Premières lignes #62 : Connexion immédiate, Mary H. K. Choi

Premi!èr-1

J’ai décidé de participer au rendez-vous Premières lignes, initié par Ma lecturothèque, dont le principe est de citer, chaque semaine, les premières lignes d’un livre.


Pour cette dernière session de l’année, je vais vous parler d’un roman dont j’ai lu très peu d’avis : Connexion immédiate.

Penny entre à l’université à Austin, à des kilomètres de sa mère, de ses années lycée, de son ancienne vie, enfin ! Sam, lui, est bloqué. Dans sa tête, dans son cœur… Avec 17 dollars en poche et un ordinateur morribond, il a un job dans un café, espérant travailler dans le cinéma. Quand leurs chemins se croisent, ces deux êtres maladroits partagent rêves et angoisses par SMS et feraient tout pour ne surtout pas… se revoir !

PREMIÈRE LIGNE

Explique-moi quelque chose, Penny…
Peu importait ce que Madison Chandler s’apprêtait à lui dire, Penny savait qu’elle n’allait pas aimer ça. Elle se pencha tout près d’elle, sourire aux lèvres et ses yeux de fouine plissés. Penny retint son souffle.
– Pourquoi ta mère est une telle salope ?
La plus grande des deux filles braquait un regard méchant sur la mère de Penny qui, à quelques mètres de là, bavardait avec le père de Madison.
Penny sentit son sang tambouriner dans ses oreilles.

Réactions possibles quand Madison Chandler traite votre mère de salope :

1. Lui mettre un coup de poing en pleine figure.
2. Mettre à son père un coup de poing en pleine figure, cette espèce d’homme des cavernes pervers et dégoûtant.
3. Ne rien faire. Attendre d’avoir retrouvé l’intimité de votre chambre pour pleurer de rage tout en écoutant les Smiths. Pacifiste que vous êtes, vous restez digne. Namasté.
4. Recourir aux dons pyrokinétiques dont vous avez hérité à la naissance et embraser le centre commercial avec des flammes plus dévorantes que celles d’un milliard de soleils.

Et vous, ce roman vous tente-t-il ?

Sous la ville rouge, René Frégni

 

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Charlie Hasard habite à Marseille. Ce solitaire ne connaît que deux passions : l’écriture et la boxe. Il a subi de nombreux échecs auprès des éditeurs, et trouve un exutoire dans les séances d’entraînement. Quand un de ses textes attire enfin l’attention d’un éditeur parisien, Charlie est persuadé que sa vie va enfin changer… C’est en réalité le début pour lui d’un effrayant engrenage.
L’histoire de cet écrivain cherchant ses mots à coups de pioche se déroule dans le cadre lumineux et violent de Marseille, que René Frégni décrit avec le lyrisme sensuel qui est sa marque. Sous la ville rouge : à la fois un thriller redoutablement efficace et une fable sur le désir d’écrire.

  • Broché: 128 pages
  • Editeur : Gallimard (19 avril 2013)
  • Collection : Blanche
  • Prix : 11,90€

AVIS

Le propos est poétique, l’écriture est puissante, mais pourtant, je vais avoir du mal à vous parler de ce livre. D’une part, il fait partie de ces romans trop courts pour prendre le risque d’en parler longtemps sans vous dévoiler l’information de trop. Et d’autre part, c’est le genre d’ouvrage qui résonnera différemment d’un lecteur à l’autre, question de sensibilité sans aucun doute.

Placé sur ma route par hasard, j’ai choisi de lire ce roman en raison de son résumé et de la promesse d’une lecture rapide. Un choix judicieux puisque la lecture fut fulgurante et quelque peu intense ! L’auteur narre en moins de cent trente pages, la vie d’un écrivain qui ne recevra ses lettres de noblesse que dans la déchéance.

La vie de Charlie, Marseillais de cœur et de vie, est rythmée par ses entraînements de boxe, sport qu’il pratique dans un club où il a ses habitudes, et ses moments bien à lui où il laisse la passion de l’écriture et des mots s’exprimer. Entre les deux, il y a quelques boulots alimentaires… Allant de désillusion en désillusion sur le milieu littéraire trusté par l’élite parisienne et le copinage de circonstance, il recevra pourtant un jour ce coup de fil tant attendu d’un éditeur parisien ! Ce coup de fil que chaque auteur ne peut s’empêcher d’espérer…

Mais coup, non par de poing, mais de théâtre : l’opportunité s’évapore devant l’opposition ferme et définitive d’un membre du comité de lecture de l’éditeur. Exaltation puis stupeur, désespoir, colère… Des sentiments forts et antagonistes qui transformeront le feu en glace. Consumé par la rancœur et la haine, l’homme perd ainsi pied et laisse cette violence qui sourdait en lui, comme un monstre tapi dans le recoin sombre d’une rue, exploser. Il faut dire que depuis qu’il a décidé de consacrer sa vie à l’écriture, Charlie a eu le temps d’accumuler les camouflets, les désillusions et cette absolue certitude que le monde de l’édition est scindé en deux. D’un côté, les opportunistes sans talent qui ont du succès grâce à leurs relations, et de l’autre, ceux qui, comme lui, écrivent avec leurs tripes, mais qui ne font pas partie de cette élite parisienne que les médias s’arrachent.

Dans un déchaînement de violence face à l’injustice de la situation, Charles va commettre l’irréparable. Commencera alors pour lui une lente descente aux enfers faite de sueur, de peur, de terreur, mais aussi d’introspection. Déambulant dans les rues de Marseille, cette ville de tous les extrêmes, il essaiera de noyer sa culpabilité dans la luxure, du moins, sur écran, et dans le réconfort de ces rues qu’il connaît si bien. L’homme repense aussi au passé, et à cette mère qui l’a tant aimé… Puis dans un ultime geste de délivrance et d’abandon, à moins que ce ne soit dans un dernier sursaut de vie, il réussit ce dont il ne pensait plus être capable. Mais n’est-ce pas trop tard ? Le rêve ne s’est-il pas déjà évaporé ne laissant sur son sillage qu’un homme nu face à la vie ?

Ce roman est déstabilisant, l’auteur mêlant avec talent brutalité, voire bestialité, et beauté/poésie. L’écriture est belle, poétique, fluide tout en dégageant ce qu’il faut de noirceur pour poser, page après page, les jalons d’un futur drame. On sent cette violence émanant de Charlie quitter la salle de boxe pour s’insérer dans sa vie, par tous les pores de cette peau dans laquelle notre homme ne semble pas forcément à l’aise. Le drame prend alors corps sous nos yeux tout en nous invitant à nous interroger sur ce désir d’écriture tellement intense qu’il pousse un homme à tout sacrifier…

En conclusion, d’une très belle plume teintée de vérité, de beauté et de violence, René Frégni nous propose ici le portrait d’un homme bercé par des rêves d’écriture qui viendront durement et brutalement se fracasser devant la réalité. Un roman court et intense qui revisite avec succès, bien que de manière succincte, le mythe de l’écrivain maudit, ou du moins, de l’écrivain abîmé par la vie et cette écriture dans laquelle il s’est plongé corps et âme au point de s’y noyer…

Et vous, envie de découvrir le roman ?
Vous pouvez le feuilleter sur le site des éditions Gallimard.

 

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Premières lignes #31 : Le Ministère du Bonheur Suprême, Arundhati Roy

Premi!èr-1

J’ai décidé de participer au rendez-vous Premières lignes, initié par Ma lecturothèque, dont le principe est de citer, chaque semaine, les premières lignes d’un livre.


Pour cette édition, j’ai décidé de vous présenter les premières lignes d’un livre qui m’a tout de suite intriguée : Le Ministère du Bonheur Suprême d’Arundhati Roy.

Le Ministère du Bonheur Suprême nous emporte dans un voyage au long cours, des quartiers surpeuplés du Vieux Delhi vers la nouvelle métropole en plein essor et, au-delà, vers la Vallée du Cachemire et les forêts de l’Inde centrale, où guerre et paix sont interchangeables et où, de temps à autre, le retour à « l’ordre » est déclaré. Anjum, qui fut d’abord Aftab, déroule un tapis élimé dans un cimetière de la ville dont elle a fait son foyer. Un bébé apparaît soudain un peu après minuit sur un trottoir, couché dans un berceau de détritus. L’énigmatique S. Tilottama est une absence autant qu’une présence dans la vie des trois hommes qui l’aiment. Cette histoire d’amour poignante et irréductible se raconte dans un murmure, dans un cri, dans les larmes et, parfois, dans un rire. Ses héros sont des êtres brisés par le monde dans lequel ils vivent, puis sauvés, réparés par l’amour et l’espoir. Aussi inflexibles que fragiles, ils ne se rendent jamais. Ce livre magnifique et ravageur repousse les limites du roman dans sa définition et dans sa portée. Vingt ans après Le Dieu des Petits Riens, Arundhati Roy effectue un retour époustouflant à la fiction.

PREMIÈRES LIGNES

À l’heure magique où la lumière survit au soleil, des armées de roussettes se décrochent des Banyans dans le vieux cimetière et dérivent comme fumée à travers le ciel. Quand les chauves-souris s’en vont, les corbeaux s’en viennent. Le vacarme de leur retour au nid ne suffit pas à combler le silence creusé par la disparition des moineaux et l’absence des vieux vautours à dos blanc, gardiens des morts depuis plus de cent millions d’années, qui ont été exterminés. Empoisonnés au diclofénac. Le diclofénac ou aspirine des vaches, administré au bétail comme décontractant pour atténuer les douleurs musculaires et augmenter la production de lait, agit – ou plutôt agissait – à la façon d’un gaz neurotoxique sur les vautours à dos blanc. Chaque vache ou bufflesse traitée par ce procédé chimique se révélait en mourant un appât fatal pour les vautours. Tandis que les vaches devenaient des distributrices plus performantes et que la ville consommait une quantité croissante de crème glacée, biscuits au caramel, cônes vanille-choco-noisettes, pépites de chocolat et milk-shakes à la mangue, le cou des vautours penchait, comme s’ils étaient trop fatigués pour rester éveillés.

Si ces premières lignes vous ont séduits, vous pouvez feuilleter l’ouvrage sur le site des éditions Gallimard ou sur Amazon.

Et vous, connaissez-vous ce roman ? Vous tente-t-il ?

Voici les premières lignes des autres participants :

La Chambre rose et noire
Songes d’une Walkyrie
Pousse de Gingko
Au baz’art des mots
La Marmotte qui lit
Ibidouu
Chronicroqueuse de livres
Chez Xander
Les livres de Rose
Les livres de George
La couleur des mots
Rêveuse Éveillée
Les Histoires d’Amélia
Félicie lit aussi
Fifty Shades of Books
Café littéraire gourmand
Lectrice assidue en devenir
Au détour d’un livre
La bibliothèque du manoir
Lady Butterfly & Co
World des books
Lectures de Laurine
Book & Share
Le monde enchanté de mes lectures
Cœur d’encre
Les tribulations de Coco
Chroniques étoilées
Bettie Rose Books
Les lectures de Martine
La vie page à page…
In My Book World
Ombre Bones
Ghost buzzer
Les livres de Noémie
La Voleuse de Marque-pages
Ma petite Médiathèque

Prix des lecteurs Gallimard 2017 : et le gagnant est…

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Je vous avais déjà parlé du Prix des lecteurs Gallimard, prix invitant les lecteurs à choisir parmi une sélection de 135 titres publiés en 2017, leur roman préféré. Ce n’est pas le livre pour lequel j’avais voté, Cette chose étrange en moi d’Orhan Pamuk, qui a remporté le prix, mais le roman de René Frégni : Les vivants au prix des morts.

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Lorsque le douzième coup de midi tombe du clocher des Accoules, un peu plus bas, sur les quais du Vieux-Port, les poissonnières se mettent à crier : «Les vivants au prix des morts!» Et chaque touriste se demande s’il s’agit du poisson ou de tous ces hommes abattus sur un trottoir, sous l’aveuglante lumière de Marseille…
À Marseille, René n’y va plus que rarement. Il préfère marcher dans les collines de l’arrière-pays, profiter de la lumière miraculeuse de sa Provence et de la douceur d’Isabelle. Il va toutefois être contraint de retrouver la ville pour rendre service à Kader, un encombrant revenant. Kader qu’il a connu lorsqu’il animait des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes, belle gueule de voyou, spécialiste de l’évasion. Kader, qu’il voit débarquer un jour à Manosque traqué par toutes les polices, en quête d’une planque, bien avant la fin prévue de sa longue peine. Dès lors, il est à craindre que le prix des vivants soit fortement revu à la baisse…
Commence un face-à-face entre le silence de l’écriture et celui des quartiers d’isolement, entre la petite musique des mots et le fracas des balles. Au fil de l’intrigue haletante, René Frégni entraîne le lecteur de surprise en surprise, tout en célébrant de son écriture brutale et sensuelle la puissance de la nature et la beauté des femmes.

Malgré sa vingtaine de romans, je ne connaissais pas l’auteur, mais j’avoue que le lieu de l’action et le fait que l’un des protagonistes animait des ateliers d’écriture ont titillé ma curiosité.

Si, comme moi, le roman vous intrigue, vous pourrez en feuilleter quelques pages sur le site de Gallimard.

Et vous, connaissez-vous l’auteur ou ce roman ? Qu’en avez-vous pensé ? 

Cette chose étrange en moi, Orhan Pamuk

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Je remercie Babelio et Gallimard pour m’avoir fait parvenir les épreuves non corrigées du roman d’Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi.

NB : n’ayant pas eu la version finale en main, je ne saurais vous dire l’importance des éventuels changements apportés.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Comme tant d’autres, Mevlut a quitté son village d’Anatolie pour s’installer sur les collines qui bordent Istanbul. Il y vend de la boza, cette boisson fermentée traditionnelle prisée par les Turcs.
Mais Istanbul s’étend, le raki détrône la boza, et pendant que ses amis agrandissent leurs maisons et se marient, Mevlut s’entête. Toute sa vie, il arpentera les rues comme marchand ambulant, point mobile et privilégié pour saisir un monde en transformation. Et même si ses projets de commerce n’aboutissent pas et que ses lettres d’amour ne semblent jamais parvenir à la bonne destinataire, il relèvera le défi de s’approprier cette existence qui est la sienne.
En faisant résonner les voix de Mevlut et de ses amis, Orhan Pamuk décrit l’émergence, ces cinquante dernières années, de la fascinante mégapole qu’est Istanbul. Cette «chose étrange», c’est à la fois la ville et l’amour, l’histoire poignante d’un homme déterminé à être heureux.

  • Broché: 688 pages
  • Editeur : Gallimard (17 août 2017)
  • Prix : 25€

AVIS

Je dois admettre qu’à la lecture du résumé, je n’étais pas particulièrement emballée par ce roman. Éprouvant déjà du mal à me plonger dans la biographie de personnages historiques qui pourtant me fascinent, je me voyais difficilement suivre avec palpitation les tribulations d’un vendeur de yaourt et de boza (boisson traditionnelle fermentée). Je me suis néanmoins laissée tenter pour le plaisir de découvrir un auteur turc, ma connaissance en matière de littérature turque approchant du néant. Et je peux déjà d’ores et déjà vous dire que je me félicite de ma curiosité.

L’histoire d’un marchand ambulant, de celle de sa famille et de ses amis dans la Turquie de 1969-2012

Dès la première page, l’auteur arrive en effet à créer un climat de complicité qui vous enjoint à vous poser confortablement afin d’arpenter virtuellement les rues d’Istanbul et de découvrir la vie de Mevlut et de ses amis. A cet égard, je trouve le titre complet du livre beaucoup plus parlant que son raccourci : Cette chose étrange en moi. La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l’histoire de ses amis et tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages.

Ce titre révèle, en partie, ce que l’auteur vous propose : découvrir une saga familiale/amicale et le contexte socio-culturel, économique et politique dans lequel elle évolue. L’auteur aborde ainsi différents sujets comme la corruption, la haine raciale et les tensions entre les différentes communautés, l’islamisme, les meurtres politiques, la question de la place de la femme dans une société où elle est en permanence sous le joug d’un homme, l’urbanisation presque sauvage et très rapide d’Istanbul, l’industrialisation et les nouvelles normes d’hygiène… Néanmoins, le roman n’ayant pas de vocation idéologique ou politique, ces différents sujets sont toujours abordés sous le prisme de l’impact plus ou moins direct qu’ils ont sur la vie personnelle et professionnelle de Mevlut et de ses amis. L’auteur ne s’attarde donc pas sur les différents événements ce qui évite d’alourdir une histoire déjà très riche.

Cette chose étrange en moi, c’est avant tout l’histoire d’un homme ordinaire, de ses amis et de sa famille. Le caractère banal de notre protagoniste permet à l’auteur d’aborder des thèmes universels : les relations enfants/parents, la famille avec l’amour que l’on porte à ses membres mais également les dissensions qui peuvent séparer ses membres, l’amitié et les disputes, les soirées entre amis, les premiers questionnements sur sa sexualité, la recherche d’un travail, l’argent, la solitude, la quête de soi et du sens de la vie et bien sûr, l’amour. Nous découvrons ainsi les premiers émois amoureux de nos protagonistes, et notamment de Mevlut à travers ses lettres d’amour. Elles n’arriveront jamais à la bonne destinataire, mais scelleront pourtant pendant quelques années son destin, et son bonheur auprès d’une femme qu’il n’aura de cesse d’aimer. Je ne suis pas forcément très sensible aux histoires d’amour, mais j’ai trouvé celle de notre protagoniste plutôt belle, car parfaitement ancrée dans la réalité.

A noter que Gallimard vous propose, en fin d’ouvrage, une chronologie très bien pensée des principaux événements de la vie de Mevlut et de ses amis, entremêlée avec les faits historiques de la période 1954-2012. Je n’ai pas ressenti le besoin de la consulter durant ma lecture, mais cela peut se révéler utile si vous vous sentez perdus.

Des personnages nombreux… rendant la narration vivante 

En effet, bien que la maison d’édition propose un petit arbre généalogique en début d’ouvrage, la multitude de personnages, aux noms peu communs pour des Occidentaux, pourrait effrayer, décontenancer ou simplement perdre certains lecteurs. Pour ma part, ce ne fut pas le cas, car les différents personnages interviennent suffisamment pour que leurs noms nous deviennent rapidement familiers tout comme leurs liens avec Mevlut.

J’ai apprécié que l’auteur ne se focalise pas seulement sur notre vendeur de boza, mais offre une place importante aux personnes qui ont compté dans sa vie. Il n’hésite d’ailleurs pas à leur donner la parole puisque ceux-ci s’adressent et interpellent régulièrement le lecteur. Je ne suis pas friande de ce genre de procédé, mais utilisé avec intelligence comme ici, je ne peux que l’apprécier. Cela crée une connivence entre le lecteur et les personnages, et donne un côté très vivant à la narration. J’ai parfois eu le sentiment d’entrer dans une conversation ou de suivre en direct un reportage où plusieurs intervenants échangent leurs points de vue sur un sujet et veillent à rétablir leur propre vérité.

Mevlut et Istanbul

Contrairement à son père que la vie à la ville a rendu aigri, envieux et médisant, Mevlut est ce genre de personne profondément optimiste qui voit le verre à moitié rempli plutôt qu’à moitié vide. Les différentes épreuves qu’il rencontrera le rendront parfois d’humeur chagrine et le conduiront à avoir de brusques emportements difficilement compréhensibles pour son entourage, mais il n’en demeure pas moins un homme bon, avec ses défauts et ses qualités. Tout au long du roman, il essaiera ainsi de vivre sa vie sans juger ni prendre parti tout en restant fidèle à ses valeurs. Cette neutralité lui sera d’ailleurs utile pour exercer son métier de vendeur ambulant sans trop d’encombres, et côtoyer des personnages aux opinions politiques et religieuses diamétralement opposées. Si son entourage est assez politisé, Mevlut n’aspire, quant à lui, qu’à une seule chose : être heureux. Cela peut parfois donner le sentiment qu’il se laisse porter par les événements se contentant de les constater et de s’ajuster sans vraiment anticiper, mais ça lui donne un côté rêveur et idéaliste qui le rendent assez touchant.

Le roman nous permet de découvrir la vie de notre vendeur de boza et de ses amis, mais, tout au long du livre en filigrane, il y a Istanbul. Istanbul et ses rues, Istanbul et son foisonnement, Istanbul et son urbanisation, Istanbul et ses constants changements, mais surtout Istanbul et Mevlut dont la vie semble intrinsèquement liée à cette ville comme si elle était un peu sa vieille amie. Alors qu’il aurait été assez humain de rejeter toutes les évolutions de la ville en se réfugiant dans un passé idéalisé, Mevlut se contente de les observer tout en continuant à faire ce qui le rend véritablement heureux : arpenter les rues le soir en vendant de la boza, parler avec des clients et sentir ce vent de liberté qui s’offre à lui. Et peu importe que les clients se tarissent et que l’activité ne soit pas rémunératrice… Mevlut apparaît alors au lecteur ainsi qu’à la plupart de ses clients, comme l’un des derniers représentants du passé et des traditions dans une Istanbul sans cesse renouvelée.

Enfin, j’ai beaucoup aimé la profusion des détails donnés par l’auteur, car ils permettent de se plonger complètement dans la vie de Mevlut et de sa famille et dans les rues d’Istanbul que l’on voit évoluer. Ils sont ainsi indispensables pour comprendre les personnages et le contexte dans lequel ils évoluent et rendent, paradoxalement, ce roman de plus de 600 pages facile et agréable à lire.

En conclusion, avec Cette chose étrange en moi, Orhan Pamuk nous offre une très belle saga familiale dans une Istanbul en pleine évolution urbaine, culturelle, politique… Si le livre aborde différents thèmes allant de la corruption à la place de la femme dans la société turque en passant par l’urbanisation sauvage d’Istanbul, son intérêt principal réside ailleurs. Il réside dans la parole donnée à un protagoniste banal qui n’est pas un héros, qui n’est ni riche, ni méchant, et dont le seul objectif dans la vie est simplement d’être heureux. Et si, sous l’apparente naïveté de Mevlut dont l’entourage aime à se moquer, se cachait finalement une certaine sagesse ?

Je conseillerais ce roman à toutes les personnes qui aiment les histoires où les nombreux détails font la richesse du récit et où le voyage est plus important que la destination.

 

 

Le mystère Henri Pick, David Foenkinos

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J’ai lu Le mystère Henri Pick de David Foenkinos dans le cadre du challenge objectif du mois dont le thème de septembre est Lire un livre sorti cette année. Ayant été très intriguée par le résumé du livre, mon choix s’est vite opéré d’autant que je n’avais encore rien lu de l’auteur.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

En Bretagne, un bibliothécaire décide de recueillir tous les livres refusés par les éditeurs. Ainsi, il reçoit toutes sortes de manuscrits. Parmi ceux-ci, une jeune éditrice découvre ce qu’elle estime être un chef-d’œuvre, écrit par un certain Henri Pick. Elle part à la recherche de l’écrivain et apprend qu’il est mort deux ans auparavant. Selon sa veuve, il n’a jamais lu un livre ni écrit autre chose que des listes de courses… Aurait-il eu une vie secrète? Auréolé de ce mystère, le livre de Pick va devenir un grand succès et aura des conséquences étonnantes sur le monde littéraire. Il va également changer le destin de nombreuses personnes, notamment celui de Jean-Michel Rouche, un journaliste obstiné qui doute de la version officielle. Et si toute cette publication n’était qu’une machination? Récit d’une enquête littéraire pleine de suspense, cette comédie pétillante offre aussi la preuve qu’un roman peut bouleverser l’existence de ses lecteurs.

  • Broché: 288 pages
  • Editeur : Gallimard (1 avril 2016)
  • Prix : 19,50€
  • Autres formats : ebook, audiobook

AVIS

Le livre nous permet de suivre la vie de plusieurs personnages : Delphine, la jeune éditrice ambitieuse et son compagnon, écrivain qui n’a pas encore rencontré son public, Madeleine la veuve de Henri Pick notre supposé écrivain et leur fille, Jean-Michel Rouche, un journaliste tombé de son piédestal, Magali bibliothécaire malgré elle. C’est donc une galerie de personnages tous très différents les uns des autres que le lecteur découvre. Certains se sont révélés plus attachants que d’autres mais je les ai tous appréciés.

Mon seul petit regret est que cette multitude de personnages ne permet pas d’avoir une connaissance approfondie de l’un en particulier, la vie de chacun n’étant que survolée. J’aurais, par exemple, apprécié d’en apprendre plus sur Gourvec, la personne à l’initiative de la bibliothèque des livres refusés. Mais l’auteur a préféré éviter les divagations et les longueurs en se concentrant uniquement sur les éléments de la vie des personnages qui apportent un éclairage à l’intrigue. J’ai également aimé découvrir comment, de manière plus ou moins grande, la vie de chacun s’est trouvée transformée voire chamboulée suite à la parution du livre de Henri Pick.

Très vite dans le livre, j’ai supputé que M.Pick n’était pas l’auteur du livre. Je n’ai cependant jamais partagé la théorie de M.Rouche quant à l’identité de l’auteur, celle-ci me paraissant bien trop simple. J’ai donc pris grand plaisir à tourner les pages, souvent avidement, afin de connaître le fin mot de l’histoire. Et je dois dire que la révélation finale, apportée par l’épilogue, m’a beaucoup surprise. En tout cas, elle s’est révélée à la hauteur de mes attentes et n’a fait que confirmer le plaisir que j’ai pris à parcourir le livre.

Enfin, j’ai aimé les références à certains auteurs et ouvrages que l’on peut découvrir tout au long du roman ainsi que les critiques formulées par l’auteur sur le monde de l’édition, sur les lecteurs avec la valorisation par certains de la forme sur le fond, sur les raisons parfois discutables du succès d’un livre et/ou d’un auteur, l’omniprésence du marketing…

NOTE : 4/5

En conclusion, du style de l’auteur au sujet abordé et à son originalité en passant par les personnages et le mystère qui plane autour du fameux livre d’Henri Pick, tout m’a plu dans ce roman de David Foenkinos. Il lui a toutefois manqué un petit quelque chose pour que ce soit un coup de cœur mais je ne peux que le conseiller à tous.

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