Se cacher pour l’hiver, Sarah St Vincent

Se cacher pour l'hiver par St Vincent

Il y a mille façons de disparaître au cœur de l’hiver, et le printemps toujours retrouve notre trace.

On a coutume de dire qu’il y a deux types d’histoires : celle où le héros part en voyage et celle où un étranger arrive en ville. Les derniers touristes se sont envolés depuis longtemps quand, ce jour de décembre 2007, « l’étranger » – Daniil – pousse la porte de l’auberge dans laquelle travaille Kathleen, au cœur du parc naturel. À son accent et son allure, il n’est à l’évidence pas d’ici, mais Kathleen, qui a choisi ce coin pour son silence, n’est pas du genre à jouer les indiscrètes. À seulement 27 ans, elle est veuve depuis quatre ans déjà, depuis l’accident de voiture qui a coûté la vie à son mari… « L’étranger » dit être un étudiant ouzbek – rien ne le prouve, par contre il semble évident qu’il a peur, qu’il fuit quelque chose, quelqu’un. Les jours passent, se ressemblent, peu à peu une amitié se noue. Plus Kahtleen apprend des secrets de Daniil (« J’ai trahi »), plus il lui devient impossible de continuer à ignorer les siens. Et, pendant ce temps, le danger se rapproche…

Delcourt Littérature (14 octobre 2020) – 347 pages – Broché (21,50€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Éric Moreau

AVIS

Dès les premières lignes, Se cacher pour l’hiver m’a frappée par la précision, la poésie et la justesse des mots que l’on sent choisis avec soin et dont l’on perçoit toute la puissance. Ainsi, bien que la plume de l’autrice soit d’une telle beauté que l’on tendrait à s’en abreuver au lieu de la savourer, il serait dommage de ne pas prendre le temps de se laisser imprégner de l’implicite, de ces informations et émotions qui, sans être tues, nous apparaissent presque cachées à l’image d’une héroïne tout en pudeur et en retenue.

Kathleen, dont la vie est rythmée par son travail et ses petits moments de vie qui font passer le temps, à défaut de véritablement l’occuper, voit son quotidien bouleversé par l’arrivée d’un étranger, un réfugié ouzbek. Il se prétend étudiant, mais des questions se posent sur les véritables raisons de sa venue au sein d’un parc naturel, certes splendide, mais désert en cette saison. De fil en aiguille, et de manière assez inattendue, Kathleen n’étant pas du genre à s’épancher, une amitié se noue entre elle et Daniil, cet étranger auréolé de mystère. À mesure que les jours passent, chacun se dévoile peu à peu et les drames du passé se dessinent lentement, laissant le temps aux personnages de trouver le courage de les énoncer, et aux lecteurs de les accepter.

Cette amitié, douce et mélancolique à l’image des personnages, poussera Kathleen à faire un véritable travail d’introspection sur son passé, et « l’événement », cet accident qui a meurtri son corps tout en délivrant son âme. Avec une maîtrise totale, l’autrice mêle présent et passé : présent dans lequel Kathleen semble stagner, sans vouloir se l’avouer, et un passé qui se révèle bien difficile à oublier. Il est ici question de résilience, de pardon et du deuil d’une relation idéalisée qui s’est fracassée contre la réalité, et qui est venue éteindre toute la vitalité d’une jeune femme en devenir jusqu’à la transformer en ombre. Avec une pudeur et une force qui réside autant dans le choix des mots que le cheminement de l’héroïne, on découvre différentes formes de violence et ses conséquences, mais aussi toutes ces petites lâchetés qui révoltent et qui blessent aussi durement que les coups. Lâcheté d’un représentant de la religion qui se cache derrière des écrits pour fermer à clé la porte d’une prison, et lâcheté de parents tellement engoncés dans leur petit confort qu’ils se révèlent bien incapables de faire autre chose que penser à eux-mêmes.

Comme si l’on ne souhaitait pas brusquer une femme que l’on sent bien plus fragile qu’elle ne veut bien l’admettre, on attend le souffle coupé qu’elle se dévoile à nous dans son entièreté et que toute la lumière se fasse sur son passé ainsi que sur celui de son nouvel ami. Sans réellement s’en apercevoir, on se retrouve ainsi petit à petit piégé au cœur du somptueux décor d’un parc régional que l’on rêve de parcourir autant pour l’évasion qu’il promet que les personnes qu’il abrite. Que ce soit Kathleen et sa gentillesse teintée de retenue, sa grand-mère et sa belle force de caractère, Daniil, sa pudeur et son esprit tourmenté, ou encore Martin et son altruisme sincère, les personnages nous attirent inexorablement à eux. Très différents les uns des autres, ils ont pourtant en commun un passé fait d’ombre qui les réunit autour de la même compréhension de la vie et de ses aspérités.

L’amitié entre Daniil et Kathleen permet à l’autrice d’aborder un panel de thèmes forts : la situation politique en Ouzbékistan, la violence physique et psychologique et les mécanismes emprisonnant les victimes bien plus solidement que la plus infranchissable des barrières, l’amitié, la résilience, le poids de la culpabilité, la rédemption, ces choix de vie qui finissent par nous écraser… Sans tomber dans la condamnation ou le jugement péremptoire, Sarah St Vincent nous montre à quel point la vie est complexe à l’image des êtres humains qui possèdent différentes facettes et qui peuvent, selon les circonstances, être capables du pire comme du meilleur. Peut-on vraiment arriver à détester sans réserve une personne qui a fait du mal à autrui et des choses impardonnables, mais qui nous a offert son amour, son amitié et/ou son affection ? Peut-on pardonner le passé d’un individu au regard de la personne qu’il est devenu ? Quelques questions, d’ordre éthique et moral, qui s’imposeront à vous, mais qui n’occulteront jamais la force d’une amitié inattendue qui donnera à une jeune femme l’impulsion d’être au lieu de rester enfermée dans ce qui a été…

Empreint de pudeur, de poésie et d’une douce mélancolie, voici un roman d’une grande force à l’image d’une femme sur le chemin de la guérison et de la renaissance. Entre amitié, secrets, rédemption, froid mordant de l’hiver et décor somptueux, Se cacher pour l’hiver confrontera les lecteurs à la complexité de l’être humain tout en les baignant dans un halo de lumière, leur rappelant que toute obscurité est destinée à être un jour percée.

Je remercie les éditions Delcourt Littérature et Léa pour cette lecture réalisée dans le cadre du Picabo River Book Club.

36 réflexions sur “Se cacher pour l’hiver, Sarah St Vincent

  1. Franchement, le synopsis seul ne me tentait pas du tout, mais avec cet avis aussi lumineux et empreint de sensibilité envers les thématiques du roman… il redonne à le voir avec beaucoup de nuances et d’implicite, ce que j’aime beaucoup. Et si l’auteur a un superbe style en plus… Comme quoi, ne pas se fier trop vite aux résumés des éditeurs !

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