Se cacher pour l’hiver, Sarah St Vincent

Se cacher pour l'hiver par St Vincent

Il y a mille façons de disparaître au cœur de l’hiver, et le printemps toujours retrouve notre trace.

On a coutume de dire qu’il y a deux types d’histoires : celle où le héros part en voyage et celle où un étranger arrive en ville. Les derniers touristes se sont envolés depuis longtemps quand, ce jour de décembre 2007, « l’étranger » – Daniil – pousse la porte de l’auberge dans laquelle travaille Kathleen, au cœur du parc naturel. À son accent et son allure, il n’est à l’évidence pas d’ici, mais Kathleen, qui a choisi ce coin pour son silence, n’est pas du genre à jouer les indiscrètes. À seulement 27 ans, elle est veuve depuis quatre ans déjà, depuis l’accident de voiture qui a coûté la vie à son mari… « L’étranger » dit être un étudiant ouzbek – rien ne le prouve, par contre il semble évident qu’il a peur, qu’il fuit quelque chose, quelqu’un. Les jours passent, se ressemblent, peu à peu une amitié se noue. Plus Kahtleen apprend des secrets de Daniil (« J’ai trahi »), plus il lui devient impossible de continuer à ignorer les siens. Et, pendant ce temps, le danger se rapproche…

Delcourt Littérature (14 octobre 2020) – 347 pages – Broché (21,50€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Éric Moreau

AVIS

Dès les premières lignes, Se cacher pour l’hiver m’a frappée par la précision, la poésie et la justesse des mots que l’on sent choisis avec soin et dont l’on perçoit toute la puissance. Ainsi, bien que la plume de l’autrice soit d’une telle beauté que l’on tendrait à s’en abreuver au lieu de la savourer, il serait dommage de ne pas prendre le temps de se laisser imprégner de l’implicite, de ces informations et émotions qui, sans être tues, nous apparaissent presque cachées à l’image d’une héroïne tout en pudeur et en retenue.

Kathleen, dont la vie est rythmée par son travail et ses petits moments de vie qui font passer le temps, à défaut de véritablement l’occuper, voit son quotidien bouleversé par l’arrivée d’un étranger, un réfugié ouzbek. Il se prétend étudiant, mais des questions se posent sur les véritables raisons de sa venue au sein d’un parc naturel, certes splendide, mais désert en cette saison. De fil en aiguille, et de manière assez inattendue, Kathleen n’étant pas du genre à s’épancher, une amitié se noue entre elle et Daniil, cet étranger auréolé de mystère. À mesure que les jours passent, chacun se dévoile peu à peu et les drames du passé se dessinent lentement, laissant le temps aux personnages de trouver le courage de les énoncer, et aux lecteurs de les accepter.

Cette amitié, douce et mélancolique à l’image des personnages, poussera Kathleen à faire un véritable travail d’introspection sur son passé, et « l’événement », cet accident qui a meurtri son corps tout en délivrant son âme. Avec une maîtrise totale, l’autrice mêle présent et passé : présent dans lequel Kathleen semble stagner, sans vouloir se l’avouer, et un passé qui se révèle bien difficile à oublier. Il est ici question de résilience, de pardon et du deuil d’une relation idéalisée qui s’est fracassée contre la réalité, et qui est venue éteindre toute la vitalité d’une jeune femme en devenir jusqu’à la transformer en ombre. Avec une pudeur et une force qui réside autant dans le choix des mots que le cheminement de l’héroïne, on découvre différentes formes de violence et ses conséquences, mais aussi toutes ces petites lâchetés qui révoltent et qui blessent aussi durement que les coups. Lâcheté d’un représentant de la religion qui se cache derrière des écrits pour fermer à clé la porte d’une prison, et lâcheté de parents tellement engoncés dans leur petit confort qu’ils se révèlent bien incapables de faire autre chose que penser à eux-mêmes.

Comme si l’on ne souhaitait pas brusquer une femme que l’on sent bien plus fragile qu’elle ne veut bien l’admettre, on attend le souffle coupé qu’elle se dévoile à nous dans son entièreté et que toute la lumière se fasse sur son passé ainsi que sur celui de son nouvel ami. Sans réellement s’en apercevoir, on se retrouve ainsi petit à petit piégé au cœur du somptueux décor d’un parc régional que l’on rêve de parcourir autant pour l’évasion qu’il promet que les personnes qu’il abrite. Que ce soit Kathleen et sa gentillesse teintée de retenue, sa grand-mère et sa belle force de caractère, Daniil, sa pudeur et son esprit tourmenté, ou encore Martin et son altruisme sincère, les personnages nous attirent inexorablement à eux. Très différents les uns des autres, ils ont pourtant en commun un passé fait d’ombre qui les réunit autour de la même compréhension de la vie et de ses aspérités.

L’amitié entre Daniil et Kathleen permet à l’autrice d’aborder un panel de thèmes forts : la situation politique en Ouzbékistan, la violence physique et psychologique et les mécanismes emprisonnant les victimes bien plus solidement que la plus infranchissable des barrières, l’amitié, la résilience, le poids de la culpabilité, la rédemption, ces choix de vie qui finissent par nous écraser… Sans tomber dans la condamnation ou le jugement péremptoire, Sarah St Vincent nous montre à quel point la vie est complexe à l’image des êtres humains qui possèdent différentes facettes et qui peuvent, selon les circonstances, être capables du pire comme du meilleur. Peut-on vraiment arriver à détester sans réserve une personne qui a fait du mal à autrui et des choses impardonnables, mais qui nous a offert son amour, son amitié et/ou son affection ? Peut-on pardonner le passé d’un individu au regard de la personne qu’il est devenu ? Quelques questions, d’ordre éthique et moral, qui s’imposeront à vous, mais qui n’occulteront jamais la force d’une amitié inattendue qui donnera à une jeune femme l’impulsion d’être au lieu de rester enfermée dans ce qui a été…

Empreint de pudeur, de poésie et d’une douce mélancolie, voici un roman d’une grande force à l’image d’une femme sur le chemin de la guérison et de la renaissance. Entre amitié, secrets, rédemption, froid mordant de l’hiver et décor somptueux, Se cacher pour l’hiver confrontera les lecteurs à la complexité de l’être humain tout en les baignant dans un halo de lumière, leur rappelant que toute obscurité est destinée à être un jour percée.

Je remercie les éditions Delcourt Littérature et Léa pour cette lecture réalisée dans le cadre du Picabo River Book Club.

Sous la ville rouge, René Frégni

 

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Charlie Hasard habite à Marseille. Ce solitaire ne connaît que deux passions : l’écriture et la boxe. Il a subi de nombreux échecs auprès des éditeurs, et trouve un exutoire dans les séances d’entraînement. Quand un de ses textes attire enfin l’attention d’un éditeur parisien, Charlie est persuadé que sa vie va enfin changer… C’est en réalité le début pour lui d’un effrayant engrenage.
L’histoire de cet écrivain cherchant ses mots à coups de pioche se déroule dans le cadre lumineux et violent de Marseille, que René Frégni décrit avec le lyrisme sensuel qui est sa marque. Sous la ville rouge : à la fois un thriller redoutablement efficace et une fable sur le désir d’écrire.

  • Broché: 128 pages
  • Editeur : Gallimard (19 avril 2013)
  • Collection : Blanche
  • Prix : 11,90€

AVIS

Le propos est poétique, l’écriture est puissante, mais pourtant, je vais avoir du mal à vous parler de ce livre. D’une part, il fait partie de ces romans trop courts pour prendre le risque d’en parler longtemps sans vous dévoiler l’information de trop. Et d’autre part, c’est le genre d’ouvrage qui résonnera différemment d’un lecteur à l’autre, question de sensibilité sans aucun doute.

Placé sur ma route par hasard, j’ai choisi de lire ce roman en raison de son résumé et de la promesse d’une lecture rapide. Un choix judicieux puisque la lecture fut fulgurante et quelque peu intense ! L’auteur narre en moins de cent trente pages, la vie d’un écrivain qui ne recevra ses lettres de noblesse que dans la déchéance.

La vie de Charlie, Marseillais de cœur et de vie, est rythmée par ses entraînements de boxe, sport qu’il pratique dans un club où il a ses habitudes, et ses moments bien à lui où il laisse la passion de l’écriture et des mots s’exprimer. Entre les deux, il y a quelques boulots alimentaires… Allant de désillusion en désillusion sur le milieu littéraire trusté par l’élite parisienne et le copinage de circonstance, il recevra pourtant un jour ce coup de fil tant attendu d’un éditeur parisien ! Ce coup de fil que chaque auteur ne peut s’empêcher d’espérer…

Mais coup, non par de poing, mais de théâtre : l’opportunité s’évapore devant l’opposition ferme et définitive d’un membre du comité de lecture de l’éditeur. Exaltation puis stupeur, désespoir, colère… Des sentiments forts et antagonistes qui transformeront le feu en glace. Consumé par la rancœur et la haine, l’homme perd ainsi pied et laisse cette violence qui sourdait en lui, comme un monstre tapi dans le recoin sombre d’une rue, exploser. Il faut dire que depuis qu’il a décidé de consacrer sa vie à l’écriture, Charlie a eu le temps d’accumuler les camouflets, les désillusions et cette absolue certitude que le monde de l’édition est scindé en deux. D’un côté, les opportunistes sans talent qui ont du succès grâce à leurs relations, et de l’autre, ceux qui, comme lui, écrivent avec leurs tripes, mais qui ne font pas partie de cette élite parisienne que les médias s’arrachent.

Dans un déchaînement de violence face à l’injustice de la situation, Charles va commettre l’irréparable. Commencera alors pour lui une lente descente aux enfers faite de sueur, de peur, de terreur, mais aussi d’introspection. Déambulant dans les rues de Marseille, cette ville de tous les extrêmes, il essaiera de noyer sa culpabilité dans la luxure, du moins, sur écran, et dans le réconfort de ces rues qu’il connaît si bien. L’homme repense aussi au passé, et à cette mère qui l’a tant aimé… Puis dans un ultime geste de délivrance et d’abandon, à moins que ce ne soit dans un dernier sursaut de vie, il réussit ce dont il ne pensait plus être capable. Mais n’est-ce pas trop tard ? Le rêve ne s’est-il pas déjà évaporé ne laissant sur son sillage qu’un homme nu face à la vie ?

Ce roman est déstabilisant, l’auteur mêlant avec talent brutalité, voire bestialité, et beauté/poésie. L’écriture est belle, poétique, fluide tout en dégageant ce qu’il faut de noirceur pour poser, page après page, les jalons d’un futur drame. On sent cette violence émanant de Charlie quitter la salle de boxe pour s’insérer dans sa vie, par tous les pores de cette peau dans laquelle notre homme ne semble pas forcément à l’aise. Le drame prend alors corps sous nos yeux tout en nous invitant à nous interroger sur ce désir d’écriture tellement intense qu’il pousse un homme à tout sacrifier…

En conclusion, d’une très belle plume teintée de vérité, de beauté et de violence, René Frégni nous propose ici le portrait d’un homme bercé par des rêves d’écriture qui viendront durement et brutalement se fracasser devant la réalité. Un roman court et intense qui revisite avec succès, bien que de manière succincte, le mythe de l’écrivain maudit, ou du moins, de l’écrivain abîmé par la vie et cette écriture dans laquelle il s’est plongé corps et âme au point de s’y noyer…

Et vous, envie de découvrir le roman ?
Vous pouvez le feuilleter sur le site des éditions Gallimard.

 

Photo

Dans un battement d’ailes, Amélia Varin

PRÉSENTATION AUTEURE

« Le vent souffle, emportant les feuilles mortes. Posé sur le rebord de la fenêtre, l’oiseau prend son envol. J’aimerais tellement le suivre. Planer vers la liberté. »

Même lorsqu’on souffre, qu’on pense qu’il n’existe qu’une seule échappatoire, une petite lueur apparaît. Inattendue. Et doucement, le sourire revient. Tellement beau, tellement vrai. Et c’est en déployant ses ailes, que l’on s’envole vers de nouveaux horizons…

  • Prix : 0.99€

AVIS

Amélia, c’est la super chroniqueuse du blog Les histoires d’Amélia Culture Geek et accessoirement la co-organisatrice du Prix des auteurs inconnus, mais c’est aussi une autrice à la plume poétique qui m’étonnera toujours par sa capacité à mettre des mots sur ses maux. C’est donc avec plaisir que j’ai accepté de lire sa dernière nouvelle, Dans un battement d’ailes.

Dans cette histoire, il est question de violence morale et physique, mais aussi d’espoir. Et à ce titre, le récit de cette lycéenne harcelée moralement par ses « camarades » et maltraitée physiquement par un ancien ami ne pourra que provoquer en vous de multiples émotions : peine, colère, révolte, inconfort… et enfin, apaisement et espoir. En d’autres termes, cette histoire remue, dérange, nous pousse à essayer de comprendre ce jeune homme qui reproduit un schéma familial délétère, et à tenter d’imaginer ce qui peut pousser des lycéens lambdas à se faire complices de ce déferlement de haine voire à l’entretenir.

Et puis, il y a Élaé, victime silencieuse, qui ne partage sa douleur avec personne et qui affronte son calvaire quotidien dans une résignation qui donne envie autant de pleurer à ses côtés que de la prendre par les bras et de lui dire, STOP. Cela ne peut plus durer, il te faut réagir, arrêter de protéger ta mère et lui en parler, alerter le corps enseignant… Chaque coup rapproche la jeune fille d’un point de non-retour, d’une implosion interne qui nous fait trembler pour elle d’autant qu’Amélia instaure le doute, la peur, par la présence d’un compte à rebours à l’allure menaçante. Élaé est un personnage de fiction, mais j’ai eu mal et j’ai tremblé pour elle, peut-être parce que d’une certaine manière, elle symbole toutes ces victimes silencieuses de harcèlement…

Le texte est dur, mais j’ai aimé la fin qui, à mon sens, apporte une vraie leçon de vie sur le fait qu’il suffit souvent d’une main tendue pour que la vie prenne une nouvelle direction… Et cette main tendue sera tout ce dont avait besoin Élaé pour enfin retrouver une vie dénuée des brimades de ses « camarades » et de la violence physique d’un ancien ami. Cette main tendue ce n’est pas la solution à tous les problèmes de la lycéenne, mais c’est la preuve qu’elle mérite que quelqu’un lui vienne en aide sans rien attendre en retour.

Cette prise en considération de sa personne, qui ne passe pas par des coups au corps et à l’âme, marquera alors le premier pas d’une nouvelle vie qui ne sera plus synonyme de peur et de souffrance. Une jolie conclusion qui devrait donner espoir aux personnes qui sont victimes de harcèlement scolaire et qui devrait faire réfléchir les personnes qui en sont témoins…

Il y a néanmoins un point qui m’a dérangée, mais c’est peut-être dû à ma manie de toujours tout analyser. Élaé est une victime de harcèlement certes, mais elle en retire quelque chose même si c’est de manière inconsciente : l’impression de venir en aide à son ancien ami en lui servant de défouloir et en lui permettant d’extérioriser physiquement la colère et la violence qui le rongent. L’abandon de son corps à son bourreau ressemble à un moyen pour Élaé d’avoir une utilité et de donner un sens à tout ce qu’elle vit. Or, se laisser frapper, ce n’est pas et ce ne sera jamais un moyen d’aider une personne même si celle-ci est également victime de violence…

À travers sa nouvelle, que ce soit volontaire ou non, Amélia aborde donc le harcèlement scolaire, mais aussi la permutation des rôles entre victime et bourreau, et la tendance naturelle des humains à entrer dans un triangle dramatique schématisé par Karpman.

Résultat de recherche d'images pour "analyse transactionnel et triangle de karpman"Je ne suis pas psychologue ni psychiatre, je ne développerai donc pas ce point, mais à mon sens, Élaé s’est positionnée inconsciemment dans le rôle de la sauveuse avant d’endosser celui de victime. Quant à son ancien ami, il est passé de victime à bourreau/persécuteur. Un schéma dramatique qui sera fort heureusement cassé en fin d’ouvrage par une main tendue, car si une main tendue est toujours salutaire, jouer le rôle de sauveur ne fera que relancer une machine infernale dont personne ne peut ressortir gagnant.

En conclusion, je ne peux que vous conseiller de lire cette nouvelle dans laquelle Amélia Varin a réussi à aborder un thème difficile, le harcèlement scolaire, de manière très belle et poétique. C’est dur, c’est poignant, mais c’est aussi plein d’espoir comme peut l’être la vie !

Et vous, envie de découvrir Dans un battement d’ailes ?

L’Envoûtante, Marieke Aucante

L’image contient peut-être : texte

Je remercie les éditions De Borée de m’avoir permis de découvrir L’Envoûtante de Marieke Aucante.

A noter que si le livre est une fiction, il est basé sur un sordide fait divers.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Eugénie a 26 ans quand elle revient sur les terres familiales. Fille et petit-fille de sorcière, Eugénie a grandi en orphelinat après la mort précoce de ses parents dans des circonstances qu’elle était trop petite pour comprendre. Elle rencontre Lucas, le chauffeur du châtelain du village, dont elle tombe amoureuse. Avec lui, un avenir radieux s’annonce. Pourtant, Eugénie découvre qu’elle a hérité des dons de ses aïeules : mais comment mener une existence normale avec un tel héritage familial ?

  • Broché: 207 pages
  • Editeur : Editions De Borée (19 avril 2018)
  • Prix : 17.90€
  • Autre format : ebook

AVIS

Je dois avouer que c’est d’abord la très belle couverture de ce roman qui m’a attirée. J’ai immédiatement été intriguée par cette femme qui, comme un arbre, semble fermement ancrée dans la terre. Le résumé a fini de me convaincre de lire cet ouvrage ayant toujours aimé les histoires de sorcière. J’ai néanmoins été assez déstabilisée par cette histoire qui s’est éloignée de la trame que je m’étais imaginée.

Cela s’explique par le résumé qui n’est pas faux en soi, mais qui tend, à mon sens, à insister sur des éléments qui ne sont finalement pas au cœur des choses. Certes, il y a de la sorcellerie et une petite pointe de romance, mais le roman est avant tout un roman de vie, celui d’Eugénie, une fille et petite-fille de sorcière, qui revient dans son village natal après un drame familial.

Alors qu’on aurait pu s’attendre à découvrir son retour et la manière dont se déroulent les choses pour la jeune femme de vingt-six ans, l’auteure a fait le choix de narrer principalement son passé mêlé à quelques bribes de son présent. En plus de créer une coupure dans la narration et de dynamiser le récit, cette alternance passé/présent amène un certain suspense que j’ai, pour ma part, beaucoup aimé.

On sait ainsi qu’Eugénie a perdu ses parents, mais on ne découvre les raisons de ce drame que tardivement, Marieke Aucante préférant n’y faire que de subtiles allusions à travers, notamment, des métaphores ou du moins, des images qui prendront tout leur sens une fois l’histoire terminée. Il en résulte une forme d’oppression et de tension à l’image de celle que l’on devine presque s’échapper par tous les pores de la ferme familiale dans laquelle a grandi la jeune femme… Car, des souvenirs d’Eugénie, on finit par deviner que l’auteure déploie sous nos yeux, couche après couche, le terreau du drame.

Eugénie a ainsi vécu de bons moments dans la ferme familiale auprès d’une mère qu’elle avait parfois du mal à comprendre mais qu’elle aimait, d’un père plutôt gentil et dont elle était assez proche, de ses deux frères et de sa grand-mère sorcière. Mais la vie à la ferme était dure, entre conditions de vie et de travail peu épanouissantes et une grand-mère qui, au fil des pages, se montre de plus en plus inquiétante. Alors que l’on sent d’abord une certaine complicité entre Eugénie et sa sorcière de mamie, qui a manifestement choisi la jeune fille comme successeur, les relations semblent, petit à petit, se fissurer et les liens se distendre…

Cela est en partie dû aux préjugés des gens qui vont pousser le père d’Eugénie à une certaine défiance vis-à-vis de sa belle-mère l’accusant de tous les malheurs de la maisonnée. Mais cela s’explique également par le comportement de cette sorcière qui, au début bienfaisante, semble petit à petit devenir plus sombre, plus violente et vindicative jusqu’à tomber dans une sorte de folie. Alors qu’Eugénie et les lecteurs sont, dans un premier temps, charmés par cette vieille femme qui sait tirer parti des richesses de la nature et apprivoiser les animaux, on finit par la craindre et penser, comme le père d’Eugénie, que son départ pourrait être une bonne chose… La seule question restant en suspens est de savoir si la méfiance suscitée par la grand-mère a créé son changement de comportement ou si son comportement n’est que le reflet de sa profonde nature ? Pour ma part, j’ai mon avis sur la question, mais je ne doute pas que chacun puisse avoir sa propre interprétation des événements.

En ce qui concerne la sorcellerie, nous ne sommes pas ici dans un roman de type Harry Potter, mais plus dans l’idée d’une sorcellerie liée à la nature avec une observation omniprésente de la faune et de la flore. Point donc de sortilèges lancés avec une baguette magique ou élaborés dans un grand chaudron noir ! D’ailleurs, cartésienne dans l’âme, je n’ai pas forcément été convaincue que le « don » familial soit réellement magique même si certains passages demeurent troublants. Dans tous les cas, j’ai apprécié la vision de la sorcellerie défendue par l’auteure puisqu’elle sied à merveille à l’atmosphère de ce livre. On y retrouve ainsi les peurs qui sévissaient dans les campagnes d’autrefois, ces craintes mêlées de religion et de superstition. Je dis les campagnes d’autrefois, mais certaines idées m’ont rappelé celles toujours présentes dans le village de ma grand-mère, il y a encore vingt ans. Les superstitions et les peurs ancestrales ancrées dans la mémoire collective ont la vie dure…

Quant à la fin, aussi abrupte que logique par certains aspects, elle a ce côté aigre-doux qui pourrait résumer la vie d’Eugénie, une fille de sorcière et de petite-sorcière qui aurait préféré avoir une mamie gâteau qu’une mamie qui parle aux crapauds. Selon l’expression populaire, on ne choisit pas sa famille, mais peut-on choisir de suivre ou non ce qu’elle nous a légué, parfois bien malgré nous ? Une question qui, de nouveau, est sujette à débat…

Enfin, si le roman m’a déstabilisée, car je ne m’étais pas attendue à ce que l’auteure aborde son histoire de cette manière, j’ai fortement apprécié sa plume. Elle manie à merveille les images et les mots pour nous plonger dans un récit à la fois empreint d’une naïveté toute juvénile, et d’une grande dureté. Un décalage qui rend la narration prenante et qui permet de ressentir en son for intérieur le virage dramatique que prend progressivement l’enfance de notre protagoniste.

Cependant, si le langage est beau et que l’on sent un sens du phrasé quasi inné, il se dégage du roman une certaine langueur, voire lenteur, qui pourrait déplaire aux amateurs de récits menés tambour battant. Je leur déconseillerais donc cette lecture sauf à vouloir sortir de leur zone de confort. Je confierais plutôt le roman aux lecteurs appréciant les plumes immersives prenant le temps de raconter la vie peu banale d’une fille qui aurait souhaité être normale.

En conclusion, teinté de sorcellerie et d’une pointe de romance, l’auteure ne nous propose pas ici la recette d’une potion magique, mais le récit d’une jeune femme qui, de retour dans sa ville natale, retrace sa propre histoire afin, peut-être, d’oublier les drames du passé et construire son avenir. Alternant entre douleur et joie, espoir et désespoir, ombre et lumière, douceur et violence, nul doute que la vie d’Eugénie ne devrait pas vous laisser indifférent.

Et vous, envie de découvrir L’Envoûtante ? Découvrez le roman sur la boutique des édition De Borée.

Deux secondes en moins, Marie Colot et Nancy Guilbert

Je remercie Babelio et les éditions Magnard Jeunesse pour m’avoir permis de découvrir Deux secondes en moins de Marie Colot et Nancy Guilbert.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Deux lycéens racontent l’impensable, le drame, la révolte, dans un roman puissant et rempli d’espoir.
Depuis qu’un accident de voiture l’a complètement défiguré, Igor se mure dans le silence. Sa rancune envers son père, responsable de l’accident, est immense, comme sa solitude. Rhéa sombre dans le chagrin après le suicide de son petit ami. Encore sous le choc, elle ne sait plus à qui ni à quoi se raccrocher dans la ville où elle vient d’emménager. Pour l’un et l’autre, tout s’est joué à deux secondes. Deux secondes qui auraient pu tout changer… Et pourtant, Igor et Rhéa reprennent jour après jour goût à la vie en se raccrochant à la musique. Une fantaisie de Schubert et un professeur de piano pas comme les autres vont les réunir et les mener sur un chemin inespéré.

Un roman bouleversant, où un perroquet, le « thé des Sages », l’amitié et les mots apportent une douceur salutaire.

  • Broché: 320 pages
  • Editeur : MAGNARD (13 février 2018)
  • Age :à partir de 13 ans
  • Prix : 14.90€
  • Autre format : epub

AVIS

Deux secondes en moins, c’est l’histoire de deux adolescents meurtris, l’un dans sa chair, l’autre dans son esprit. Igor s’est ainsi vu défiguré suite à un accident de voiture, quand le cœur de Rhéa a explosé en mille morceaux à l’annonce du suicide de son petit ami, Alex.

Deux drames auxquels les lecteurs ne peuvent rester insensibles d’autant qu’au gré des pages, on apprend à connaître ces deux jeunes gens très différents l’un de l’autre, mais pourtant unis par le même amour de la musique. Cette passion pour la musique, c’est ce qui va d’ailleurs leur permettre de sortir la tête de l’eau, de reprendre goût à la vie et de se rendre compte que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Une phrase qui peut sembler ô combien éculée, mais que Marie Colot et Nancy Guilbert ont su rendre réelle et tellement pleine de sens.

Mais avant la reconstruction, les deux adolescents ont traversé des zones de turbulences et ont été assaillis par une multitude d’émotions comme la colère, la haine pour Igor, et la culpabilité ou le désespoir pour Rhéa. Et si le père d’Igor n’avait pas regardé son portable au volant ? Et si l’entourage d’Alex avait su saisir son désarroi et son mal-être avant qu’il ne commette l’irréparable ? Des questions que les deux jeunes ne peuvent que se poser et qui, bien que naturelles, finissent par leur faire plus de mal que de bien. Le passé demeurant figé quoi que l’on puisse faire ou penser, le titre prend alors tout son sens : deux secondes en moins, c’est ainsi ce qu’il aurait fallu à Igor et Rhéa pour continuer à vivre normalement, mais deux secondes en moins, c’est aussi ce qu’ils n’auront jamais…

Englués dans ce passé qu’ils ne pourront jamais réécrire, ce n’est que l’intervention d’un professeur de musique, Fred, qui va leur permettre de progressivement réapprendre à vivre, puis à savourer les petites choses de la vie. Cela ne se fera évidemment pas sans heurts, sans moments de doute ou de peine, mais les deux adolescents pourront compter sur le soutien inconditionnel de leur professeur de musique. Ce dernier fait preuve, tout au long du livre, d’une telle sensibilité et d’une telle douceur qu’il force l’admiration et le respect. Mais en découvrant son passé, on ne peut que comprendre la justesse avec laquelle il intervient dans la vie des deux jeunes gens. Il arrive à leur insuffler l’énergie pour avancer dans la vie tout en leur laissant toujours la distance nécessaire pour ne pas les brusquer. Il n’impose jamais rien, mais se contente de suggérer et de guider Rhéa et Igor tout en leur rappelant régulièrement à quel point il croit en eux, en leur force et en leur capacité à avancer malgré l’adversité. Fred est définitivement un personnage auquel on s’attache et qu’on aimerait avoir à ses côtés notamment dans les moments difficiles quand la douleur physique et/ou mentale ne permet plus d’avancer…

Pour reprendre les rênes de leur vie, Rhéa et Igor pourront évidemment compter sur Fred, mais aussi sur un perroquet nommé Obama. Presque aussi bon orateur que l’original, ce perroquet est un concentré de bonne humeur et d’ondes positives. En plus d’être très drôles, ses interventions tombent souvent à pic et apportent un peu de légèreté, ce qui permet parfois aux personnages de dédramatiser la situation. Je peux vous dire qu’Obama m’a fait rire à plus d’une occasion et que je rêve maintenant de l’adopter.

Et puis, personnage à part entière, il y a bien sûr la musique, la musique qui offre à ces deux adolescents meurtris l’occasion de s’exprimer, d’exprimer des émotions que les adultes de leur entourage, mus dans leurs propres douleurs et problèmes, ne sont pas forcément capables d’accueillir et d’accompagner. Le roman est en cela un peu une ode à la musique, à celle du cœur, à celle qui apporte du réconfort, à celle qui vous pousse dans vos retranchements, à celle qui vous prouve que oui, vous êtes toujours vivant, et qu’il va vous falloir travailler dur, très dur pour dompter les mélodies qui bercent vos vies. La musique, c’est également ce qui va lier la vie d’Igor à celle de Rhéa, deux adolescents que les lecteurs vont voir évoluer chacun de leur côté, mais aussi ensemble. La musique transcende alors la douleur pour nous offrir une belle histoire d’amitié, une lueur d’espoir dans le brouillard. Comme c’est très justement souligné dans le livre, à deux, Rhéa et Igor n’auront pas moins mal, mais ils seront plus forts, plus forts pour faire la paix avec le passé et pour réapprendre à vivre, différemment, mais à vivre quand même jusqu’à, de nouveau, trouver le chemin du bonheur.

Alors que ce roman aborde des sujets difficiles, il a indéniablement des airs de feel-good, car une fois la dernière page tournée, c’est bien l’espoir qui nous imprègne, de la tête aux pieds, du corps à l’âme. Les deux autrices ont ainsi réussi à parler du mal-être chez les adolescents, du suicide, du deuil sans jamais tomber dans le pathos. Elles ne minimisent pas la douleur des personnages, mais montrent qu’elle ne les définit pas et qu’il est toujours possible, même si c’est difficile, de faire face aux drames qui peuvent survenir à tout moment…

Je tiens également à souligner la parfaite symbiose entre les plumes de Marie Colot qui a donné voix au personnage d’Igor et Nancy Guilbert qui s’est consacrée à celui de Rhéa. Bien qu’écrit à quatre mains, il n’y a aucune dissonance, ce roman semblant être l’œuvre d’une seule et même personne ! Seule l’alternance des points de vue, chapitre après chapitre, permet de distinguer l’apport de chacune dans cette histoire qui sonne tellement juste, tellement vraie. Les deux autrices ont su, en effet, trouver les mots pour rendre la douleur et les émotions de leurs personnages réalistes et palpables. Cela s’explique, peut-être et en partie, par le fait qu’elles ont elles-mêmes traversé un drame dans leur vie. Que ce livre ait une fonction cathartique ou non, ce qui est certain, c’est que Marie Colot et Nancy Guilbert ont su nous offrir une histoire sans fausses notes qui touche directement le cœur des lecteurs.

Je pourrais vous parler pendant des heures de ce livre qui m’a touchée et émue, qui m’a fait traverser différentes émotions et qui a réveillé en moi certaines choses bien enfouies. C’est d’ailleurs un peu la force de ce livre qui, bien qu’il soit destiné d’abord aux adolescents, pourra plaire et parler à tout le monde ; la mort, les drames, la vie et l’espoir n’attendant pas l’âge. Je m’arrêterai donc en vous conseillant simplement de vous laisser tenter par ce roman qui a été pour moi un véritable coup de cœur que ce soit pour son histoire, ses personnages ou le message d’espoir qu’il véhicule. Car oui, la vie et la douleur sont intrinsèquement liées, mais cela vaut la peine de se diriger vers la lumière quand la noirceur semble vous aspirer. Et si cela vous semble trop dur, mettez un CD qui vous fera ressentir des émotions, qui vous fera vibrer, faites-vous un thé… Ou plongez-vous dans cette histoire qui met du baume au cœur et qui vous apporte la dose d’optimisme nécessaire pour vous prouver que oui, après la douleur, le bonheur est possible.

Et vous, envie de découvrir Deux secondes en moins ?