Coup de vent, Mark Haskell Smith

Je remercie Léa et les éditions Gallmeister de m’avoir permis de découvrir, dans le cadre du Picabo River Book Club, Coup de vent de Mark Haskell Smith.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention. Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire. Neal lui parle alors de Bryan, un jeune loup de Wall Street qui a réussi à détourner un magot conséquent avant de s’enfuir dans les Caraïbes. Bien sûr, la banque qui l’employait a lancé des enquêteurs à sa poursuite, avant que les clients spoliés ne s’aperçoivent (enfin) que les traders sont des voleurs. C’est ainsi que Neal, accompagnée d’une pro de la finance, la très douée Seo-yun, s’est retrouvé en charge de récupérer l’argent. Simplement, il n’était pas le seul.

Coup de vent est une folle course-poursuite sanglante dans les Caraïbes, aux rebondissements multiples et à l’humour féroce.

Éditions Gallmeister (5 septembre 2019) – 256 pages – Broché (22€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Julien Guérif

AVIS

De l’argent à gogo, personne ne crache dessus, mais avouons que cela ne sert pas à grand-chose quand d’une part, ce n’est pas le vôtre, et que d’autre part, vous êtes à la dérive, sans avoir mangé depuis plusieurs jours, perdu en pleine mer. Neal a heureusement la chance d’être secouru par Chloé, une navigatrice qui fait le tour du monde en solitaire. Néanmoins la demoiselle, pas ravie d’avoir de la compagnie pour un sou, va vouloir en apprendre plus sur son histoire avant d’éventuellement le détacher… C’est qu’on n’est jamais trop prudent !

Le rescapé raconte alors la série d’événements qui l’a conduit à cette situation dramatique, et cela commence par la mission donnée par son employeur, InterFund, de retrouver Bryan LeBlanc. Jeune loup de Wall Street promis à un brillant avenir, celui-ci a pourtant tout plaqué en détournant, au passage, quelques millions de dollars. Une broutille dans l’univers de la finance de haut niveau, mais une broutille qui peut faire voler en éclats la réputation de InterFund.

Pour mettre la main sur le fuyard, Neal sera accompagné de Seo-yun, directrice du département des opérations de change et supérieure directe de Bryan, avant d’être rejoint par un ancien policier. Mais le trio n’est pas le seul sur la piste du délinquant en col blanc…

C’est une véritable course contre la montre que nous propose ici l’auteur ! C’est qu’il n’y a pas de temps à perdre puisqu’il faut retrouver l’argent avant que LeBlanc ne disparaisse à jamais. Question de réputation ! Et à Wall Street, la réputation, c’est important. Avec un cynisme féroce qui frappe fort, Mark Haskell Smith nous dresse le portrait d’un capitalisme sans morale ni loi si ce n’est celle du plus fort. Entre un trader qui se fait la malle avec des millions et une banque qui exploite et ruine sans vergogne les « petits », qui est véritablement le criminel ?

Loin de n’être qu’un forfait commis par simple appât du gain, l’acte de LeBlanc revêt, dans une certaine mesure, un aspect militant. Car contrairement à ses anciens collègues, ce n’est pas l’envie de se baigner dans l’argent, les femmes et les substances illicites qui le motive, mais celle d’exploiter et de mettre à nu les rouages et les failles d’un système profondément injuste, immoral et inégalitaire. Cela ne fait pas de lui un Robin des Bois des temps modernes, notre homme étant bien moins altruiste, mais on arrive à comprendre les raisons de son geste…

Un geste qui va être à l’origine d’une série d’événements dont le lecteur est bien incapable de prévoir l’issue. Il faut dire que l’auteur nous balade d’un bout à l’autre de son roman entre situations inattendues, revirements de situations spectaculaires, tension, suspense, personnages atypiques au comportement parfois imprévisible et bien souvent douteux… On ne s’ennuie pas un instant avec cette histoire menée tambour battant !

L’alternance des points de vue apporte également un dynamisme appréciable. On suit ainsi différents personnages : le presque trop sage Neal, l’homme étant un modèle de droiture qui tranche avec le milieu de requins dans lequel il évolue, la très sensuelle Seo-yun qui, au fil de l’aventure, laisse tomber son masque d’impassibilité pour s’ouvrir avec une certaine frénésie aux plaisirs de la chair, Piet un homme qui, malgré une petite taille due à une anomalie génétique, possède une présence certaine, LeBlanc dont on découvre le passé et sa relation complexe avec son père… Toute une galerie de personnages variée et haute en couleur qui offre une diversité fort appréciable que ce soit en matière d’origine socio-culturelle, d’ethnie, d’orientation sexuelle… 

La psychologie des personnages est bien travaillée, le ton empreint d’un humour mordant et efficace, et les thèmes abordés intéressants : les excès du capitalisme et les limites de la financiarisation de l’économie, la quête de sens et du bonheur, la morale et ce que l’on est prêt à faire pour de l’argent, la pression de la réussite, le poids des médias… Tous les éléments sont donc mis en place pour vous faire passer un très bon moment de lecture et vous rappeler qu’argent et bonheur ne font pas forcément bon ménage…

En conclusion, l’auteur nous propose ici une fable des temps modernes dressant le portrait d’un homme, ni ange ni démon, qui dans une sorte de vendetta personnelle, a sacrifié un avenir prometteur, mais vide de sens, pour s’opposer à un système financier fou et hors de contrôle. Avec un cynisme à toute épreuve, l’auteur nous transporte dans une valse ininterrompue et rythmée d’événements entre courses-poursuites sur terre et mer. Endiablé et cynique à souhait, voici un roman que vous n’êtes pas prêts de lâcher !

Picabo River Book Club

 

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Cape May, Chip Cheek

Je remercie les éditions Stock et Léa qui m’ont permis de découvrir Cape May de Chip Cheek dans le cadre du Picabo River Book Club.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Septembre 1957.
Henry et Effie passent leur lune de miel à Cape May, dans le New Jersey. Hors saison, la petite station balnéaire n’offre guère de distractions – si ce n’est la découverte du plaisir –, et le jeune couple ne tarde pas à s’ennuyer. Leur rencontre avec un groupe de New-Yorkais riches et délurés va leur ouvrir les portes d’un monde insoupçonné. Cape May devient alors leur terrain de jeu : ils s’invitent dans des maisons vides, font de la voile, se saoulent au gin et marchent nus sous les étoiles… jusqu’à cette nuit où tout bascule.

Stock (29 mai 2019) – 350 pages – Broché (22€) – Traduction : Marc Amfreville

AVIS

Cape May est un roman qui se lit vite, très vite, peut-être en raison d’un plaisir presque malsain à scruter et suivre la vie d’un jeune couple, fin des années 50, qui va s’éveiller, avec une certaine frénésie, à la sensualité et aux plaisirs de la chair. Il faut dire que tous deux puceaux avant d’entamer leur lune de miel à Cape May dans le New Jersey, Henry, 20 ans, et Effie, 18 ans, avaient tout à apprendre de ce côté-là… Mais rien d’étonnant dans cette Amérique puritaine, du moins en apparence, l’hypocrisie n’étant jamais loin d’une morale bridée par les conventions. Cette découverte de l’amour charnel pressante, intense et passionnée couplée avec la rencontre d’un groupe de jeunes gens riches, beaux et délurés conduira néanmoins nos deux jeunes mariés sur un terrain dangereux…

En effet, alors qu’ils s’ennuyaient passablement dans cette station balnéaire bien calme en dehors de la saison touristique, Effie et Henry vont se rapprocher de Clara, l’ancienne meilleure amie de la cousine d’Effie, dont elle ne garde pourtant pas un très bon souvenir. Mais très vite, pris dans le tumulte des excès, des fêtes alcoolisées, des sorties en bateau et autres joyeusetés, les deux époux ne peuvent plus se passer de Clara, de Max son amant, et d’Alma, la demi-sœur mystérieuse et attirante de celui-ci sans oublier tous ces fêtards de passage qui ne manquent pas de profiter des largesses de Clara toujours prête à accueillir de joyeux lurons.

Roman de mœurs, ou presque, aux relents fitzgéraldiens, qui nous plonge dans un monde d’oisiveté où le gin coule à flots pendant que les corps se dénudent, Cape May interroge le lecteur sur le mariage, l’adultère, la loyauté aux autres et à soi-même, la morale… Pas vraiment de jugement de valeur ici, juste une plongée au cœur de la tentation et du désir dont ne ressortiront pas indemnes nos jeunes mariés. Plongés dans un milieu glamour aux antipodes du leur avec comme seule arme leur innocence, Effie et Henry se laisseront séduire, si ce n’est corrompre, par tout ce luxe, mais tous les deux ne réagiront pas de la même manière face à cette luxure qui leur tend les bras… Rapidement, le vernis des jeunes amoureux se craquèle dans un amoncellement de moments volés et sensuels dont les lecteurs se font les témoins privilégiés et parfois gênés.

Ce roman est donc une ode à la sensualité, l’auteur ayant réussi à créer une ambiance où la tension sexuelle est omniprésente et croissante : regards dérobés ou plus directs, effleurements, corps qui se dénudent à la moindre occasion, allusions plus ou moins directes, fantasmes avoués et assouvis… mais aussi scènes de sexe plus crues, presque impitoyables. Sans vulgarité mais avec une précision déconcertante, l’auteur nous plonge ainsi dans l’intimité des personnages. À défaut d’établir une connexion émotionnelle avec ces derniers, s’établit donc une proximité créée par la chaleur des corps qui s’épanchent et se rejoignent dans une danse sensuelle et maîtrisée.

Si l’on ressent pleinement cette explosion des sens qui fait tourner les têtes, et plus particulièrement celle de Henry que l’on suit tout au long du roman, j’ai ressenti au bout d’un moment une certaine lassitude à suivre le cheminement de ses désirs, l’assouvissement de ses pulsions et à découvrir l’étendue de sa lâcheté et de son hypocrisie très en accord avec son époque d’ailleurs. Un côté répétitif, voire mécanique, qui occulte presque ce qui fait la richesse de ce roman, du moins pour moi, les thèmes abordés et cette confrontation des mœurs entre une classe aisée oisive et libérée sexuellement, et une classe agricole, plus modeste et traditionnelle. Deux visions du monde antagonistes qui, le temps d’un instant dans ce coin du New Jersey coupé du monde et d’une Amérique en pleine guerre froide, s’achoppent avant de s’imbriquer jusqu’à ce que la réalité finisse par reprendre ses droits…

Autre point fort du roman, cette ambiance des années 1950 parfaitement retranscrire que l’on se représente à merveille et pour laquelle on éprouverait presque une étrange nostalgie. Mais ce qui m’a peut-être le plus marquée, c’est cette impression d’être plongée dans un huis clos offrant une bulle hors du temps où la vie s’écoule au rythme des plaisirs et d’une liberté décomplexée aux antipodes d’une société américaine traditionnelle formatée et moralisatrice. Une liberté nouvelle et totale qui ne peut que faire tourner les têtes…

En conclusion, intense, voluptueux, décadent, Cape May est un roman qu’on lit rapidement, emporté par la manière dont l’auteur arrive à mettre à nu les pulsions de ses personnages et à retranscrire avec une précision chirurgicale l’éveil de deux jeunes mariés à la sexualité. Mais grisé par de nouvelles rencontres, le désir impérieux de jouissance et cette explosion de sensations nouvelles, l’un des deux ne risque-t-il pas de se perdre sur la route du plaisir, et de laisser filer ce bonheur conjugal tout juste effleuré ? Immersive et parfois dérangeante par les questions morales qu’elle suscite, voici une lecture qui (ré)chauffe les corps tout en échauffant les esprits !

Découvrez un extrait du roman sur le site des éditions Stock.

Picabo River Book Club