches de Shéhérazade préparent le sauvetage de la jeune fille. Shéhérazade n’oublie pas qu’elle doit mettre au point une stratégie pour tuer celui qui est désormais son époux. Mais c’est sans compter l’amour qu’elle se met peu à peu à éprouver pour Khalid…

Hachette Romans (30 septembre 2015) – 448 pages

AVIS

Captive fait partie de ces romans que j’aurais adoré aimer, mais qui ne m’ont hélas pas convaincue malgré quelques atouts et bonnes idées. Entre l’ennui, les facilités, le manque de développement des personnages, des comportements invraisemblables et incohérents, un manque de profondeur… j’ai eu beaucoup de mal à prendre plaisir à ma lecture. Je dois d’ailleurs avouer que si je n’avais pas entrepris de lire ce roman dans le cadre de différents challenges littéraires, je l’aurais abandonné sans aucun regret.

Il faut dire qu’une scène au début du roman m’a d’emblée braquée et très fortement agacée. Shéhérazade, pour se venger du meurtre de sa meilleure amie, se porte volontaire pour épouser son assassin, le calife Khalid. Un calife qui a tendance à tuer chacune de ses nouvelles épouses le lendemain du mariage sans que personne, ou presque, ne sache pourquoi. Alors qu’elle le déteste, qu’elle en aime déjà un autre, qu’elle est vierge, et que le calife lui explique bien qu’il ne s’attend pas à ce qu’elle lui donne son corps en plus de sa vie, Shéhérazade s’offre à lui ! Cet acte est un exemple parmi tant d’autres de comportements complètement incohérents, soit par essence soit par manque d’explications et de développement comme si l’autrice n’allait jamais vraiment au bout de ses idées.

Tout va trop vite et semble suivre une logique inaccessible aux lecteurs, ce qui se traduit notamment par une romance éclair et donc peu réaliste. Shéhérazade déteste Khalid qu’elle considère comme un monstre sans cœur mais ses réserves s’envolent fort vite, ce qui fait que ses tergiversations quant à ses sentiments me sont complètement passées au-dessus de la tête. Je n’ai pas cru un seul instant en ses doutes ni à son dilemme moral quant à savoir si elle était en droit d’aimer un assassin implacable, a fortiori l’assassin de sa meilleure amie. On est loin de la profondeur de la relation entre Céphise et l’Ombre dans les Brumes de Cendrelune, alors qu’on suit plus ou moins le même schéma. Peut-être que certaines personnes ne seront pas dérangées par ce manque de profondeur, mais j’avoue que pour moi, c’est rédhibitoire.

Ceci est d’autant plus vrai que le manque de profondeur se retrouve également dans la personnalité du calife tout juste ébauchée, bien qu’au fil de la lecture, on en apprend un peu plus sur son passé et son histoire familiale difficile. Mais ce qui m’a le plus gênée, c’est le fait qu’il renonce à tuer Shéhérazade en un claquement de doigts alors qu’il a tué des dizaines de femmes avant elle sans jamais fléchir. Il suffisait donc qu’une femme le fascine par son port de tête altier, sa haine et sa capacité à raconter une histoire prenante pour être épargnée, malgré les conséquences tragiques d’une telle décision ? Ce revirement soudain m’a semblé très mal amené et des plus invraisemblables. Au lieu de rendre le personnage presque attendrissant, il l’a rendu, du moins à mes yeux, monstrueux, parce que cela veut dire qu’il aurait pu agir bien avant sa rencontre avec Shéhérazade… Il n’était juste pas assez motivé pour briser ses chaînes et par-là même, sauver la vie de toutes ses futures victimes. Mais les plus romantiques y verront peut-être là le pouvoir de l’amour.

Si les moments entre les deux jeunes époux sont ceux qui m’ont le moins ennuyée, ils n’ont pas vraiment réussi à me transporter ni à insuffler en moi la moindre émotion, du moins, pas avant les derniers chapitres. À la limite, j’ai plus été touchée par le père de la jeune femme que l’on voit peu, mais qui, de son côté, tente de faire ce qu’il peut pour l’arracher aux griffes d’un homme qu’il pense être son bourreau. Pour ce faire, il va prendre des décisions plutôt radicales et jouer avec des forces surnaturelles qui vont le dépasser. J’aurais d’ailleurs adoré que le surnaturel soit bien plus présent, l’autrice ne l’évoquant que par petites touches… En plus de Shérazade et de son père, on suit également l’amour d’enfance de la jeune femme qui, lui aussi, semble bien décidé à la sauver et à passer sa vie à ses côtés. Mais les choses ne vont pas forcément se passer comme il l’aurait souhaité et certaines vérités vont être difficiles à accepter.

Je ne me suis attachée à aucun personnage parce que leur psychologie n’est pas assez poussée à mon goût, mais j’ai quand même trouvé Shéhérazade courageuse, bien que parfois agaçante. À l’inverse, j’ai adoré sa suivante qui, comme sa maîtresse, a un sacré tempérament ! Les interactions entre les deux jeunes femmes m’ont beaucoup amusée, chacune d’entre elles n’hésitant pas à dire ce qu’elle a sur le cœur, et a titillé l’autre pour lui faire admettre des choses qu’elle préfère se cacher. Plus qu’en l’histoire d’amour entre Shérazade et le calife, c’est donc en la naissance de cette amitié improbable entre deux jeunes femmes pleines de fougue et de répartie que j’ai cru.

Comme vous l’aurez compris, l’autrice n’a pas su me convaincre avec ses personnages qui auraient mérité d’être bien plus travaillés. J’ai, en revanche, adoré l’ambiance orientale qu’elle a su insuffler à son histoire que ce soit à travers  les paysages, le palais, les habits, les armes, les références aux contes des Milles et Une Nuits avec cette idée d’histoire pour survivre et d’histoire dans l’histoire… À cet égard, je retiendrai plus particulièrement le conte d’un voleur sans moral qui, au gré de ses péripéties et d’une rencontre, va connaître une belle et très touchante évolution. C’est ce genre d’émotions que j’aurais aimé ressentir avec l’histoire de Shérarazade et de son époux maudit.

Quant à la malédiction entourant le calife, si elle introduit une dimension dramatique intéressante, j’avoue que les explications de l’autrice quant à ses origines m’ont laissée sceptique, car bien trop théâtrales à mon goût. Je comprends les désidérata de vengeance, mais faut-il encore qu’elles soient orientées vers la bonne personne, parce que si bien sûr, la malédiction affecte le calife, c’est quand même loin d’en être la première victime. 

La lecture a été laborieuse, mais je reconnais que le rythme s’intensifie et prend véritablement son envol dans les cinquante dernières pages. Entre un complot politique, le déchaînement de la magie et des forces de la nature, des cartes redistribuées, de nouvelles épreuves qui se profilent… mon intérêt s’est enfin éveillé ! Pas assez pour que je poursuive l’aventure, mais assez pour me donner envie de lire des avis spoilant sur la suite, d’autant que contre toute attente, j’ai fini par développer un semblant d’attachement à un couple irréaliste, mais que j’aimerais néanmoins voir triompher de l’adversité.

En conclusion, j’attendais beaucoup de ce roman, au point de l’avoir acheté en français puis dans une superbe édition en anglais, mais je dois hélas reconnaître être ressortie de ma lecture déçue. Le livre n’est pas mauvais en soi, mais manque cruellement d’approfondissement et, en ce qui concerne la romance, de réalisme. Néanmoins, si vous avez envie d’une romance maudite, d’une histoire dépaysante qui s’inspire des contes des Milles et Une Nuits et de vous plonger dans une ambiance orientale et non dénuée de sensualité, je vous invite à lui donner sa chance. Mais si vous recherchez quelque chose de plus, avec une intrigue poussée dans laquelle la psychologie des personnages est bien développée, je ne suis pas certaine que vous trouverez ici votre bonheur. Pour ma part, il m’a vraiment manqué un point d’ancrage et une certaine maturité dans le déroulement global de l’histoire pour me donner envie de poursuivre l’aventure.

 

Interférences – Tome 1 : Cendres, Aurore Payelle

Interférence, Tome 1 : Cendres par Payelle

Depuis qu’il a attrapé sa main dans les rues de Genesis, Sora n’a plus d’autre choix que de fuir la ville qui l’a sauvée de l’épidémie de VH2. Après avoir passé les onze dernières années en quarantaine au pensionnat Nord, elle souhaitait seulement être une personne saine et sûre pour ses congénères se retrouve dans une situation désespérée. James, pourchassé par Spectators, l’entraîne avec lui dans sa course tandis que les balles pleuvent sur eux. Dans cette ville ultra surveillée et réglementée, mensonge, amour et technologie sont autant d’interférences dans sa nouvelle vie. Elle ne rêvait que de se faire une place parmi les siens, il vient lui ouvrir les yeux. Parviendront-ils à atteindre leur but commun, sous l’oeil de Spectators ?

Publishroom Factory (1 juillet 2020) – 456 pages – Broché (19,50€) – Ebook (5,99€)

AVIS

Dans ce monde ravagé par un virus, les enfants sont placés en quarantaine dès leurs cinq ans et libérés à leur majorité après qu’on leur a implanté une puce destinée à détecter toute future contamination. L’implantation de cette puce est la dernière étape avant l’entrée dans une vie active entièrement déterminée par son quartier d’origine. Un déterminisme social contre lequel personne ne lutte puuisqu’il assure le bon fonctionnement de la ville de Genesis. Enfin, c’est ce que croyait Sora jusqu’à ce que sa rencontre fortuite avec James, un Extérieur, vienne faire voler en éclats sa vie et toutes ses certitudes. À ses côtés, la jeune fille va découvrir des vérités qu’elle ne peut désormais plus ignorer !

Et si, contrairement à ce qu’on lui a toujours dit, tout le monde ne portait pas de puce et que ce dispositif se révélait bien plus être un outil de répression et de contrôle que de prévention ? Une idée déstabilisante pour Sora qui a passé ses onze dernières années enfermée dans un pensionnat coupée d’un monde dont elle va, petit à petit, découvrir le vrai visage ! Alors que la jeune fille avait toute confiance dans les institutions et leur volonté de protéger la population d’un virus mortel, elle va réaliser que tout n’était que pur mensonge. Les sauveurs de l’humanité ne sont en fait que des monstres asservissant une partie de la population pour asseoir leur pouvoir et permettre aux plus nantis de continuer à profiter de leurs privilèges quand les plus pauvres, privés de liberté, sont condamnés à une vie de dur labeur.

Si ce modèle sociétal bâti sur les inégalités nous semble profondément injuste, il n’est néanmoins pas sans rappeler ce que nos sociétés dites modernes continuent, dans une certaine mesure, à perpétrer. Mais l’autrice pousse les choses encore plus loin en ajoutant, au décalage révoltant entre pauvres et riches, une dimension complotiste que j’ai beaucoup appréciée, et dont je vous laisserai le plaisir de découvrir toute l’ampleur. De la même manière, j’ai adoré suivre Sora dans sa nouvelle vie et son envie justifiée de faire bouger les choses et de révéler au monde la terrible vérité. Pour cela, elle n’aura pas d’autre choix que de s’engager auprès de James dans la résistance qui s’organise à l’extérieur des murs de Genesis. Au sein de cette organisation, elle apprendra à se dépasser physiquement et mentalement, se fera des amis, mais surtout, elle prendra goût à cette liberté qu’on lui a si longtemps refusée et qu’elle est dorénavant prête à défendre au prix de sa propre vie.

Car devenir résistant et entrer dans le groupe des capuches noires, c’est accepter d’affronter un ennemi puissant bien décidé à conserver son droit de vie et de mort sur les citoyens et à éliminer définitvement toute menace à son hégémonie. Avant d’être envoyée en mission et d’affronter le danger, Sora devra donc suivre un entraînement militaire auprès de ses nouveaux camarades, certains se montrant plus accueillants que d’autres. J’ai, pour ma part, adoré le personnage de Fred, un boute-en-train toujours de bonne humeur et très accueillant, dont l’homosexualité apporte un peu de diversité. Cette orientation sexuelle est perçue ici comme quelque chose de tout à fait normal et ne suscite ni remarque ni regard déplacé. Une chose qui semble aller de soi, mais qui est loin d’être garantie dans notre réalité… Fred, en plus d’apporter une certaine légèreté bienvenue, aidera également Sora à y voir plus clair dans sa relation avec James.

Pour les allergiques aux histoires d’amour, il est préférable de souligner qu’il y aura un rapprochement entre nos deux jeunes résistants. Pour ma part, j’ai trouvé le couple assez mignon même si James fait parfois preuve d’une jalousie qui m’a paru quelque peu enfantine. Mais rappelons que les personnages sont tout juste majeurs et qu’on ne peut attendre d’eux la maturité d’un adulte. Il se dégage ainsi une certaine maladresse, mais aussi beaucoup de tendresse, de cette relation naissante que l’on voit s’épanouir malgré le contexte difficile, à moins que ce ne soit grâce au contexte difficile. En effet, conscients des dangers auxquels ils vont devoir faire face, nos deux amoureux vivent leur début de manière bien plus intense qu’un couple lambda, ce qui les rend très touchants. Il y a aura bien sûr des quiproquos et des tensions, mais rien qui ne m’ait fait lever les yeux au ciel. J’ai, en outre, apprécié que malgré son inexpérience en matière d’homme, Sora ne soit pas présentée comme une jeune ingénue complètement effarouchée au moindre rapprochement. Elle est peut-être un peu moins à l’aise que James pour exprimer son désir, mais elle n’en demeure pas moins à l’écoute de son corps et de ses sentiments… Mais rassurez-vous, le roman reste assez chaste et peut être tout à fait lu par des adolescents.

Tout au long du roman, il y a un bon équilibre entre action, amitié et romance, ce qui rend la lecture aussi captivante qu’agréable. Je n’ai ainsi jamais eu l’impression de m’ennuyer, les passages doux et tendres alternant avec les découvertes, les sessions intenses d’entraînement, les missions d’exploration et d’infiltration sans oublier des moments empreints de solennité. On a ainsi parfois le sentiment d’être plongé dans un jeu vidéo ou dans un film d’autant que la plume d’Aurore Payelle se révèle plutôt immersive et m’a très agréablement surprise par sa finesse et sa fluidité. En d’autres termes, si vous avez envie d’une dystopie ryhtmée et immersive dans laquelle la romance est présente sans être pesante, Interférences devrait vous plaire. Le roman ne révolutionne certes pas le genre, mais il offre un moment de divertissement sous tension avec des personnages attachants que l’on espère retrouver sains et saufs dans la suite de la série, la fin nous laissant craindre le pire…

Merci à Aurore Payelle de m’avoir envoyé Interférences en échange de mon avis.

Backup, Guy-Roger Duvert

Couverture Backup

Dans un futur plus ou moins proche, l’immortalité est devenue un service, un monopole détenu par la multinationale Backup. Les clients procèdent régulièrement à des sauvegardes de leur psyché – souvenirs, personnalité, tout ce qui les définit en tant qu’individu. Le jour où ils meurent, leur sauvegarde la plus récente est téléchargée dans l’un de leurs clones, prêt à être activé. L’immortalité à la portée de tous. Du moins des plus nantis.

Aiden Romes est un flic. Honnête, droit dans ses bottes, psychorigide, même, diraient certains de ses collègues moins regardants avec la loi. Il est bon dans ce qu’il fait, mais un tel métier effrait de plus en plus sa compagne, enceinte de plusieurs mois et terrifiée à l’idée de perdre son époux. La situation change cependant le jour où il contribue à sauver la fille du dirigeant de la firme Backup, qui le remercie en lui offrant un abonnement gratuit aux services de la compagnie. Il va rejoindre la caste fermée des immortels, et pourra enfin continuer le job qu’il aime sans que sa compagne n’ait plus à en souffrir. Il s’installe dans le siège de connexion, ferme les yeux…… et les rouvre quelques secondes après dans un lieu qu’il ne connait pas. Mais surtout dans un corps qui n’est pas le sien! C’est pour lui le début d’une descente aux enfers, où il devra voir jusqu’où il sera prêt à violer ses propres principes et ainsi se salir les mains afin de protéger les siens et déjouer un complot de portée mondiale. La technologie Backup constitue-t-elle l’accès à l’immortalité pour l’être humain, ou bien la perte de son identité?

(17 mai 2020) – 313 pages – Broché (19,99€) – Ebook (4,99€)

À noter que j’ai reçu l’ancienne couverture que j’aime bien, mais la nouvelle est également sympathique et très représentative de l’atmosphère qui se dégage du roman.

AVIS

Appréciant la plume de l’auteur, je n’ai pas hésité très longtemps quand il m’a proposé de découvrir un autre de ses romans, Backup. Un roman que, sans surprise, j’ai de nouveau dévoré. On y retrouve ce qui caractérise le style de Guy-Roger Duvert : une plume immersive et dynamique, un imaginaire riche, mais accessible, un mélange parfaitement dosé de noirceur et de lumière et, surtout, une manière bien à lui de mélanger action et réflexion.

Bien que l’histoire soit très différente de celle de sa série Outsphere, j’ai, de nouveau, été conquise par les différentes réflexions d’ordre éthique et moral que l’auteur arrive à soulever tout au long de ce thriller d’action que j’ai lu d’une traite ou presque. Il faut dire qu’on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, la mise en place de l’univers et des personnages étant rapide et l’action ne se faisant pas attendre. On se retrouve ainsi plongés dans un monde futuriste où la technologie est bien plus avancée que la nôtre, mais dans lequel les inégalités semblent s’être creusées : quand les riches s’approprient les ressources sans vergogne du haut de leurs tours, les pauvres sont relégués dans des bas-fonds…

Une situation finalement pas si différente de celle que nous connaissons à la seule nuance qu’en plus d’avoir accès à ce qui se fait de mieux, les plus fortunés peuvent également devenir immortels. Et ce miracle est possible grâce à l’entreprise Backup qui propose, moyennant finance, de copier votre mémoire et de la transférer dans un clone créé à partir de vos cellules. Une possibilité qui a de quoi faire rêver cette humanité qui est depuis bien longtemps en quête d’immortalité.

Mais une fois le côté grisant de cette technologie passé, se pose toute une série de questions : est-ce vraiment juste que l’immortalité soit conditionnée au compte en banque d’une personne ? Au regard de leur capacité de destruction, est-il souhaitable que les êtres humains acquièrent l’immortalité ? Ne doit-on pas craindre des dérives d’un tel système, notamment de la part des personnes qui le maîtrisent et qui peuvent en dévoyer le but affiché ? Car si le créateur de Backup semble sincère dans ses intentions, qu’en est-il de ses directeurs qui ne partagent pas vraiment sa vision humaniste du droit à l’immortalité…

Des questions, parmi beaucoup d’autres, qui viendront se heurter violemment à une autre interrogation sur la notion d’individualité et d’identité. Je préfère vous laisser le plaisir de la découverte, mais j’ai adoré l’intelligence et la perspicacité avec lesquelles l’auteur amène le sujet. Pour ma part, je me suis posé un certain nombre de questions quasi philosophiques sans arriver vraiment à trouver de réponses satisfaisantes. Une situation assez déstabilisante, mais qui laisse entrevoir toute la complexité de la notion d’identité humaine, mais aussi de la place des souvenirs et des expériences dans la construction de sa personnalité. À cet égard, j’ai trouvé la fin cohérente et intelligente, mais n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une certaine tristesse…

En plus de proposer une histoire pleine d’intelligence, l’auteur a veillé à offrir à ses lecteurs une intrigue bourrée d’action, ce dont se serait volontiers passé Aiden Romes. Ce policier intègre va se retrouver, bien malgré lui, dans une situation difficile à gérer, mais surtout, à appréhender dans son ensemble. Ce qui s’annonçait comme un cadeau inespéré, la possibilité d’accéder à l’immortalité gratuitement suite à service rendu, va ainsi se transformer en un véritable cauchemar qui va mettre ses nerfs à rude épreuve et faire vaciller tous ses repères ! Comment réagir quand vous vous réveillez dans le corps d’un autre sans comprendre ce qui se passe et sans pouvoir compter sur toutes les personnes qui constituaient le socle de votre vie et de votre bonheur ? Comment faire face aux révélations qui se succèdent et vous plongent dans un monde proche du vôtre sans en avoir la saveur ?

Pour le découvrir, il vous faudra lire le roman, mais ce qui est certain, c’est que l’auteur ne ménage pas son protagoniste qu’il pousse dans ses retranchements et conduit dans des situations extrêmes qui ne devraient pas manquer de susciter en vous quelques sueurs froides. Il faudra donc à Aiden tout son courage, son expertise, son abnégation, sa volonté et sa détermination pour garder la tête hors de l’eau et faire le point sur une situation dont il semble bien difficile de cerner tous les tenants et aboutissants.

J’ai apprécié de voir le personnage s’engager dans une course contre la montre et une lutte acharnée pour la survie, mais j’ai également trouvé intéressante la manière dont il se débat avec sa propre conscience. Petit à petit, il comprend qu’il s’avère parfois bien difficile de respecter ses idéaux quand les personnes qui comptent le plus pour vous sont en danger… Mais jusqu’où peut-on aller pour protéger les siens ? Une question à laquelle il va devoir répondre, sa femme et sa fille se retrouvant, malgré ses efforts, au milieu d’un complot mettant en jeu le destin de l’humanité et son indépendance…

D’abord intransigeant quant à ses valeurs et sa morale, Aiden va donc apprendre à faire des compromis et prendre des décisions difficiles. Le personnage évolue, s’endurcit et se complexifie tout en gardant une étincelle d’humanité qui le rend attachant et qui nous permet de ressentir une certaine empathie pour tout ce qu’il traverse. Assez isolé, il pourra heureusement compter sur l’appui d’une alliée inattendue, une intelligence artificielle plus que performante, dont la toute-puissance ne manquera pas de l’inquiéter. Il faut dire qu’à mesure qu’il coopère avec cette dernière, il ne pourra que mesurer l’étendue de ses capacités et son esprit d’initiative dont il est bien difficile de cerner les limites.

Cette entité immatérielle constitue-t-elle vraiment une autre menace à gérer à plus ou moins long terme ou, au contraire, une lueur d’espoir ? Une intelligence artificielle n’est-elle finalement pas le moyen de préserver une humanité prompte à s’autodétruire que ce soit par appât du gain ou du pouvoir ? Chacun se forgera sa propre opinion, mais tout le monde devrait reconnaître l’efficacité du duo homme/intelligence artificielle dans ce thriller futuriste au rythme effréné qui soulève d’intéressantes réflexions sur, entre autres, les notions d’humanité et d’identité. Immersif, haletant et non dénué d’une certaine intelligence, voici un roman qui devrait vous offrir un divertissement à la hauteur d’un bon film, l’auteur possédant une plume très visuelle et cinématographique !

Autres titres de l’auteur déjà chroniqués sur le blog : Outsphere tome 1, Outsphere tome 2

Je remercie Guy-Roger Duvert pour m’avoir envoyé son roman en échange de mon avis.

 

La cité des Chimères – tome 1, Vania Prates (#PLIB2020)

L’Ancien Monde a disparu. Londres laisse place à Lowndon Fields. Les hommes se sont organisés en guildes, guidés par leurs chi, leur nature profonde : la guilde des marchands, des inventeurs, des alchimistes, des immergeants, des guides.

L’homme tâche de vivre en harmonie avec la nature qui est laissée libre d’évoluer à sa guise partout où elle le souhaite : arbres, plantes envahissent les immeubles et les rues. Les animaux sont devenus des Gardiens, protecteurs des hommes et particulièrement respectés. Différentes guildes dirigent le nouveau monde. Grâce aux immergeants, il essaye de comprendre et d’éviter de faire les mêmes erreurs que leur ancêtre. Céleste, une jeune fille de 17 ans et qui ne connaît pas son Chi. Elle rencontre Calissa, une ancienne chimiste, dernière de son espèce.

Elle découvre alors la confrérie des Sans Loi.

Snag (3 octobre 2019) – 442 pages – Broché (18€) – Ebook (12,99€)
#9782490151219

AVIS

Lu dans le cadre du PLIB, La cité des Chimères a frôlé le coup de cœur ! J’ai tout adoré, de l’univers à la plume de l’autrice en passant par tous ces petits détails qui rendent l’histoire si particulière.

Vania Prates nous plonge ainsi dans un monde dans lequel la civilisation, telle que nous la connaissons, a disparu. Les raisons de cette disparition sont encore inconnues bien que quelques pistes soient avancées comme la manière dont les humains d’autrefois se sont coupés de la nature, l’exploitant avant de mieux la détruire. C’est d’ailleurs pour cette raison que Wood, le dirigeant de Lowndon Fields, sorte de Londres alternatif, fait montre de bien plus de prudence dans la gestion de sa cité. À Lowdon Fields, la nature est reine et la technologie n’est diffusée et partagée qu’avec raison et parcimonie. Une prudence de tous les instants qui ne sied guère à tous, mais qui semble, pour le moment, réussir au plus grand nombre.

Victime de multiples tentatives d’assassinats, vraisemblablement commanditées de Septentria, le palais du Savoir, Wood va diligenter Calissa pour faire toute la lumière sur cette histoire. Il en profitera également pour demander à la fameuse contrebandière de lui rapporter quelques infos sur les chimères et les animaux, deux sujets encore très peu documentés… Le hasard faisant bien les choses, Calissa va elle-même embarquer Céleste dans cette aventure, une jeune femme rencontrée fortuitement et avec laquelle elle va lier, sans le vouloir, son destin.

Nous suivons donc alternativement ces deux femmes même si quelques autres points de vue pourront épisodiquement être abordés. Et je dois dire que je les ai toutes les deux appréciées. Elles sont très différentes l’une de l’autre, mais possèdent cette même aura de courage et de bravoure qui donne envie de les suivre dans leurs péripéties et d’apprendre à mieux les connaître. De par son expérience, son passé et son âge, Calissa se montre peut-être plus mature et torturée, mais Céleste n’en demeure pas moins un personnage intéressant et bien construit.

Déscolarisée depuis ses onze ans et obligée de travailler dans le magasin familial d’objets de l’Ancien Monde, la jeune fille n’a jamais eu l’occasion de découvrir son chi, sa force intérieure ou sa prédestinée. Ce n’est que par un heureux concours de circonstances qu’elle découvrira son appartenance aux immergeants, cette classe de la population capable non seulement de lire les livres, mais également de les vivre ! Une capacité qui lui ouvrira directement les portes de Septentria, un lieu mystérieux sujet aux rumeurs les plus folles, où travaillent les immergeants dans le but de découvrir et de diffuser les connaissances de l’Ancien Monde…

D’abord déboussolée par cette nouvelle vie qui s’offre à elle, loin d’une mère surprotectrice et de deux frères peu reconnaissants pour son travail, Céleste évolue et prend progressivement confiance en elle et en ses nouvelles facultés. Elle se révélera ainsi bien plus entreprenante qu’à ses débuts d’autant qu’elle fera une singulière découverte sur elle-même qui pourrait remettre en question l’ordre établi ! Elle pourra heureusement compter sur le soutien de son colocataire, Daniel, que j’ai, pour ma part, beaucoup apprécié. D’un abord assez taciturne, ce fils d’un personnage important de Septentria sera un précieux et touchant allié dans la mission que s’est donnée Céleste… Ce surprenant et complémentaire duo fonctionne donc à merveille et offre aux lecteurs de jolis moments de complicité.

Quant à Calissa, débrouillarde, ingénieuse et intelligente, elle poursuit, en plus de sa mission pour Wood, son propre objectif avec l’aide de sa famille de cœur, la Confrérie des Sans Loi, dont on découvre, petit à petit, les différents membres et le rôle de chacun. Tous plutôt hauts en couleur, chaque membre possède néanmoins sa propre personnalité : j’ai ainsi adoré l’espièglerie, l’assurance et la joie de vivre d’Alexian, la bienveillance de Venicia et ai été intriguée par le côté très mystérieux de Leire… Un personnage qui se dévoile progressivement à nous et pour lequel, contre toute attente, j’ai fini par ressentir une certaine tendresse et beaucoup d’admiration. Il n’a ainsi pas hésité à renoncer à tout au nom de ses idéaux, de ses valeurs morales et de son humanité.

Voir évoluer Calissa auprès des siens permet de s’attacher à cette femme de cœur et d’honneur qui ne s’épanche pas facilement sur ses sentiments. Il faut dire qu’on la sent encore profondément blessée par son passé et l’anéantissement et la dissolution de sa guilde, celle des chiméristes, dont elle est la dernière représentante. Je ne développerai pas ce point pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, mais attendez-vous à être surpris par certaines révélations et la découverte des horreurs que certains sont prêts à commettre au nom de la peur, notamment de la peur de la différence…

En plus de l’aspect aventure et fantastique, l’autrice ajoute également une certaine dimension politique à son intrigue, entre complot, faux-semblants et mensonges d’État. Parce que si Wood semble être un dirigeant juste et motivé par de nobles desseins, tous les notables de Lowndon Fields ne l’ont pas toujours été et ne le sont, pour certains, toujours pas. Un constat amer que vont faire Céleste et Daniel. De nouveau, je préfère rester évasive, mais on touche là à un des points que j’ai préférés dans le roman : les capacités des immergeants. Vous découvrirez ainsi qu’ils sont capables de bien plus de choses que de simplement vivre un livre. Cela requiert une certaine pratique et de multiples précautions, mais le résultat est époustouflant, et donne très envie de voir Céleste parfaire son apprentissage…

Toutefois, si être un immergeant permet d’accéder au savoir et de faire renaître le passé de ses cendres, cela nécessite aussi parfois de faire face à des vérités difficiles à entendre qui peuvent mettre les hommes de ce nouveau monde face aux atrocités de l’Ancien. Mais toute vérité est-elle vraiment bonne à dire ou être un immergeant, c’est également savoir parfois se taire sur les errances du passé ? Quand le devoir de mémoire se heurte à l’esprit de conservation, quelle voie est-il préférable de prendre ? Celle du silence ou de la vérité, de la préservation ou du savoir ? Des questions quasi philosophiques que vous ne devriez pas manquer de vous poser…

Le suspense n’est pas haletant à la manière d’un thriller, mais l’autrice a réussi à instaurer une tension qui monte crescendo et qui donne envie de toujours en savoir plus sur les plans des personnages. À cela s’ajoute un univers tellement fascinant que l’on se surprend à y voguer naturellement, s’imaginant sans peine se perdre dans les méandres tortueux de Septentria dont il est bien difficile, si ce n’est impossible, de sortir sans une précieuse clé. Un univers foisonnant qui m’a complètement subjuguée et que je n’ai quitté qu’à regret d’autant que je n’ai pas eu le sentiment d’en avoir fait complètement le tour. J’aurais ainsi adoré en apprendre plus sur le lien étroit entre les animaux Guides et les gardiens humains, les chimères et leur insurrection, les immergeants et toute l’étendue de leurs pouvoirs, la manière dont l’Ancien Monde a disparu, Wood qui semble être un personnage plein de promesses…

Mais malgré cela, je n’ai ressenti aucun manque, car l’on sent que l’autrice a pensé avec soin ce premier tome, trouvant un équilibre parfait entre le trop et pas assez. Elle nous donne ainsi la bonne dose d’informations pour que l’on appréhende parfaitement son univers et ses enjeux sans tomber dans un abus de détails qui aurait rendu l’intrigue opaque et indigeste. Une précaution appréciable qui permet de s’immerger complètement dans l’histoire d’autant que la plume de Vania Prates se révèle agréable, fluide et assez imagée pour que l’on se représente avec exactitude les différents décors et personnages.

J’ai également apprécié toutes ces petites choses qui apportent un charme certain au roman et qui nous poussent à tourner les pages avec avidité : la magnifique et somptueuse bibliothèque de Septentria qui ferait rêver n’importe quel bibliovore, le bracelet d’humeur de Céleste dont l’humour sarcastique m’a complètement séduite (je veux ce bracelet !), un Gardien haut en couleur aux multiples facettes que l’on a envie de câliner, le mystère savamment entretenu autour de Septentria avec ce jeu savoureux sur les apparences et les mots, l’importance du chi et de l’idée se connecter à sa nature profonde…

En conclusion, La cité des Chimères fut une excellente lecture qui m’a enchantée page après page. J’ai ainsi pris un plaisir certain à découvrir les protagonistes, leurs forces, leurs faiblesses, leurs capacités, plus ou moins surprenantes, mais j’ai surtout adoré parcourir l’univers développé par l’autrice. Immersif et en apparence bien plus policé que le nôtre, il recèle néanmoins une part d’ombre et de mystère dans laquelle on a envie de se fondre pour mieux en découvrir tous les secrets. Aventure fantastique, humaine et amicale, voici un roman que je conseillerais à toutes les personnes en quête d’une intrigue originale où le merveilleux se dispute à la noirceur. Quant à vous, amoureux des livres, je n’aurai qu’une seule question à vous  poser : qu’attendez-vous pour venir vous immerger ?

Je remercie les éditions SNAG qui ont mis à la disposition des membres du jury du PLIB la version numérique de La cité des Chimères.

Les chroniques de la Cité – tome 1 : La Vallée, Magali Guyot

Chroniques de la cité 1 "La vallée"

Je remercie Magali Guyot pour m’avoir permis de découvrir le premier tome des chroniques de la Cité publié par les éditions Htag devenues Faralonn éditions.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Bien longtemps après qu’une guerre sale ait décimé une bonne partie des humains et ravagé les territoires, une Cité s’est reconstruite, poussant à l’extrême les précautions de survie, de sécurité et pérennité de la race. Un groupe se sentant étouffé par les restrictions et technologies toujours plus envahissantes finit par se détacher et créer une nouvelle communauté au sein de la Vallée. Au détour d’une expédition en dehors de leur Cité d’origine, Samuel, adolescent rêveur, créateur de robots, et Yannis, son meilleur ami à l’ambition exacerbée vont faire la rencontre d’une jeune Vallérienne. Au fur et à mesure des années, les choix des deux hommes aux tempéraments opposés vont les faire devenir, sans le vouloir, les pièces maitresses d’un jeu politique entraînant la guerre qu’ils voulaient tant éviter.

FARALONN éditions (7 mars 2019) – 220 pages – Broché (14,50€)

AVIS

Avant de parler du roman en lui-même, je voulais évoquer brièvement la police d’écriture et la légère coloration des pages qui rendent l’expérience de lecture des plus agréables notamment quand on a une très mauvaise vue comme moi.

Le monde tel que nous le connaissons a plus ou moins été rayé de la carte par la folie humaine et quelques bombes sales. L’humanité a donc frôlé l’extinction avant de renaître de ses cendres. Au fil des années, une communauté s’est installée et développée au sein de la Cité, un endroit protégé de la contamination extérieure. Si ses habitants ont connu d’intéressants progrès technologiques avec une utilisation importante de la robotique, les libertés ont, quant à elles, été quelque peu étouffées, voire bafouées, par de nombreuses règles liberticides destinées à préserver l’humanité. Désirant retrouver une vie plus simple hors du contrôle des autorités, des individus ont néanmoins préféré renoncer à leur confort de vie et à la technologue pour s’installer hors de la cité, au sein de La Vallée…

Une décision qui ne sera pas sans conséquence sur le long terme, les accords entre les deux populations n’empêchant pas les tensions de croître au fil des ans, a fortiori quand des personnes œuvrent dans l’ombre pour s’accaparer les terres et les ressources des Vallériens. Dans ce roman, il est question de politique, de gouvernance et de jeux de pouvoir, des thèmes que j’apprécie quand ils sont, comme ici, traités avec beaucoup de dynamisme et d’intelligence. Alors que la situation entre les personnes de la Cité et celles de La Vallée s’envenime, on comprend assez vite que les tensions ne sont pas inhérentes aux habitants, mais bien le fruit de tractations secrètes motivées uniquement par l’appât du gain et la soif de pouvoir. Il est ainsi cruel de voir à quel point des personnes peuvent être sous le joug de politiciens n’agissant que dans leurs propres intérêts !

Heureusement, tout le monde n’est pas dupe et ne se laisse pas aussi facilement manipuler… Certaines personnes comme Samuel vont ainsi travailler d’arrache-pied pour pacifier les relations avec les Vallériens et tenter de préserver le cadre de vie de cette population, ses traditions et son envie de rester éloignée de règles toujours plus lourdes et parfois choquantes. Il est ainsi interdit au sein de La Cité de procréer de manière naturelle, tous les enfants devant être créés en laboratoire. Officiellement, pour éviter la transmission de tares génétiques, mais dans les faits, c’est avant tout pour s’assurer de n’avoir que des enfants parfaits élaborés en fonction de critères précis. Une politique d’eugénisme qui n’en porte pas le nom, mais qui en a toutes les apparences…

Le progrès technologique est donc une arme à double tranchant dans cet univers où il est utilisé autant pour assurer la survie de l’espèce humaine que pour contrôler les individus. Un point qui ne dérange guère Yannis, le meilleur ami de Samuel. Mû par une ambition démesurée résultant de son éducation stricte par un père obsédé par le pouvoir, ce personnage n’attire pas vraiment la sympathie. Il est d’ailleurs déroutant de considérer les liens l’unissant à Samuel, un homme bon, volontaire, pacifiste et profondément humain, tout ce que n’est pas et ne sera probablement jamais Yannis.

Le tour de force de l’autrice est d’avoir su alterner passé et présent pour nous permettre de comprendre comment ces deux êtres si différents ont pu nouer des liens profonds et étroits. Mais au fur et à mesure de la lecture et des événements, on ne peut toutefois que se poser des questions sur la pérennité de cette étrange amitié, les rêves des deux adolescents, devenus hommes, se fracassant avec force contre la réalité et leurs responsabilités respectives. Y a-t-il encore une place pour Samuel l’utopiste, marié à une Vallérienne, dans la vie de Yannis ? Et y a-t-il encore une place pour Yannis, l’ambitieux prêt à tout pour atteindre ses objectifs, dans la vie de Samuel ?

Des questions dont je vous laisserai découvrir les réponses, mais je peux néanmoins vous dire que l’autrice ne tombe pas dans la facilité, et m’a même plusieurs fois étonnée, ce qui est toujours appréciable… En plus des deux amis, la galerie de personnages secondaires est variée et plutôt bien pensée pour vous faire passer par de multiples émotions. Certains personnages m’ont ainsi inspiré un profond dégoût quand d’autres m’ont impressionnée comme Alaric, le tuteur de Samuel, ou la femme de ce dernier. Forte, déterminée et courageuse, elle a sacrifié beaucoup pour être auprès de son mari, mais n’en demeure pas moins une femme de conviction qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Un bon exemple de la force de caractère des Vallériens, une communauté que j’aurais apprécié de découvrir un peu plus en détail, mais cela est peut-être prévu dans le tome suivant…

L’amitié entre Samuel et Yannis et l’ambiguïté qu’elle dégage est intéressante tout comme la complicité et l’amour unissant Samuel et sa femme, mais je dois avouer avoir aussi été très touchée par la relation entre Samuel et son robot, Fento, qu’il a construit lui-même. Fento accompagne son créateur partout et a, au fil du temps, développé sa propre personnalité, ce qui donne des propos parfois surréalistes, parfois assez drôles. Une logique robotique teintée d’émotions humaines qui rend ce robot très très attachant, voire très touchant, notamment dans sa volonté de protéger sa « famille ». Le cœur du roman n’est pas là, mais avec un tel protagoniste, la question des intelligences artificielles et de leur degré d’humanité se pose surtout si l’on met en parallèle l’humanité de Fento face aux atrocités commises par des êtres qui se comportent plus en robots froids et calculateurs qu’en êtres de chair et de sang…

En conclusion, Magali Guyot nous propose ici un roman prenant qui se concentre avant tout sur les relations humaines qu’elles soient entre deux amis que tout oppose ou deux communautés qui se regardent en chiens de faïence. Non dénué de réflexions pertinentes notamment sur l’amitié, les différences, la tolérance, la science et la morale, ce roman offre également un voyage immersif dans les arcanes du pouvoir où, comme vous le verrez, tous les coups sont permis !

Retrouvez le roman sur le site de Faralon éditions.

L’arrache-mots, Judith Bouilloc

J’ai lu L’arrache-mots de Judith Bouilloc dans le cadre du Challenge Netgalley, mais n’avais pas encore pris le temps de publier ma chronique. Je remercie le site ainsi que les éditions Hachette pour cette excellente lecture.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

La jeune Iliade a un don merveilleux : le pouvoir de donner vie aux mots et aux histoires. Ce don fait d’elle la bibliothécaire la plus célèbre de tout le royaume d’Esmérie. Le matin où elle reçoit une demande en mariage presque anonyme, elle n’est sûre que d’une chose : son prétendant est un membre de la famille royale !

Bien décidée à comprendre qui s’intéresse à elle et surtout, pourquoi cette personne lui propose un contrat de mariage si avantageux, Iliade se rend dans la capitale. Là-bas, elle découvre les fastes de la cour… et la froideur de son fiancé. Pourtant, elle finit par s’attacher et à lui et se retrouve, bien malgré elle, propulsée au cœur d’intrigues et de complots auxquels rien ne la préparait.

Hachette Romans (22 mai 2019) – 280 pages – Broché (15,90€) – Ebook (10,99)

AVIS

Le résumé était tentant, la couverture sublime ! Il n’en fallait pas bien plus pour me donner une furieuse envie de découvrir ce livre que j’ai adoré.

Dès les premières pages, je suis tombée sous le charme du récit, de l’univers et de la plume de l’autrice un peu comme je l’avais été avec La Passe-Miroir de Christelle Davos. On retrouve d’ailleurs ici quelques points communs comme une héroïne possédant un étrange don, une demande en mariage qui a de quoi laisser perplexe, un voyage pour rencontrer le futur mari aux côtés d’un chaperon qui sort les crocs (ou plutôt ici du feu) en cas de besoin, un fiancé plus proche du rustre que du prince charmant…

Mais je vous rassure, nous ne sommes pas dans une pâle copie de l’une de mes séries préférées, Judith Bouilloc nous offrant une intrigue avec ses propres particularités et enjeux. Nous découvrons ainsi Iliade qui possède un fascinant don, celui de littéralement animer les livres. Cette arrache-mots très douée enchante donc les usagers de la bibliothèque où elle exerce sa profession de bibliothécaire. Passionnée de littérature, aucun autre métier n’aurait pu la rendre plus heureuse…

C’est donc avec tristesse, mais avec l’envie de s’éloigner de celui qui lui a brisé le cœur, qu’elle accepte d’aller à la Capitale pour en apprendre plus sur cette très inattendue demande en mariage d’un homme dont elle ne sait rien si ce n’est qu’il est lié à la famille royale. Un début qui ne laisse présager rien de bon d’autant que ce fiancé mystère ne semble pas pressé de se présenter à sa promise malgré son arrivée remarquée à la cour.

J’ai pris beaucoup de plaisir à voir se nouer la relation entre Iliade et son fiancé, ces deux personnages ayant, en début d’intrigue, quelques difficultés à se comprendre. Il faut dire que malgré son éloquence dans sa vie professionnelle, cet homme est bien moins loquace dans la vie de tous les jours… On apprend heureusement, aux côtés d’Iliade, à voir au-delà les apparences, et on se rend compte que derrière une certaine froideur se cache un homme attachant et d’une grande bonté.

Quant à Iliade, je l’ai simplement adorée ! Rat de bibliothèque qui a une légère tendance à vivre à travers ses livres, je n’ai pu que m’identifier à elle ou, du moins, me sentir très proche d’elle. Sensible et gentille sans être niaise, elle saura garder la tête froide face aux fastes de la cour et aux méchancetés dont elle ne manquera pas d’être victime. Et puis il faudra bien sa force de caractère pour faire vaciller les barrières d’un certain homme qui trouvera en elle bien plus qu’une arrache-mots.

La seule chose que j’ai un peu regrettée est que le talent d’Iliade ne soit pas plus exploité. Il lui sera utile pour affronter certaines situations, mais j’aurais aimé que cet aspect du roman soit bien plus développé. Or le roman étant assez court, l’autrice semble avoir préféré se focaliser sur la romance. Je dois avouer que, pour une fois, cela ne m’a pas dérangée outre mesure ayant trouvé les deux personnages attendrissants et plutôt mignons dans leurs interactions. Leur relation évolue assez rapidement ce qui ôte peut-être un peu au côté dramatique du livre, mais j’ai apprécié que le jeu du chat et de la souris ne s’éternise pas…

Quant à l’aspect politique du livre, il apporte un certain suspense, la monarchie en place semblant sur le point d’évoluer, ce qui ne plaira pas à tout le monde… Là où nous avons l’habitude de rois despotiques, l’autrice nous offre un roi humaniste aux tendances révolutionnaires qui suscite admiration et empathie chez les lecteurs, et des sentiments bien plus négatifs chez certains membres de la cour. Entre faux-semblants et complots, Iliade va d’ailleurs devoir faire attention de ne pas être prise en étau entre deux camps aux objectifs bien différents…

Autre atout charme de ce livre que j’ai dévoré, la plume tout en finesse et élégance de l’autrice. Bien que nous soyons dans un livre jeunesse, l’écriture est travaillée et plutôt lyrique tout en demeurant très accessible. Bercés par les mots de l’autrice et la facilité avec laquelle Iliade leur fait prendre vie, vous ne devriez donc pas voir les pages défiler. Vous devriez également vous émerveiller de la subtilité avec laquelle Judith Bouilloc insuffle son amour des livres à travers son héroïne. Par son intermédiaire, Flaubert, Victor Hugo, Baudelaire, La Fontaine et tant d’autres auteurs qui ont marqué le paysage de la littérature française, mais pas que, viendront ainsi enchanter de leur magnifique présence le récit.

En conclusion, en nous plongeant aux côtés de deux protagonistes que tout oppose dans un monde où le pouvoir des livres est source de changement et d’émerveillement, l’autrice nous offre une très jolie histoire d’amour teintée de mystère et de cette magie qui imprègne le cœur de chaque lecteur. Bien écrit et enchanteur, voici un roman que je recommande à tous les amoureux des mots, des livres et de l’amour.

Feuilletez l’ouvrage sur le site des éditions Hachette Romans.

 

Esprits de Corps, tome 1 : Napoca, Tim Kesseler

 
Je remercie l’auteur de m’avoir permis de découvrir le tome 1 d‘Esprits de Corps : Napoca. Le résumé m’avait intriguée, mais j’avoue avoir d’abord été séduite par la couverture. Au fil de ma lecture, je me suis d’ailleurs aperçue que derrière une apparente simplicité, la couverture a été savamment agencée, chaque élément ayant un sens particulier que je vous laisserai évidemment découvrir par vous-mêmes.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Des intrigues diplomatiques, un univers victorien, une guerre qui couve aux frontières et un monde spectral comme clé de voûte de la civilisation.

La révolution industrielle vide les campagnes. Elle grossit Mydgar de ses foules de misérables. La plus grande ville du continent vit à l’heure de la machine à vapeur, des usines et des césures sociales, mais elle est aussi le siège du vénérable Congrès des Nations. Après des décennies de guerres sanglantes, le Congrès a fait renaître l’espoir, une nouvelle entité fédérale pour apaiser les fièvres nationalistes qui avaient causé tant de torts. Dans l’anonymat de la vie citadine, Mydgar réunit Will et Ruben qui fuient leurs destinées. Des salons feutrés du Congrès aux bas-fonds de la ville, ils sont ballottés dans les tourments d’une crise qui menace la fragile paix aux frontières. Mais, au-delà de cette menace bien réelle, la sphère spectrale est envahie par les moines noirs que seul l’Ordre des Séraphins sait contenir. Le sort du continent d’Ereba dépend de deux mondes.

  • Editeur : DEMDEL (2017)
  • Nombre de pages : 386
  • Prix : 19.90€

AVIS

Esprits de Corps est définitivement un roman que je classerais parmi les bonnes voire les très bonnes surprises. Je m’attendais à apprécier l’intrigue savamment imaginée par l’auteur, mais pas à frôler le coup de cœur comme ce fut le cas ici.

Le roman est d’ailleurs d’une telle richesse que j’ai peur que mon avis en devienne confus. En effet, comment décider de quels aspects d’abord vous parler ? : la mise en avant de l’Union Européenne à travers cette Fédération unissant dix-neuf nations dans une optique de paix durable, les réflexions sur l’industrialisation qui a bouleversé l’économie de ce monde imaginaire comme elle a bouleversé nos sociétés, les critiques à peine voilées sur le libéralisme et ses conséquences économiques pour les gens qui n’ont pas su tirer leur épingle du jeu, le questionnement de la foi et de ce qui différencie la superstition de la religion, l’émergence d’un modèle démocratique que l’on souhaiterait imposer aux autres nations en prenant quelques libertés quant à son application dans ses propres institutions, la bureaucratie et le travail des diplomates qui œuvrent autant en surface qu’en eaux plus troubles, les arcanes du pouvoir et des prises de décision, la lutte des classes… ? Tout autant de thèmes que je trouve passionnants d’autant que malgré leur côté assez sérieux, l’auteur a réussi à ne jamais être lourd ou moralisateur. Ces questions s’insèrent naturellement dans l’intrigue lui donnant ainsi un certain relief.

J’ai, en outre, apprécié que l’auteur utilise notre Histoire pour enrichir la sienne que ce soit de manière franche comme avec l’existence de la Fédération dont il est difficile de ne pas reconnaître le modèle européen ou de manière plus subtile, avec des allusions à des événements qui ont eu un impact concret et parfois dramatique pour notre monde. Je pense notamment à l’assassinat, dans le roman, d’un prince héritier qui n’est pas sans rappeler celui d’un certain archiduc en 1914 ou encore, la nécessité dans un traité de ne pas humilier les vaincus. Une idée qui aurait permis d’éviter ou, du moins, de modérer la montée en puissance du pire dictateur que notre histoire ait connu…

Tim Kesseler nous propose donc un monde imaginaire qui emprunte au nôtre, mais qui, je vous rassure, s’en différencie par bien des aspects. Nous sommes ici plongés dans une société en plein essor industriel et en pleine révolution technologique. D’ailleurs, si vous aimez les ambiances steampunk avec les traditionnelles machines à vapeur, le progrès scientifique, les zeppelins et autres aérostats… vous serez ravis. L’auteur fait également une incursion dans le fantastique pour mon plus grand plaisir. J’ai, en effet, adoré son idée de deux mondes qui se côtoient, le monde réel et le monde spectral que l’on effleure grâce à l’un des deux protagonistes, William de Wencel, un aristocrate sans fortune apprenti-diplomate. Grâce ou à cause de sa rencontre avec des moines séraphins, cet homme va découvrir un monde aussi attirant que dangereux, un monde fait d’ombres et d’âmes. Je ne vous en dirai pas plus vous laissant le plaisir de la découverte, mais je peux toutefois ajouter que j’ai adoré découvrir cet ordre religieux à vocation militaire qui présente la particularité d’être mixte. Plaçant les hommes et les femmes sur un pied d’égalité, il s’appuie donc autant sur des combattants que des combattantes. L’une d’entre elles sera d’ailleurs mise en avant même si finalement, elle garde encore une grande part de mystère. Les moines séraphins, en plus d’être passionnants, semblent nous réserver encore bien des surprises… J’espère, pour ma part, que William aura l’occasion dans le second tome de se rapprocher de ces moines qui ont détecté chez lui un grand potentiel.

Mon seul regret est que l’aspect fantastique ne soit pas aussi développé que je l’aurais souhaité. Mais cela n’est en rien un point négatif, juste la remarque d’une lectrice qui a été complètement happée par ce monde spectral et toutes les possibilités qu’il offre à ceux qui y ont accès. William n’hésitera d’ailleurs pas à voyager dans ce monde surnaturel pour accéder à des informations dont il avait été écarté dans le monde réel. Une initiative qui lui fera alors prendre conscience que le monde spectral est certes passionnant, mais aussi plein de dangers… Son incursion le confrontera également à un ennemi dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence ni l’influence sur le devenir de la Fédération et de cette paix si ardemment défendue.

William est un personnage assez solitaire jusqu’à ce qu’il développe des liens d’amitié avec Ruben, un fugitif pétri de regrets et de culpabilité. Bien qu’appartenant à deux mondes socio-économiques antagonistes, ils sont unis par une chose qui est partagée par beaucoup d’êtres humains : les préjugés ! William, pur produit de l’aristocratie et des grands idéaux démocratiques, méprise les gens de basse extraction (je cite ses propos) comme Ruben. Quant à ce dernier, il honnit ces riches prétentieux qui bâtissent leur richesse sur la sueur des paysans et des travailleurs. Mais ces deux hommes, qui auraient pu symboliser la lutte des classes, vont voir leur chemin se croiser à plusieurs reprises, ce qui les conduira à s’accepter puis à s’apprécier. L’évolution progressive de leur relation est d’ailleurs l’un des points forts de ce roman d’autant que l’auteur veille à ne pas transformer radicalement ses protagonistes. Comme dans la vraie vie, ils changent, mais difficile de se départir totalement de leur éducation et des idées qu’elle a profondément ancrées en chacun d’eux. Ne vous attendez donc pas à ce que William prône l’égalité des hommes ou que Ruben tienne en haute estime les industriels et riches propriétaires qui ont asservi les campagnes. Ces deux nouveaux amis sont donc tout en nuances, ce qui leur confère un certain réalisme et rend leurs interactions intéressantes.

Au-delà des personnages, j’ai été conquise par le rythme soutenu de l’intrigue qui passe, entre autres, par une narration alternée. Vous suivrez ainsi alternativement l’histoire de William et de Ruben jusqu’à ce que leurs vies ne soient liées. Une alternance qui crée parfois une certaine frustration, mais qui vous pousse également à tourner les pages les unes après les autres. Ceci est d’autant plus vrai que l’auteur a plus d’un tour dans son sac pour capter votre attention et vous plonger dans son roman : tension, personnages hauts en couleur, suspense, faux-semblants… Difficile de deviner les intentions de chacun tellement les cartes semblent brouillées et les trahisons légion même parmi des gens censés être dans votre camp. William apprendra d’ailleurs à ses dépens que l’esprit de corps a ses limites… Comme lui, vous risquez donc vous aussi de vous laisser prendre au piège à de multiples occasions, les apparences étant bien souvent trompeuses. Je suis pourtant de nature méfiante, mais je me suis moi-même complètement laissée surprendre par le retournement de situation final. Une révélation qui relance l’intrigue avec panache et qui donne envie de se jeter sur le tome 2.

Je terminerai cette chronique en parlant de la plume de l’auteur. Rythmée, imagée et tout en finesse, elle contribue à rendre l’expérience de lecture agréable et immersive. Ceci est d’autant plus remarquable que le français n’est pas la langue maternelle de l’auteur. À noter également que Tim Kesseler maîtrise complètement l’art du dialogue, les échanges entre les personnages étant fluides ET naturels. Portant une attention particulière à ce point, je peux vous dire que c’est loin d’être le cas dans tous les romans…

En conclusion, Esprits de Corps est un roman à l’ambiance steampunk qui ravira tous les amateurs d’histoires complexes teintées de politique et de fantastique. Entre les nombreux coups bas et les trahisons, une paix fragile que le Congrès des Nations essaie à tout prix de maintenir, des menaces aussi réelles que fantastiques et des protagonistes avec leur part d’ombre, l’auteur vous offre un récit rythmé et plein de surprises. Cerise sur le gâteau, bien qu’ancrée dans le domaine de l’imaginaire, cette histoire ouvre la porte à de nombreuses réflexions d’ordre politique, économique, culturel, métaphysique…

Tim Kesseler

Page FB du livreBlog de l’auteur

Et vous, envie de craquer pour Esprits de Corps ? Retrouvez le roman sur le site de la maison d’édition DEMDEL ou sur Amazon.