Alana et l’enfant vampire, Cordélia #PLIB2021

Couverture Alana et l'enfant vampire

Alana en a marre. Ses parents et sa sœur sont encore partis gérer des conflits vampiriques sans elle ! Heureusement, sa meilleure copine Oli est là pour lui changer les idées : elle est persuadée que Joâo, le nouvel élève de leur classe, est un vampire ! Se pourrait-il qu’elle ait raison ? Et s’il leur révélait quelque chose d’encore plus terrible ?
Pour Alana, c’est l’occasion de prouver à sa famille qu’elle est capable de mener à bien une mission, malgré malgré ses déficiences physiques.

Scrineo (18 juin 2020) – Papier (14,90€) – Ebook (7,99€)
À partir de 12 ans – #ISBN9782367408651

AVIS

Dès le début, j’ai su que l’histoire me plairait, une question de connexion qui se fait ou non avec une plume et un style. Or, celle de Cordelia est indéniablement très agréable et puis, il y a quelque chose de très touchant et de naturel dans la manière dont s’exprime Alana, notre jeune héroïne.

Du haut de ses treize ans, Alana aimerait que ses parents lui fassent assez confiance pour l’emmener durant certaines de leurs missions de médiation entre les humains et les vampires. Un vœu pieux puisque c’est sa sœur aînée Alexia qui a leurs faveurs. Pour preuve, les voilà tous les trois partis pour une mission à Berlin, la laissant sous la surveillance de sa grand-mère. Alana adore son aïeule, là n’est pas la question, mais est-ce vraiment trop demander qu’on oublie sa dernière petite erreur et qu’on lui donne enfin l’occasion de faire ses débuts dans le monde très secret des médiateurs ?

Mais il faut parfois faire attention à ce que l’on souhaite… Et si le petit nouveau du collège, quelque peu taiseux et mystérieux, était un vampire et la preuve qu’une loi vampirique avait été brisée en même temps qu’un tabou ? Pour en avoir le cœur net, une petite enquête s’impose. Et comble de chance, Alana pourra compter sur l’aide d’Oli, sa meilleure amie et fan inconditionnelle de vampire. Les deux amies vont devoir faire preuve de courage, de débrouillardise et d’une certaine intelligence pour faire face à une situation bien plus dangereuse que prévu.

Le roman étant relativement court, je préfère ne pas m’appesantir sur les différentes péripéties, mais je peux néanmoins vous dire que vous ne risquez pas de vous ennuyer, l’autrice vous proposant une aventure menée tambour battant dans laquelle les scènes d’action, parfois stressantes, s’accompagnent de révélations, notamment sur le monde obscur des vampires. Étant fascinée par ces créatures de la nuit, j’ai apprécié la version que nous en propose Cordélia, mais c’est surtout cette idée d’un groupe d’humains pacifiant aussi bien les relations entre vampires et humains qu’entre vampires qui m’a plu. Je n’ai pas donc eu de mal à comprendre Alana et son envie viscérale de perpétuer la tradition familiale en devenant, à son tour, médiatrice. Un métier, pas forcément de tout repos, mais gratifiant et pourvoyeur de sensations fortes ainsi que de cette impression de participer à quelque chose d’important : la paix entre les humains et les vampires.

Or, si Alana est pleine de bonne volonté et de détermination, elle doit faire face aux préjugés des adultes qui, au lieu de l’écouter et de tenter d’identifier la source de ses douleurs chroniques, préfèrent voir en elle une adolescente fainéante. Plus facile de juger que d’accompagner… Faute de soutien, Alana a donc fini par considérer ses douleurs comme une fatalité avec laquelle composer. J’avoue avoir été assez révoltée par la situation même si, fort heureusement, Oli lui offre cette oreille attentive dont Alana a besoin. C’est d’ailleurs Oli qui évoque en premier cette notion de douleurs chroniques, permettant ainsi à notre héroïne de mettre des mots sur ses maux.

Parler de douleurs chroniques dans un roman jeunesse me semble plutôt novateur, tout comme la manière dont l’autrice offre la possibilité à son lectorat de s’identifier à des personnages différents de ceux qu’on a l’habitude de voir dans la littérature jeunesse : personnages racisés, porteurs d’un handicap, appartenant à la communauté LGBT+… Une diversité, reflet de notre société, qui manque cruellement à l’heure actuelle dans la littérature et qui, je l’espère, inspirera d’autres auteur(e)s, d’autant qu’elle est abordée ici avec beaucoup de naturel et de justesse. Adolescente, j’aurais adoré avoir à ma portée ce genre de livres, mais je dois avouer, que même en tant qu’adulte, je l’ai trouvé inspirant.

Bien qu’elle ne soit pas l’héroïne du roman, Oli est un personnage que j’ai particulièrement apprécié. De fil en aiguille, elle en vient à se confier sur la raison pour laquelle elle préfère ce diminutif à son prénom, Olympes : ne se sentant ni particulièrement femme, ni particulièrement homme, elle ne souhaite utiliser un prénom qu’elle juge un peu trop féminin. Une confidence qui s’accompagne, dans le roman, d’un changement de pronom à l’évocation d’Oli qui n’est alors plus elle, mais iel. Pour ma part, j’ai trouvé le procédé intéressant d’autant qu’il permet aux lecteurs de se familiariser avec un pronom que l’on commence à voir, notamment sur les réseaux, mais qui ne me semble pas encore connu de tous…

Les thématiques abordées sont intéressantes et la galerie de personnages variée, mais j’ai peut-être regretté que le roman ne soit pas plus étoffé, bien que cela reste purement subjectif. J’aurais ainsi apprécié d’en appendre plus sur Joâo, le nouvel élève, qui se révèle finalement encore très mystérieux, mais aussi sur la formation de médiatrice d’Alana… Alors même si l’épilogue nous permet de faire le point sur la situation de chacun et apporte toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser, je garde l’espoir qu’un jour Cordélia ressente le besoin de redonner vie à ses personnages….

En conclusion, Alana et L’enfant vampire fut une lecture divertissante et rythmée qui ravira les lecteurs appréciant les histoires fantastiques, les vampires et les romans menés tambour battant. Mais c’est également un roman plein d’intelligence qui, sous couvert de fiction, aborde des thématiques importantes, du handicap invisible à la notion de genre, et donne toute sa place à la diversité, permettant enfin aux adolescents de suivre des personnages auxquels ils peuvent s’identifier.

Astre-en-Terre (tome 1), L.P. HUREL

Astre-en-Terre: Fantasy young adult par HUREL

Depuis que les étoiles sont tombées du ciel, le monde a changé… Abandonnant la course au progrès, les Hommes ne jurent plus que par l’extraction de nectar stellaire qui leur confère de grands pouvoirs.​ Mais après plusieurs siècles de règne prospère, une ombre plane sur le culte des Étoiles.
Enguerrand est en route pour la cour de Célestia, où il doit rencontrer sa fiancée, quand il se fait enlever par des contrebandiers.
Intriguée par la disparition de son promis, la princesse Isolina défie le Conseil, lorsque le Dévoreur de Lumière déclare la guerre à Astre-en-Terre.
Arlandor est un homme sans histoires. Mais une nuit, son village est mis à feu et à sang et sa vie bascule.
TOUT LES OPPOSE… POURTANT LEUR DESTIN EST LIÉ.
Ensemble, ils vont devoir lutter pour la survie du royaume.
Et si cette aventure les amenait à remettre en cause tout ce en quoi ils croyaient, jusqu’aux fondements mêmes de la magie ?
Un récit haletant à trois voix qui vous emmènera aux confins d’Astre-en-Terre !

EXPLORA ÉDITIONS (8 février 2021) – 360 pages – Broché (16,99€) – Ebook (4,99€)

AVIS

J’ai tout de suite été attirée par la couverture de ce sympathique roman de fantasy young adult qui nous plonge dans un univers divisé entre les défenseurs et adorateurs des Étoiles, et les partisans du Dévoreur de Lumière. Néanmoins, de fil en aiguille, on comprend que cette vision très manichéenne du monde partagée par beaucoup n’est peut-être pas si juste que cela et que l’Histoire ne dit pas tout. Après tout, n’a-t-on pas coutume que l’Histoire est écrite par les vainqueurs ?

En commençant ce roman, je ne m’attendais pas à une telle profondeur et à une telle richesse de l’univers. Une bonne surprise qui explique, en partie, le plaisir pris à découvrir la nature de la magie dans ce monde, la manière dont elle est utilisée, ce qu’elle implique vraiment, et comment celle-ci a fini par devenir une source de différends plutôt que de rapprochement. Sous couvert de fiction, difficile de ne pas voir dans ce roman une charge subtile et pleine de justesse contre la déforestation, l’accaparement des richesses de la terre par les plus riches, l’exploitation à outrance et de manière complètement déraisonnable des ressources naturelles…

Ainsi comme dans notre réalité, les puissants de ce monde semblent tellement obnubilés par le pouvoir et le contrôle des masses qu’ils en viennent à oublier que les énergies et les ressources ne sont pas éternelles et qu’à trop les exploiter, ils risquent de laisser derrière eux un torrent de larmes et un paysage de désolation. Si ces thématiques de l’écologie, de la nature et de sa protection vous intéressent, vous devriez apprécier de vous plonger dans cette histoire dans laquelle magie et préservation de l’équilibre du monde sont étroitement liées… Pour ma part, j’ai adoré ce mélange entre des thèmes sociétaux actuels et une œuvre de fiction particulièrement rythmée et prenante.

Il faut dire que l’autrice ne laisse ni les lecteurs ni ses protagonistes dormir sur leurs lauriers : l’action, l’aventure, les retournements de situation et les trahisons sont légion ! Et même quand on pense qu’un petit moment de répit nous est accordé, le drame s’invite et nous laisse parfois pantelants. J’ai, ainsi, été agréablement surprise de la dureté de certaines scènes et de la manière dont l’autrice n’hésite pas à condamner certains personnages pour en grandir d’autres. Au fil des pages, j’ai d’ailleurs eu le sentiment que plus qu’une simple aventure, l’autrice nous proposait d’assister à la création de héros, pas toujours parfaits, mais volontaires et courageux. Des personnes très différentes les unes des autres, mais unies par une destinée qu’elles n’ont pas choisie et qu’elles sont condamnées à assumer.

Si le résumé fait état de trois protagonistes, dont Arlandor, dans les faits, on se concentre plus particulièrement sur Enguerrand, la princesse Isolina et, dans une certaine mesure, la contrebandière Moera. Arlandor, un ancien forgeron, n’intervient que plus tard, et reste finalement assez en retrait par rapport aux autres. Son rôle n’en demeure pas moins important, puisque l’on sent que rien n’est laissé au hasard dans ce récit où les pièces du puzzle se mettent progressivement en place pour nous dévoiler une réalité des plus sordides. Les faux-semblants ne sont jamais loin et la réalité, un miroir trompeur et quelque peu déformé…

De prime abord, Moera nous apparaît comme une femme pirate sans foi ni loi qui n’a pas hésité à kidnapper Enguerrand et faire de la vie de ce gentil garçon un véritable enfer. Mais plus on apprend à connaître la personne qu’elle est derrière cette image de femme forte, qui fait ce qu’elle veut sans se soucier des conséquences, plus on s’attache à elle. Loin de n’être qu’une effrontée au caractère bien affirmé, on découvre chez elle un passé compliqué et une sensibilité cachée sous des couches d’impertinence. Moera est probablement le personnage auquel je me suis le plus attachée, même si j’ai également ressenti une certaine affection pour la princesse Isolina.

Contrainte par sa fonction à un mariage d’intérêt avec Enguerrand, avant que ce dernier ne se fasse kidnapper, on sent le poids de ses responsabilités en même temps que l’on comprend ses velléités de rébellion. Il n’est jamais agréable d’être considéré comme un enjeu politique, stratégique et militaire au lieu et place d’une personne avec ses propres besoins et aspirations ! Mais cette farce de mariage arrangé sera loin d’être la seule épreuve que notre princesse va devoir affronter, l’autrice ayant placé sur sa route nombre d’obstacles qui la feront soit trébucher, soit s’élever et s’imposer comme une personne à part entière, dans un monde qui part en déliquescence. Forte et déterminée, mais dans une certaine mesure assez naïve sur la fourberie dont certains sont capables, la princesse Isolina se montrera incapable de saisir les indices d’un drame annoncé. Mais cela ne la rend que plus réaliste et humaine…

Enguerrand, quant à lui, est le personnage qui évolue le plus au fil des pages. D’abord frêle, résigné, réservé et presque indolent par sa tendance à se laisser porter par les événements, il s’affirme, trébuche, remonte en selle, avant de comprendre qu’une vie ne se subit pas, elle s’expérimente et se prend à bras-le-corps ! Cette évolution progressive, et donc réaliste, est en partie due à Moera avec laquelle il va nouer une relation complexe, entre peur, méfiance, amitié et sentiments plus difficiles à nommer, du moins pour quelqu’un d’aussi peu expérimenté qu’Enguerrand

L’alternance des points de vue entre les différents personnages apporte un dynamisme certain au roman, d’autant que les chapitres sont presque tous porteurs de mouvement et/ou d’informations importantes. Mais le gros point fort de l’autrice est d’avoir su brouiller les cartes, puisqu’il est quasiment impossible de savoir comment les choses vont tourner. Est-ce que les deux fronts qui semblent s’être dessinés vont se rejoindre pour ne faire qu’un ou le deuxième tome va continuer à faire vivre nos personnages en parallèle ? Qui est le couple associant Sang bleu et Sang rouge destiné à libérer les Étoiles ? Des questions parmi tant d’autres qui donnent envie de poursuivre l’aventure aux côtés de personnages enlisés dans la plus dangereuse et importante des quêtes, celle pour la vérité et la liberté !

En conclusion, voici un roman de fantasy immersif et rythmé qui ne devrait pas manquer de vous surprendre par sa richesse, mais aussi la large place qu’il accorde aux trahisons, aux faux-semblants et aux mensonges. Quand les frontières entre le bien et le mal se brouillent, les certitudes s’envolent, laissant un champ immense de possibilités et de dangers… Un champ que nos protagonistes sont bien décidés à explorer pour enfin s’approprier la vérité et trouver cet équilibre dont le monde a trop longtemps été privé. Et si entre les ténèbres et la lumière, une autre voie était possible ?

Je remercie Explora éditions de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Les hommes virils lisent de la romance, Lyssa Kay Adams

Couverture Les hommes virils lisent de la romance

La première règle du club de lecture :
On ne parle pas de club de lecture.

Le mariage de Gavin Scott est un problème. La star du baseball des Nashville Legends a récemment découvert un secret humiliant : sa femme Thea a toujours fait semblant d’être le Big O. Sa réaction à cette révélation est la goutte d’eau qui fait déborder le vase dans leur relation déjà tendue. Thea demande le divorce, et Gavin se rend compte qu’il a laissé sa fierté et sa peur prendre le dessus.

Bienvenue au Club de lecture Bromance.

Désemparé et désespéré, Gavin trouve de l’aide auprès d’une source improbable : un club de lecture romantique secret composé des meilleurs hommes alpha de Nashville. Avec l’aide de leur lecture actuelle, une régence torride appelée Courting the Countess, les gars entraînent Gavin à sauver son mariage. Mais il faudra bien plus que des mots fleuris et des gestes grandioses pour que ce malheureux Roméo retrouve son héros intérieur et regagne la confiance de sa femme bien-aimée.

Editions Harlequin (3 mars 2021) – 416 pages
Papier (16,90€) – Ebook (5,99€)

AVIS

Si l’expérience globale de lecture fut agréable, j’ai regretté que l’autrice, en voulant dénoncer certains problèmes du patriarcat, tombe parfois dans le piège des stéréotypes. Pour ma part, je ne pense pas que toutes les femmes lisent de la romance et non, je ne trouve rien de très sexy à un clin d’œil. Au mieux, j’aurais tendance à penser que l’homme devant moi veut se débarrasser maladroitement d’une poussière dans l’oeil ; au  pire, que c’est une tentative de séduction soit maladroite, soit condescendante, voire les deux. Je forcis le trait, mais vous m’aurez compris : toutes les femmes sont différentes, et vouloir prétendre le contraire, c’est tout sauf un message féministe…

Ce point mis de côté, j’ai adoré l’idée de départ de l’autrice : aider un homme à sauver son mariage grâce à un club de lecture d’un genre très spécial. Un club de lecture secret qui réunit des hommes divers et variés qui ont compris que les romances, et notamment les romances historiques, ne sont pas des histoires à l’eau de rose sans intérêt. Elles représentent un excellent moyen pour des hommes de saisir toutes ces atteintes à leur liberté dont les femmes ont été victimes par le passé, et de réfléchir à leur condition actuelle. D’ailleurs, les membres du club n’hésitent pas à utiliser les romances historiques comme un vrai guide pour comprendre les femmes de leur vie.

Bien entendu, cette démarche a ses limites, mais elle dénote une réelle volonté de bien faire et d’améliorer les choses. Exactement ce qu’essaie désespérément de faire Gavin, joueur de baseball professionnel, qui veut sauver son mariage et reconquérir le cœur de sa femme, Thea. Pour cela, il est prêt à tout, même à suivre l’exemple de Lord Benedict, héros de la romance historique que ses amis du club de lecture l’ont enjoint à lire, et dont on a des extraits tout au long du roman. Les débuts sont un peu difficiles pour notre joueur qui découvre un tout monde avec ses propres codes…

Gentil, doux, volontaire, sensible, et très amoureux de sa femme, j’ai trouvé Gavin aussi attendrissant qu’émouvant. À la place de Thea, je n’aurais pas pu lui résister bien longtemps, d’autant que son physique semble des plus attrayants. Durant son entreprise de séduction, Gavin commencera à mettre le doigt sur les failles de son couple, des failles qu’il a préféré ne pas voir. Une prise de conscience qui renforcera son envie de faire table rase du passé et de repartir de zéro avec Thea, une femme qu’il n’a jamais vraiment appris à connaître. Il faut dire que leur relation a démarré comme un feu d’artifice : coup de foudre, mariage et grossesse. Trois étapes qui n’auront duré que quelques mois et qui n’auront pas préparé Thea à la difficulté d’être la conjointe d’un sportif de haut niveau (pression médiatique, engagements caritatifs, relations parfois difficiles avec les autres femmes de joueurs, absences répétées…).

Néanmoins, pour sauver un mariage, il faut être deux, et Thea ne semble pas décidée à redonner une chance à son couple. Ses griefs sont trop nombreux et sa peine trop profonde. Je dois vous avouer que Thea m’a exaspérée pendant une bonne partie du roman : je l’ai trouvée geignarde au possible, égocentrique au point de ne pas voir le mal qu’elle fait à ses propres filles, obtuse, de mauvaise foi, et surtout, très injuste. Bien sûr que son mari n’est pas parfait et qu’il a commis des erreurs en négligeant sa vie de famille, et en considérant comme acquis les sacrifices professionnels et personnels de sa femme, mais finalement, ce n’est pas ce que lui reproche Thea. Tout au long du roman, elle lui reproche de ne pas avoir compris et remarqué son désarroi et tout ce qui n’allait pas dans sa vie à elle.

Et là, je dis non. Gavin aurait dû être attentif, mais il ne pouvait guère deviner les pensées, les sentiments et les insécurités de sa femme, cette dernière ayant préféré se taire durant leurs trois ans de mariage, simuler systématiquement sa satisfaction au lit, et refuser d’évoquer ce passé qui l’a si durement marquée. Dans ce contexte, il me semble quelque peu injuste de reprocher à Gavin de ne pas avoir su à quel point elle allait mal, d’autant qu’elle-même ne l’avait pas vraiment réalisé. Si Thea m’a agacée, je l’ai trouvée néanmoins très réaliste ! Elle m’a rappelé bon nombre d’amies qui se plaignent de leur mari sans jamais ne rien leur dire directement, un peu comme si la société avait formaté les femmes à contenir leurs griefs dans leur tête et à assumer leur statut de femme, d’épouse et/ou de mère, le sourire aux lèvres, en toutes circonstances.

En ce sens, je trouve le roman libérateur et révélateur : une femme a le droit de ne pas être satisfaite de sa vie de couple et/ou de famille, et elle a le droit de l’exprimer. Je ne dis pas que l’autre en face sera à l’écoute, mais si on se contente du statu quo et de ruminer dans sa tête, difficile de faire évoluer les choses… Je comprends néanmoins la difficulté de faire face à ses propres émotions et à les exprimer devant autrui, notamment quand le passé vient s’en mêler et vous emmêler. De fil en aiguille, on réalise, en effet, que le comportement de Thea trouve sa source dans son passé et son enfance auprès d’un père absent, et d’une mère démissionnaire et peu intéressée par ses deux filles… Un passé qu’elle a tellement peur de reproduire qu’elle en vient à prendre des décisions qui ne pourront que blesser tout le monde, ses deux adorables jumelles y compris.

Heureusement, Gavin n’est pas prêt à laisser sa famille voler en éclats. Et si ses tentatives de rapprochement et de séduction sont parfois maladroites, elles finiront par atteindre le cœur de Thea et la pousser, petit à petit, à affronter son passé, avant, peut-être, de pouvoir s’en libérer. Quant à Gavin, la menace du divorce va lui permettre de réaliser ce qui compte vraiment pour lui. Et puis, il doit lui-même affronter des blessures anciennes liées à son bégaiement, des blessures qui ont atteint sa confiance en lui. Si ce n’est pas une excuse, cela explique sa réaction puérile et extrême quand il a réalisé que sa femme ne connaissait pas d’orgasme entre ses bras. La société a, en effet, une légèrement tendance à faire peser sur les hommes un certain culte de la performance au lit, liant exploits sexuels et valeur d’un homme.

À travers l’exemple de ce couple, l’autrice nous prouve avec justesse l’importance de la communication et du travail que nécessite une relation, un coup de foudre ne suffisant pas pour établir des fondations solides. Mais elle nous montre également la nécessité de ne pas vivre dans le passé et de projeter ses peurs sur l’autre. À cet égard, la sœur de Thea en est un parfait exemple. Liv adore sa grande sœur et ses nièces, et fait tout pour les soutenir, mais son comportement nous semble néanmoins assez vite toxique. Pas par méchanceté, mais plus par besoin de se rassurer quant à sa place dans la vie de Thea, comme si elle était en compétition avec Gavin…

Intitulée The bromance book club, cette série porte bien son nom, parce qu’au-delà du couple Thea/Gavin, elle accorde une belle place à l’amitié masculine. Mais pas à cette amitié malsaine emplie de testostérones souvent érigée en modèle, mais à une franche amitié faite de bienveillance, d’humour, de taquineries et d’une réelle volonté d’aider l’autre. Et ça, j’avoue que ça m’a fait complètement fondre et craquer. J’ai adoré la relation entre Gavin et son meilleur ami, mais aussi celle entre Gavin et Mack, qui aime à le provoquer. Une relation chien/chat qui ne manquera pas de vous faire sourire.

Quant à la plume de l’autrice, elle est calibrée pour vous donner envie de lire d’une traite le roman, ce que j’ai d’ailleurs fait. Le style est simple, mais efficace, alternant entre quelques éléments du passé, extraits d’une romance historique fictive, et dialogues fluides et réalistes.

En conclusion, j’ai adoré cette idée de club de lecture secret et entièrement masculin qui utilise les romances historiques pour mieux comprendre les femmes et sauver des couples. Les hommes virils lisent de la romance frappe donc par son originalité, et la manière dont l’amitié entre hommes est positivement mise en avant. Malgré des personnages féminins agaçants, j’ai vibré au gré des échanges entre un homme et une femme qui ont besoin d’apprendre à communiquer, avant de savourer pleinement le bonheur du quotidien et d’une vie de famille bien remplie. Cela ne se fera pas sans heurt, mais Gavin pourra compter sur l’aide de ses amis et d’un certain Lord pour reprendre sa place auprès de sa femme et de ses filles !

N’hésitez pas à lire l’avis des Blablas de Tachan que je remercie pour cette lecture commune.

Je remercie Babelio et les éditions HaperCollins pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Psi-Changeling – tome 1 : Esclave des sens, Nalini Singh

Psi-changeling, Tome 1 : Esclave des sens par Singh

Lucas Hunter est en chasse. Une de ses compagnes de meute a été assassinée et l’homme panthère ne reculera devant rien pour capturer son meurtrier, même s’il doit séduire Sascha Duncan, la froide Psi. Pourtant, l’homme comme sa bête ne peuvent s’empêcher d’être immédiatement fascinés par la jeune femme.
Une terrible guerre est sur le point d’éclater, mais c’est la bataille qui fait rage dans le coeur de Sascha qui pourrait tout changer. Les siens ont éradiqué leurs émotions depuis des générations. Sascha, elle, est différente.
Et le tourbillon de sensations qui l’emporte quand elle est en compagnie de cet inquiétant prédateur pourrait bien précipiter sa chute.
Leur coeur l’emporteront-ils sur leur raison ?

Milady (18 novembre 2011) – 432 pages – Poche (8,20€)

AVIS

Ce roman est dans ma PAL depuis des lustres, mais ayant eu peur d’y trouver une succession de scènes de sexe crues et vulgaires, je l’avais laissé de côté jusqu’à ce que je décide de participer au Challenge romantasy. Prenant mon courage à deux mains, je l’ai donc attaqué et ai su dès les premières pages que mes craintes étaient infondées. Je ne partage pas les nombreux coups de cœur que ce roman semble avoir suscités, mais je reconnais avoir passé un très bon moment de lecture avec ce premier tome qui nous propose une intrigue prenante et bien construite.

Nous découvrons ainsi un futur dominé par des Psi, des personnes dénuées de toute émotion. Il existe toutefois au moins une exception à la règle en la personne de Sascha Duncan, fille d’une dirigeante froide et calculatrice comme sont supposés l’être les Psi. Une différence qu’elle doit taire sous peine d’être démasquée et « rééduquée » ou, plus prosaïquement, réduite à l’état de légume. Dans ce monde froid et impersonnel où seuls le pouvoir et l’argent comptent, elle ne peut même pas compter sur l’aide de sa génitrice qui n’hésiterait pas à la trahir…

La situation de Sascha et son instabilité émotionnelle s’aggravent quand elle fait la connaissance de Lucas, un changeling avec lequel elle doit collaborer dans le cadre de son travail. Mais comment va-t-elle réussir à maintenir son masque impassibilité quand tout dans cet homme respire la volupté, la chaleur et la vie ? Toutes ces choses dont elle a toujours été privée, mais dont elle rêve secrètement…

Si l’attirance entre les deux est immédiate et indéniable, l’autrice prend le temps de faire monter la pression, ce que j’ai fortement apprécié, n’aimant pas quand les personnages se sautent immédiatement dessus. Sascha fait de son mieux pour cacher et résister à cette attirance physique qu’elle ressent pour Lucas, car elle craint que se laisser démasquer signe purement et simplement son arrêt de mort. Les Psi ne sont, en effet, pas très compréhensifs avec les moutons noirs et les personnes qui sortent du rang…

Quant à Lucas, il est très vite agacé par le masque que porte Sascha puisqu’il ne croit pas en cette image de femme froide et insensible qu’elle veut se donner. Il est donc déterminé à prouver à la jeune femme qu’il n’est pas dupe de son jeu et qu’il se passe quelque chose entre eux. Et ce n’est pas la bête du changeling qui s’y opposerait, cette dernière ayant compris bien avant la partie humaine de Lucas, la véritable place que doit occuper Sascha dans leur vie.

Néanmoins, rien n’est simple entre deux personnes appartenant à des populations qui se détestent, a fortiori quand un tueur en série Psi fait des ravages chez les métamorphes… Au-delà de la romance dont j’ai apprécié le développement tout en douceur, l’aspect enquête sur un Psi de la pire espèce apporte pas mal de tension à l’intrigue. Elle nous permet, en outre, d’entrer de plain-pied dans le monde froid et ignoble des Psi qui, sous couvert de civilité, nous apparaissent être de véritables monstres. Une situation non dénuée d’ironie quand on sait qu’ils méprisent le côté animal des métamorphes !

Les membres du Conseil, organisation qui impose sa loi ou plutôt sa dictature en toute impunité, fascinent par leur froideur extrême et leur cynisme assumé… Mais c’est la manière dont chaque Psi est accordé par le cerveau que j’ai trouvé la plus intéressante. Ainsi, quand les hommes ont Internet, eux possèdent une sorte d’intranet dans lequel les ordinateurs sont remplacés par des cerveaux ! Un réseau ingénieux et sécurisé, mais également un bel outil de contrôle des masses et un piège mortel pour ceux qui souhaiteraient se déconnecter… Une réalité dont a bien conscience Sascha et qui va la pousser à prendre des décisions extrêmes pour le bien d’une victime et d’une certaine personne, qui ne semble néanmoins pas voir les choses de la même façon qu’elle.

Si Sascha est une femme affaiblie par toutes ces années sans chaleur humaine et sans amour, elle n’en demeure pas moins une personne déterminée à faire ce qu’elle estime juste. J’ai donc apprécié qu’elle ne se laisse pas faire, malgré le caractère dominateur, possessif et protecteur de Lucas, qui va tout faire pour la protéger, avant de comprendre qu’elle n’est pas femme à se laisser dicter sa conduite. Quant à Lucas, il se montre parfois un peu trop directif, mais il n’en demeure pas moins un personnage attachant qui nous émeut par son passé et sa totale dévotion envers sa meute et Sascha. La dynamique de ce couple est intéressante et devrait combler les personnes appréciant les romances entre deux fortes têtes qui vont devoir apprendre à concilier leur caractère pour affronter ensemble un avenir parsemé de dangers.

En conclusion, avec ce premier tome, l’autrice nous offre une plongée immersive et fascinante dans un monde futuriste où certains sont prêts à tout pour le pouvoir et l’argent, et même à se débarrasser de leurs émotions, et donc de leur humanité. Mais tous les Psi ne sont pas des monstres sans âme comme nous le prouvera Sascha, qui va devoir lutter pour s’affranchir des siens et trouver sa place au sein d’une meute qui pourrait être sa tombe comme son salut. Heureusement pour elle, dans cette lutte pour sa survie, elle pourra compter sur l’amitié et l’amour d’un changeling bien décidé à la garder à ses côtés. Action, amour et amitié… de quoi vous offrir une lecture entraînante et divertissante !

Mini-chroniques en pagaille #30

Mini-chroniques en pagaille

Plus détaillées qu’un simple commentaire, mais moins développées qu’une chronique, les mini-chroniques me permettent de partager succinctement mon avis sur certaines de mes lectures que je n’ai pas eu le temps ou l’envie de chroniquer de manière plus classique.


  • Entre les bras d’un rival, Michelle Willingham (Harlequin)

Couverture Cœur de guerrier, tome 2 : Entre les bras d'un rival

Voici une romance historique assez classique, mais qui se lit toute seule et se révèle diablement efficace pour un moment de lecture divertissant et sans prise de tête. Mais avant d’entrer dans les détails, je préférais vous avertir que le titre est peut-être un peu trompeur parce que, pour moi, notre héroïne tombe bien plus dans les bras d’un « ennemi » que d’un rival.

Afin de sceller une alliance entre un clan normand et un clan écossais, Lianna et Rhys de Laurent sont promis l’un à l’autre depuis leur plus tendre enfance. Une situation qui ne sied guère à notre héroïne qui souhaite plus que tout rester auprès de son clan et qui, surtout, refuse de partager la couche d’un Normand, contexte historique oblige… Mais un subterfuge et une tendance de notre demoiselle à ne rien écouter vont la conduire tout droit dans les bras de celui qu’elle voulait fuir. Cela ne l’empêchera pas de tout faire pour négocier sa liberté, d’autant que son promis est au cœur d’un drame qu’elle n’est pas prête de lui pardonner !

Peut-être un peu moins attachante que d’autres héroïnes de romances historiques, Lianna est une femme flamboyante qui séduit par sa totale dévotion envers son clan ! Une dévotion d’autant plus louable et remarquable que les siens ne se montrent pas tendres avec elle. En effet, loin de reconnaître ses sacrifices et tout ce qu’elle fait pour eux, ils aiment à se moquer de ses particularités…

Si on peut regretter que l’autrice ne développe pas outre mesure cet aspect, j’ai apprécié qu’elle nous présente une héroïne souffrant d’un besoin compulsif d’ordre et de propreté. De la même manière, si elle évoque brièvement le harcèlement sexuel, ce n’est pas du point de vue d’une victime féminine, mais de celui d’une victime masculine. Du jamais vu pour moi dans ce genre de livres.

Au-delà d’une trame efficace et d’un dénouement bien ficelé, je retiendrai quelques efforts d’originalité et un travail soigné sur l’écriture, qui rendent la lecture agréable et immersive. J’ai, en outre, apprécié que nos deux héros aient à affronter quelques difficultés, mais qu’on ne tombe jamais dans le pathos ni la surenchère de drames. Convaincue par ce tome, je lirai le tome suivant consacré cette fois à une jeune femme persuadée d’être victime d’une malédiction.

  • Seigneur et époux, Lynsay Sands (Harlequin – Collection Victoria)

En plus de la couverture assez énigmatique, ce que je retiendrai en priorité de ce roman, c’est l’humour. Un humour qui ne vole pas super haut, mais qui, je dois l’avouer, a très bien fonctionné sur moi. C’est simple, pendant presque la moitié du roman, j’ai multiplié les rires et les sourires.

J’ai ainsi adoré les moyens plutôt extrêmes mis en place par Lady Helen, avec l’aide de sa tante et des personnes du village, pour tenir à distance le mari que le roi Henri lui a imposé. Je ne gâcherai pas l’effet de surprise, mais ce n’est pas super ragoûtant que ce soit pour son promis ou elle-même. C’est que pour rester célibataire, il faut parfois en venir à des solutions radicales et accepter de se salir !

Et si Lady Helen refuse de se marier, c’est qu’elle a de bonnes raisons, à commencer par le caractère irascible de son futur mari, un guerrier farouche, et la méchanceté avec laquelle il traite les personnes sur lesquelles il est censé veiller. Pour preuve, elle doit parfois en accueillir certaines qui viennent trouver chez elle autant un travail qu’un refuge. Mais alors, comment expliquer qu’à la place de la punir vertement de toutes les choses qu’elle lui fait subir, Lord Hethe Holden se montre étonnamment conciliant ?

Il semble même prendre plaisir à la prendre à son propre jeu, lui prouvant que lui également sait faire preuve d’humour et de malice. Et puis, où est passée toute cette violence qui pousse Holden à demander à l’intendant de son domaine de punir avec cruauté ses gens, qu’ils soient femmes ou enfants ? Un mystère que Lady Helen va devoir résoudre avant d’y avoir un peu plus clair dans son cœur…

Au gré de leurs interactions et des découvertes qu’ils font l’un sur l’autre, leurs sentiments vont évoluer et tendre vers quelque chose de bien plus doux et sensuel que la défiance et la méfiance. Mais, hélas, se tapit dans l’ombre une menace que ni la belle et rebelle Lady Helen ni le vaillant et ténébreux Holden ne semblent voir s’approcher… La seconde partie du roman change complètement de ton et d’ambiance, ce qui m’a un peu déstabilisée. J’ai néanmoins apprécié l’aura de complot et de mystère que l’autrice instaure bien que, pour ma part, j’avais assez vite anticipé le fin mot de l’histoire.

En résumé, Seigneur et époux fut une lecture très divertissante que je vous recommande si vous avez envie d’une histoire mêlant avec efficacité humour, amour et trahison. Un cocktail qui, pour ma part, me plaît toujours beaucoup, a fortiori quand, comme ici, il ne souffre d’aucun temps mort.

Au pays des eucalyptus, Elizabeth Haran

Couverture Au pays des eucalyptus

Quand, en 1910, Nola Grayson, une jeune préceptrice en avance sur son temps, quitte l’Angleterre pour rejoindre les terres hostiles et inhospitalières d’Australie, elle sait qu’elle aura fort à faire pour trouver sa place. Parviendra-t-elle à trouver le bonheur par-delà les océans ? Une saga digne des meilleurs romans de Tamara McKinley et Sarah Lark.
Nola Grayson est une jeune préceptrice en avance sur son temps. Mais, en 1910, la bonne société londonienne ne veut pas d’une enseignante aux méthodes pédagogiques jugées subversives. Ne prône-t-elle pas, entre autres, l’émancipation de la femme ?
Aussi, quand Nola se voit proposer un poste à des milliers de kilomètres de chez elle, en Australie, décide-t-elle de tenter l’aventure. Pleine d’optimisme.
Mais, une fois arrivée sur l’île continent, elle déchante. Les habitants de cette partie reculée du bush attendaient un instituteur. Quelle n’est donc pas leur surprise de voir débarquer une femme… Nola parviendra-t-elle à s’imposer dans cette terre dure et inhospitalière ? Et à trouver le bonheur ?

L’Archipel (4 février 2021) – Papier (22€) – Ebook (15,99€)
Traduction : Penny Lewis

AVIS

J’ai tout simplement adoré cette histoire dépaysante à souhait ! Il ne m’a d’ailleurs pas fallu longtemps pour dévorer ces 450 pages d’aventure, d’amitié, d’amour et de quête de soi, sous un soleil de plomb et dans une sécheresse de tous les diables !

Dans un prologue qui ne manque pas d’humour, l’autrice ébauche déjà les principaux traits de son héroïne résolument en avance sur son temps : indépendante, volontaire, contre les conventions sociales qui enferment les femmes dans des rôles prédéterminés, pour l’égalité entre les sexes, aux méthodes d’enseignement atypiques… Cette femme ne ressemble pas vraiment à celles que l’on peut rencontrer au sein de l’aristocratie londonienne de 1910, ce qui explique le fait qu’elle n’arrive guère à conserver sa place d’enseignante plus que quelques semaines. Alors, elle n’hésite pas très longtemps quand une opportunité se présente à elle, quand bien même celle-ci serait à des milliers de kilomètres de chez elle, dans le très isolé outback australien.

Malheureusement pour elle, l’accueil est plutôt froid, et c’est un euphémisme. Le propriétaire du domaine où elle doit travailler, Langford Reinhart, et son intendant, Galen Hartford, attendaient avec impatience un enseignant, et non une enseignante. Ils se refusent donc obstinément à lui ouvrir leurs portes ! En effet, pour ces messieurs, le sexe faible n’a rien à faire dans l’outback où les conditions de vie sont extrêmement difficiles et pour le moins solitaires. Mais il faudra bien plus à Nola que le rejet de ses employeurs pour la convaincre de retourner en Angleterre, où rien ne l’attend si ce n’est le regard désapprobateur et réprobateur de la bonne société.

La jeune femme va donc tout faire pour gagner sa place et prouver que oui, une femme peut affronter la faune et la flore locales, survivre dans un climat fiévreux où la sécheresse et la chaleur vous étouffent, faire face sans geindre aux intempéries et multiples dangers qui entourent une vie isolée de tous ! Mieux, Nola est bien déterminée à prouver à ces deux hommes, qui la rejettent sans même la connaître, qu’elle désire ardemment cette vie d’aventure, dépourvue des artifices de la vie en société. Dans l’outback, seules vos compétences, votre détermination, votre pugnacité et votre capacité à travailler dur comptent, pas la manière dont vous respectez des codes sociétaux, bien souvent futiles et injustes envers les femmes.

J’ai eu un énorme coup de cœur pour Nola qui est une jeune femme volontaire qui sait ce qu’elle veut et qui est prête à se battre pour l’obtenir, quitte à tout chambouler autour d’elle et à se lancer à la découverte d’un mode de vie complètement différent du sien. Ainsi, elle ne recule devant rien et affronte avec courage et la tête haute toutes les situations. Malgré le rejet de ses employeurs, elle s’investit corps et âme dans sa nouvelle vie, allant bien au-delà de ce que l’on attend d’elle, et se montrant bien souvent très utile pour trouver des solutions innovantes aux problèmes du domaine… Mais si elle a confiance en elle et en sa capacité d’adaptation, elle sait aussi faire preuve d’humilité et ne se présente jamais en madame Je-sais-tout. Elle est convaincue de l’importance de l’éducation, mais reconnaît aussi la valeur de l’expérience.

Tout autant de qualités qui la rendent précieuse et inspirante ! Dommage que Galen et Langford ont du mal, du moins dans un premier temps, à le voir et à le reconnaître. Il faut dire que ces deux hommes, très différents l’un de l’autre, partagent pourtant cette même défiance envers les femmes ! Une situation intenable qui va pousser Nola à tout faire pour en comprendre les causes. De fil en aiguille, des secrets vont être dévoilés, et Nola va devoir faire face à ses propres sentiments afin de démêler le vrai du faux… Il existe un certain mystère autour de la disparition des femmes de Galen et de Langford, et si j’avais plus ou moins rapidement compris la réalité derrière les non-dits, j’ai apprécié la manière dont l’autrice a géré cet aspect de l’intrigue. Cela, en plus d’introduire un peu de suspense et de mystère, permet de mieux comprendre les deux hommes.

À cet égard, je ressors complètement séduite par leur évolution, et plus particulièrement par celle de Langford, un homme amer, tyrannique et aigri qui va réussir à faire fondre mon cœur. Et je dis chapeau à l’autrice, parce que pendant une bonne partie du roman, j’ai fini par croire son cas désespéré ! Mais de fil en aiguille, la détermination, le courage et le franc-parler de Nola vont arriver à s’immiscer dans le cœur de cet être revêche, qui va alors nous dévoiler une tout autre facette de sa personnalité. Une facette qui permet de mieux comprendre la fidélité et l’affection de Galen à son égard, et d’imaginer l’homme qu’il avait été avant que le drame ne vienne le frapper. Si son évolution est si touchante, c’est avant tout parce qu’elle est progressive et réaliste !

Galen est également un homme auquel je me suis attachée et dont j’ai apprécié la gentillesse discrète, la présence rassurante et la dévotion envers ses enfants qu’il a tentés, peut-être un peu maladroitement, de protéger du passé. D’ailleurs, si j’ai apprécié la personnalité des trois enfants, j’avoue avoir craqué pour la petite dernière qui a noué une belle et profonde relation avec Nola, la seule présence féminine dans sa vie depuis la mort de sa mère.

Je n’évoquerai pas tous les personnages, mais ce qui est certain, c’est que l’autrice a réalisé un très beau travail sur ceux-ci, les dotant d’une personnalité complexe, dont on a envie de comprendre toutes les forces et les faiblesses. Certains personnages m’ont très agréablement surprise, mais j’ai eu également une petite déception, qui prouve que les bonnes intentions n’aident pas à former les plus belles et fortes relations. Si l’ambiance est résolument masculine au sein du domaine, Nola saura nouer une amitié avec une patronne d’hôtel qui a aussi son franc-parler. Ouverte d’esprit, notre enseignante fera également connaissance avec une tribu aborigène, découvrant une culture autre, faite de périodes d’errance, de croyances fortes, et d’un bel esprit d’accueil… J’ai beaucoup apprécié ces échanges entre Nora et la tribu avec laquelle elle sera plus ou moins liée, du moins provisoirement.

Au-delà des personnages, ce roman est une ode à l’aventure ! L’action et les dangers sont ainsi bien présents, qu’ils soient météorologiques ou humains. Au fil des pages et d’une vie dont elle appréhende progressivement tous les aspects, Nola va être poussée dans ses retranchements et va devoir puiser au fond d’elle-même les ressources pour affronter un avenir qui s’annonce difficile, mais à la hauteur d’une femme de sa trempe ! Une femme, certes avec ses propres peurs, mais une femme d’exception qui semble plus que taillée pour l’outback australien.

Quant à la plume de l’autrice, je l’ai beaucoup appréciée. Simple, rythmée, dynamique et fluide, elle rend la lecture très plaisante, d’autant que l’autrice, à travers son héroïne et son légendaire franc-parler, n’hésite pas à introduire quelques pointes d’humour. C’est le genre de style efficace qui vous donne parfois plus l’impression de vivre le roman que de le lire…

En conclusion, Au pays des eucalyptus est un roman qui m’a tenue en haleine, que ce soit pour le beau moment d’évasion et de dépaysement qu’il m’a offert ou son côté grande aventure qui ne manquera pas d’apporter son lot de dangers et d’actions. Mais c’est surtout un très beau roman de vie, une fresque épique et touchante dépeignant la manière dont une femme en avance sur son temps va s’imposer dans un environnement hostile, et prouver à tous qu’être une femme, même en 1910, ce n’est pas être faible ! Empli de tendres et intenses moments, d’amitié, de doutes et de promesses d’amour, cet ouvrage devrait tour à tour vous divertir, vous toucher et vous pousser à croire en l’existence des secondes chances et de la capacité de chacun à retrouver le bonheur après la tempête.

Je remercie les éditions de l’Archipel de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis..

La Belle et le Highlander, Nicola Cornick

Couverture Les héritières MacMorlan, tome 1 : La Belle Et Le Highlander

Forres Castle, Écosse, 1803

Robert, marquis de Methven, exige un mariage de convenance avec Lucy, pour hériter des domaines MacMorlan à titre de réparation. Lucy, farouchement opposée à toute idée d’engagement, refuse et éconduit le marquis, malgré le charme viril qu’il dégage. Mais, lorsque Robert menace de révéler ses activités secrètes, elle panique. S’il venait à se découvrir qu’elle écrit des missives romantiques contre de l’argent, elle serait à jamais déshonorée…

AVIS

Nous faisons la connaissance de Lucy, une jeune aristocrate qui a un passe-temps plutôt inhabituel, voire scandaleux pour une personne de sa condition… En effet, notre lady excelle dans l’écriture de lettres érotiques bien qu’elle n’ait jamais elle-même connu l’amour charnel autrement que par les livres. Et pour cause, elle n’est pas mariée, mais elle est surtout terrifiée à l’idée d’unir son corps à celui d’un homme. Une peur viscérale qui s’explique par un drame de son passé… Pour ceux sensibles à cette thématique, je vous rassure, il n’est point ici question d’abus sexuels, mais plutôt d’une perte difficile à surmonter et d’une réalité historique que les progrès de la médecine auraient trop vite tendance à nous faire oublier.

Alors que Lucy essaie de mener une existence simple et de paraître sous son meilleur jour en société, tout menace de voler en éclats à cause d’un service qu’elle a accepté de rendre à son frère : rédiger une lettre enflammée afin de persuader la fiancée du marquis de Methven de le quitter pour lui. Mais Lucy n’avait pas prévu qu’une fois la fiancée envolée, Robert devrait en chercher une autre et que, comble de malchance, elle serait le seul choix possible pour d’obscures raisons d’héritage. Va ainsi commencer un jeu du chat et de la souris entre un marquis bien décidé à épouser Lucy afin d’avoir un héritier et de pouvoir conserver son domaine, et Lucy déterminée à tenir hors de sa couche ce séduisant, mais pas vraiment gentleman, marquis !

L’alchimie entre les deux est évidente et indéniable, ce qui explique que Robert ne comprend pas pourquoi cette lady, qui cache des réserves de passion, prétend ne pas être intéressée par les plaisirs charnels. Peu crédible quand on note avec quel empressement, elle répond à ses étreintes… De fil en aiguille, et au gré de leurs échanges toujours chargés d’électricité, Robert arrive néanmoins à fendiller la carapace de la jeune femme et à découvrir le secret qui hante son corps et son âme depuis de nombreuses années. Un secret qui fera, dans une certaine mesure, écho à un drame familial qu’il a tenté de fuir sans vraiment y arriver.

Si j’ai adoré la personnalité de Lucy, savant mélange de détermination, de passion et de sensibilité, j’ai aussi apprécié le caractère séducteur de Robert qui, bien que fort physiquement, l’est finalement peut-être moins que Lucy sur le plan émotionnel. Chose que l’on découvre au fur et à mesure d’une lecture passionnante et addictive qui donne envie de tourner les pages les unes après les autres.

Néanmoins, dans la dernière partie du roman, on finit par tomber dans un schéma assez répétitif, un peu comme si l’autrice prenait le prétexte du blocage et de la peur de Lucy pour les relations charnelles afin de multiplier les scènes érotiques. Or, si je pense que cela pourra plaire à certains lecteurs, cela m’a profondément ennuyée ! Je reconnais toutefois qu’on ne tombe jamais dans la vulgarité et que l’autrice a veillé à ce que son protagoniste masculin bride ses élans physiques afin d’aider sa femme à surmonter ses peurs sans jamais la brusquer ni la forcer. Un bon point si l’on considère le nombre de romances historiques dans lesquelles les relations conjugales sont bien souvent plus proches du viol que de l’amour.

Au-delà des problèmes émotionnels qui rendent la relation entre nos deux héros parfois hésitante, une menace bien plus dangereuse et palpable se met également en travers de leur route. Un méchant, certes un peu caricatural, mais qui aura le mérite de mettre un peu de piment dans l’histoire, et de pousser un certain personnage à réaliser la force de ses sentiments pour une femme qui a depuis longtemps cessé de n’être qu’un objet de désir… Certains passages mettront en avant le courage de Lucy et sa détermination à se battre pour un bonheur qu’elle est bien décidée à revendiquer, quitte à brusquer un époux peu enclin à partager ses blessures du passé.

En bref, une romance historique agréable, bien que peut-être inégale sur la durée, qui vous fera passer un bon moment de divertissement auprès de deux protagonistes qui vont devoir combattre ensemble leurs propres démons afin d’espérer bâtir une relation sereine et à la hauteur de l’attirance et de la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

En Arden, Mathilde Hug

En arden par Hug

Une compagnie de théâtre monte Macbeth, la police blesse à mort un jeune garçon et des émeutes éclatent dans Paris. Alors que son couple bat violemment de l’aile, Julie lit Shakespeare, se languit de son amant et retrouve son amie Sophia en soirée. Privé et politique sont les deux faces de la même pièce, en constante correspondance ; ils font d’En Arden le tiers lieu au sein duquel Julie, héroïne toute contemporaine, joue les équilibristes.
Mathilde Hug compose ici un premier grand roman féministe, dans lequel elle réussit à harmoniser le tragique propre à l’époque, les outrances médiatiques, les élans du désir, l’onirisme des parrainages littéraires avec les drames de l’intime.

Gorge Bleu – 252 pages – Broché (17€)
Illustration de couverture : Christelle Diale

AVIS

J’ai tout de suite été séduite par la couverture poétique et onirique qui laissait présager un texte tout en délicatesse.

Et c’est exactement ce que j’ai trouvé dans ce roman, du moins dans la forme, puisque le fond se concentre sur des thématiques sociétales fortes et importantes. Ainsi, les nombreuses références littéraires et les pensées et états d’âme de Julie mettent en lumière une actualité brûlante et des schémas de pensées archaïques, certaines issues du colonialisme et du patriarcat. Des pensées délétères et des préjugés qui égratignent chaque jour un peu plus le vivre-ensemble et menace d’imploser à chaque moment. C’est d’ailleurs dans un certain climat de tension que nous évoluons, des échauffourées ayant éclaté après l’interpellation d’un lycéen qui a mal tourné. Un drame qui ne sera pas sans faire écho à d’autres, ceux-là bien réels…

Si Julie nous semble évoluer dans son monde intérieur, elle se prend la réalité en pleine face : son couple est une vaste fumisterie, les sourires sont parfois un moyen détourné d’obtenir ce que l’on souhaite, le monde est injuste, le sexisme et le harcèlement de rue, une réalité, et la France pas forcément ce pays de tolérance qu’il se targue d’être. Mais alors qu’elle s’informe, s’indigne et essaie de comprendre, son compagnon se contente d’un cynisme propre à une certaine élite intellectuelle qui semble parfois déconnectée des drames du quotidien, préférant s’enfermer dans des idées et postures bien plus confortables. Mais jusqu’à quand peut-on faire la sourde oreille et rester en retrait du monde ? Jusqu’à quand peut-on prétendre ignorer que la politique d’intégration défendue par le modèle républicain français se soit transformée, au fil du temps, en une injonction à subir la discrimination en silence ? Comment peut-on laisser le racisme gangréner les esprits et les injustices durablement s’établir ?

La dénonciation du racisme et de l’hypocrisie autour de la question tient une place importante dans le roman, mais l’autrice évoque également les discriminations envers les femmes, mais surtout le rôle et la place que la société leur a assignés. Injonctions à se taire, injonctions à paraître, injonctions à enfanter, mais pas à explorer sa sexualité sous le prisme du plaisir… Difficile de dire les femmes libres ! N’oublions pas non plus la manière dont leur présence dans la rue est bafouée et soumise aux regards des hommes qui se sont approprié l’espace public : sifflement, insultes, regards salaces, frottements… Quand on est une femme, et quoi qu’on puisse faire, on est certaine d’y être confrontée à un moment de sa vie, plus probablement tout au long de sa vie.

Mais, peut-être pire, cette oppression et étouffante domination ne se limitent pas à la rue. Combien de femmes n’ont-elles pas pu ou osé dire non à leur compagnon, petit ami ou mari ? Combien doivent encore subir le mépris quotidien et ces petites phrases destinées à les remettre à leur place ? Combien se sont laissées prendre dans les filets d’un manipulateur ?

En parallèle de ces thématiques, on suit les coulisses d’une pièce de théâtre que tente de mettre en scène Thomas, avec l’aide de Julie. Mais entre les doutes personnels de l’homme, ses propres barrières mentales et les conflits entre les acteurs, la situation est loin d’être reposante. Cet interlude dans le monde du spectacle avec son aura toute shakespearienne m’a bien plu et offre une vision réaliste, et non idéaliste, du processus créatif et de ses difficultés… J’ai également apprécié la subtilité avec laquelle théâtre au sens strict du terme et théâtre de vie se fondent dans une mélopée grinçante.

Si l’écriture est puissante, poétique et belle à la fois et les différentes thématiques intéressantes, notamment par toutes ces réflexions et prises de conscience qu’elles suscitent, du racisme à la « puissance du masculin » en passant par tous ces doutes qui forment les personnalités, ce texte pourra surprendre. Car, du moins pour moi, on est bien plus à la croisée de l’essai et du roman que de la pure œuvre de divertissement. Un mélange audacieux, très bien amené, et plutôt percutant, qui a bien fonctionné sur moi, mais qui ne convaincra pas forcément les lecteurs en quête d’une simple histoire, et non d’une œuvre mêlant avec un certain sens de l’à-propos trajectoire individuelle et débâcle collective.

En conclusion, En Arden fait partie de ces textes forts, portés par une belle et délicate plume, qui bousculent les certitudes et poussent les lecteurs à s’interroger sur leurs propres croyances et le miroir déformant à travers lequel ils en sont venus à les façonner. Engagé, et par certains aspects militant, voici un ouvrage qui ne laissera personne indifférent, et dont la puissance réside, entre autres, dans la manière dont il fait le parallèle entre littérature, crises existentielles et drames actuels.

« J’écoute le bruit qui gonfle, qui ondule, qui se retire et qui revient, tapageur, violent. « 

Je remercie Babelio, Mathilde Hug et les éditions Gorge Bleu pour m’avoir envoyé ce livre en échange de mon avis.

Pas de trois, Gwladys Viscardi

Pas de trois par Viscardi

En fuite après avoir commis l’irréparable, la belle Emma, égarée, épuisée, finit par trouver refuge au sein de bois inconnus, où les ondes paisibles du lac et les lentes allées et venues des cygnes ne suffisent à adoucir la perte de sa vie passée.

Le Prince Rawdon, vain et solitaire, rencontre la jeune femme lors d’une partie de chasse et tombe immédiatement sous son charme.

Mais dans la forêt, le danger rôde. L’enchanteur qui y a élu sa demeure, perçoit Emma comme une menace à de secrets desseins et, furieux, jette sur elle une cruelle malédiction. Cygne le jour, humaine la nuit, projetée au sein d’enjeux qui la dépassent, tout salut semble impossible, si ce n’est la mystérieuse, ténébreuse, et non moins inquiétante Eva.

Et si la fille de l’enchanteur pouvait se révéler une alliée inattendue ?

Books on Demand (27 octobre 2019) – 396 pages – Papier (13,99€) – Ebook (3.99€)

AVIS

Une plume délicate et poétique au service d’un univers enchanteur ! 

Nul besoin de vous dire que j’ai complètement craqué devant la couverture que je trouve aussi enchanteresse et mystérieuse que sublime. Elle est d’ailleurs à l’image de la plume de l’autrice qui m’a subjuguée par l’élégance et la finesse avec laquelle elle nous plonge dans cette réécriture du Lac des cygnes. N’ayant jamais eu la chance de voir ce ballet, je ne me prononcerai pas sur le degré de liberté pris, mais ce qui est certain, c’est que l’autrice a réussi à retranscrire toute l’idée de mouvement et de poésie que l’on est en droit d’attendre d’une telle œuvre.

Cela se ressent dans le choix des mots et la beauté de longues phrases qui prennent le temps de s’écouler au rythme des sentiments et des espoirs des personnages. Et puis, il y a cette manière dont l’autrice exalte nos sens et plus particulièrement la vue, sa plume étant indéniablement visuelle et immersive. Page après page, on s’imprègne de l’atmosphère des bois, de l’ambiance de suspicion, la forêt étant habitée par d’innombrables espions à bec et à plumes, de l’aura de danger, mais aussi d’espoir qui entoure nos protagonistes.

Un ballet fascinant prend ainsi vie sous nos yeux à condition d’apprécier les plumes poétiques et les romans d’ambiance dans lesquels chaque chapitre ne donne pas lieu à un rebondissement. Pour ma part, c’est quelque chose que j’ai adoré, mais j’ai conscience que ce qui fait le charme du roman pour moi pourra donner à d’autres un certain sentiment de lenteur et de langueur. Ne vous attendez donc pas à une histoire menée tambour battant, mais plutôt à une histoire qui prend le temps de se dévoiler à nous dans toute sa complexité et sa splendeur. Les enjeux et les ressorts dramatiques se dévoilent ainsi avec subtilité au fil de la lecture.

Deux jeunes femmes fortes et courageuses…

M’attendant à une narration alternée traditionnelle, j’ai quelque peu été déroutée par le découpage en trois parties du roman, chacune consacrée à l’un des trois protagonistes. Si cela manque peut-être de liant, ce découpage nous permet néanmoins d’appréhender avec une certaine acuité les différents enjeux de l’intrigue selon la perspective de chacun. À cet égard, je dois avouer avoir largement préféré la partie consacrée à Eva, le personnage, du moins pour moi, dont la psychologie est la plus fine, aboutie et complexe.

Cette jeune femme vit depuis toujours sous le joug d’un père malfaisant, violent et haineux qui utilise sa magie pour la contraindre elle, mais aussi tous ceux qui ont eu le malheur de croiser sa route. Année après année, il n’a ainsi pas hésité à transformer des êtres humains en une armée d’oiseaux obéissants et menaçants. Une méchanceté à laquelle n’a pas échappé Emma, une jeune femme de bonne naissance qui, après un crime de légitime défense, a dû fuir amis, famille et maisonnée avant de trouver refuge dans, malheureusement pour elle, la forêt de cet ignoble enchanteur.

En quittant une vie de confort afin d’éviter la mort, la douce et belle Emma n’aurait jamais pensé devoir affronter le courroux d’un enchanteur peu enclin à laisser ses plans machiavéliques menacés par l’arrivée d’une péronnelle. Ne pouvant l’occire sans en subir les conséquences, il lui lance un enchantement aussi pernicieux qu’effroyable : le jour, la belle se transformera en cygne ! Cela, suffira-t-il à l’éloigner durablement du Prince Rawdon, rencontré fortuitement, ou la jeune femme, avec l’aide inespérée d’Eva, pourra-t-elle trouver un moyen d’obtenir du prince ce salut tant espéré ?

… pour un conte qui bouleverse avec brio et subtilité les codes du genre !

Cette réécriture du célèbre ballet Le Lac des cygnes m’a très agréablement surprise, l’autrice n’hésitant pas à casser les codes des contes traditionnels dans lesquels les princes sont tout-puissants, et les princesses magnifiées dans leur impuissance. Ici, le prince nous apparaît presque faire de la figuration quand Emma et Eva prennent leur vie à bras-le-corps, se rebellent, luttent, trébuchent avant de se relever la tête haute et la tête emplie d’idées de liberté ! Chacune à leur manière, elles sont fortes et refusent de courber l’échine devant l’adversité et les épreuves qui ne manqueront pas de croiser leur route.

Rien ne les prédisposait à se rencontrer et pourtant, les deux jeunes femmes semblent être faites pour être complices, unies par ce même souhait d’émancipation. Un souhait qui m’a semblé être au cœur du récit : l’une souhaitant se libérer d’un père et d’une forêt aux limites infranchissables, l’autre des carcans de la société et du « sois belle et tais-toi » dans laquelle elle a été élevée. Si je n’ai guère été étonnée du courage d’Eva qui, élevée sans tendresse ni amour, a appris dès son plus jeune âge la force de la débrouillardise et l’importance d’être maître de son destin, Emma m’a surprise. Choyée depuis toujours, on aurait pu craindre qu’elle s’effondre devant le destin qui semble s’acharner sur elle quand elle nous prouve qu’être belle ne signifie pas être dépourvue de caractère, de pugnacité, de courage et d’audace ! La jeune femme, loin de s’effondrer, se révèle dans l’adversité.

En plus du travail effectué sur la psychologie des deux jeunes femmes, j’ai apprécié la manière dont l’autrice a pensé le duo et son évolution. Alors qu’en début de roman, Eva nous apparaît presque inquiétante, que ce soit en raison du noir qu’elle porte ou des secrets qu’elle refuse de dévoiler, elle finit par gagner le cœur des lecteurs, mais pas seulement. De fil en aiguille, la relation entre les deux jeunes filles change de nature, se renforce jusqu’à prendre une tournure que je trouve magnifiquement amenée. Il y a ainsi beaucoup de tendresse et de poésie dans la relation entre Eva et Emma, chacune exprimant ses émotions et sentiments avec une retenue teintée d’espoir et de craintes face à un avenir qui s’annonce compliqué…

Un prince sauveur ou troisième roue du carrosse ?

Quant au prince, s’il nous offre d’abord l’image d’un bellâtre superficiel et inconstant intéressé seulement par la chasse, le portrait finit par nous sembler quelque peu injuste et réducteur. En suivant son point de vue, on comprend que la chasse est pour lui un exutoire à sa frustration et qu’il n’est pas plus libre de ses choix que nos deux jeunes femmes, sa prison étant seulement d’une autre nature. On apprend donc à connaître les tours et contours d’une vie rythmée par les obligations royales, l’espoir d’obtenir auprès de la reine des fées un remède à la maladie d’un père qui ne semble guère lui faire confiance, et ses rêveries au sujet d’Emma. Une jeune femme qui, malgré les doutes qu’il a à son sujet, a réussi à capter son attention et à lui donner des envies de noces…

Plus complexe qu’il n’y paraît sans être d’une profondeur abyssale, Rawdon ne vole néanmoins pas la vedette à Emma et Eva, nous apparaissent plutôt comme un rouage nécessaire à leur desiderata de liberté. J’ai, en outre, apprécié la manière dont l’autrice utilise ce personnage pour nous pousser avec subtilité à réfléchir aux archétypes des princes dans les contes et autres histoires de princesse. Ainsi, quand on loue la bravoure des princes, on occulte que leur motivation n’est point la noblesse ou une quelconque grandeur d’âme, mais bien la beauté de leur demoiselle en détresse et la volonté de prouver leur bravoure… Un schéma auquel ne déroge pas Rawdon même si au fil du livre, on finit par ressentir une certaine pitié pour ce jeune homme qui n’aspire qu’à prouver sa valeur à un père qui semble bien plus prompt à le dédaigner qu’à le soutenir et à l’encourager.

Quand l’ennemi se conjugue également au féminin…

Au-delà du trio, j’ai également apprécié l’aura de mystère et de danger entourant l’enchanteur bien que j’aurais peut-être apprécié d’en apprendre un peu plus sur ce dernier, d’autant qu’il m’a semblé quelque peu caricatural par rapport aux autres personnages. La manière dont l’intrigue autour de cet affreux personnage est résolue m’a, en outre, paru un peu précipitée. En revanche, la reine des fées nous apparaît plus nuancée avec cette impression que cette alliée d’aujourd’hui pourrait faire le redoutable ennemi de demain. Puissante et intelligente, elle semble, en effet, tisser sa toile autour du prince sans que ce dernier ne s’en rende compte. Il faut dire qu’il est bien plus doué à la chasse que sur le terrain politique qui nécessite une subtilité et une certaine capacité à toujours avoir un pion d’avance, dont il semble complètement dépourvu… Je suis vraiment curieuse de découvrir comment les choses vont évoluer dans le deuxième tome, en croisant les doigts pour que notre beau prince gagne en perspicacité.

En conclusion, j’ai trouvé un petit côté révolutionnaire, voire féministe, à ce conte qui nous montre comment deux jeunes femmes, contraintes par les hommes et la société, vont tout faire pour gagner leur liberté, une liberté à laquelle aspire également un prince. Cette magnifique réécriture du célèbre ballet Le Lac des cygnes tout en poésie ravira les amateurs de belles plumes qui savent retranscrire, grâce à la beauté et le choix des mots, l’essence d’une histoire empreinte de magie, de mystère, de danger, d’espoir et d’illusions. Un roman à l’ambiance délicate, enchanteresse et envoûtante que je ne peux que vous recommander si vous appréciez les histoires immersives dont l’intérêt réside autant dans l’atmosphère que l’intrigue et les personnages.

Le sang des Belasko, Chrystel Duchamp

Couverture Le sang des Belasko

Cinq frères et sœurs se réunissent dans la maison de leur enfance, la Casa Belasko, une imposante bâtisse isolée au cœur d’un domaine viticole au sud de de la France.
Leur père, vigneron taiseux, vient de mourir. Il n’a laissé qu’une lettre à ses enfants, dans laquelle sont dévoilés nombre de secrets.
Le plus terrible de tous, sans doute : leur mère ne se serait pas suicidée – comme l’avaient affirmé les médecins six mois plus tôt. Elle aurait été assassinée…
Au cours de cette nuit fatale, les esprits s’échauffent. Colères, rancunes et jalousies s’invitent à table. Mais le pire reste à venir. D’autant que la maison – coupée du monde – semble douée de sa propre volonté.
Quand, au petit matin, les portes de la Casa se rouvriront, un membre de la fratrie sera-t-il encore en vie pour expliquer la tragédie ?

L’Archipel (14 janvier 2021) – 240 pages – broché (18€) – Ebook (12,99€)

AVIS

Ayant adoré le premier roman de l’autrice, L’Art du meurtre, je me suis jetée avec avidité sur Le sang des Belasko, pressée de découvrir où l’esprit diaboliquement tortueux de Chrystel Duchamp allait cette fois nous emmener. Et je peux d’ores et déjà vous dire que je n’ai pas été déçue du voyage !

Toutes les familles ont leurs petits, voire grands secrets, et quelques squelettes dans le placard, mais la famille Belasko pousse le concept à un niveau difficilement imaginable ! Alors, rien d’étonnant à ce que la situation devienne explosive quand les cinq frères et sœurs se retrouvent dans la maison de leur enfance suite au décès de leur père, survenu six mois après le suicide de leur mère. Deux drames rapprochés qui auraient pu pousser ces cinq adultes à faire table rase du passé. Mais c’était sans tenir compte du caractère rancunier de cette famille, des petites mesquineries jamais pardonnées, des trahisons injustifiables, des secrets peut-être pas si bien gardés que cela, des jalousies tenaces, et de tous ces non-dits qui ont fini par semer la discorde au sein d’une fratrie pourtant très unie par le passé. Et ce n’est pas une lettre faisant mention d’une nouvelle fracassante qui risque d’apaiser les tensions…

Avec ce roman, Chrystel Duchamp répond à cette question obsédante que l’on se pose quand on s’éloigne de personnes dont on a été proches, au point parfois d’en venir à ne plus les supporter : comment en est-on arrivé là ? Comment des enfants qui ont une enfance heureuse, entourés par des parents aimants, et ayant vécu dans un certain luxe, ont pu en arriver à se détester autant ? Les parents, en favorisant certains plus que d’autres, n’ont-ils pas participé à cette débandade des sentiments ? Cela n’explique pas tout, bien sûr, mais ayant personnellement vite pris en grippe Solène et sa manière de considérer ses traitements de faveur comme chose acquise et normale, j’aurais tendance à croire que oui. Mais comme dans tous les drames familiaux, la situation ne saurait être aussi simple : il semble y avoir quelque chose de fondamentalement mauvais et vicié chez les enfants Belasko…

Pourtant, au cours d’une soirée qui changera la vie à la Casa Belasko à jamais, on sent encore quelques sentiments fraternels, réminiscence d’un passé heureux et insouciant. Quelques bribes de lumière dans cette maison coupée du monde extérieur, témoin nostalgique du bonheur passé, avant de devenir le témoin silencieux, mais pas consentant, d’un drame annoncé.

Une maison qui tient ici un rôle particulier et qui, d’une certaine manière, faire preuve de cette humanité qui tend à avoir déserté le cœur et la conscience de Philippe, Mathieu, David, Garance et Solène. Alors que le temps s’écoule au rythme des ressentiments, l’autrice nous plonge sans faux-semblant dans l’âme noircie de ses protagonistes tellement égocentriques, vaniteux, vindicatifs et ingrats qu’ils se révèlent bien incapables de compromis, de concession et d’une once de compassion… Et ceci même envers des personnes de leur propre sang avec lesquelles ils ont pourtant vécu des jours heureux et emplis de tendresse. De fil en aiguille, et à mesure que les barrières de chacun tombent, on comprend comment ces frères et sœurs en sont venus à développer de bien vils sentiments. Pêché d’orgueil, de jalousie, de luxure… plus de doute, le mal est en la demeure, mais il ne prend pas la forme que l’on aurait pu craindre.

Si vous espérez trouver chez les Belasko des personnages touchants, vous risquez la déception, mais si vous acceptez de vous plonger dans ce qu’il y a de plus vil chez les humains, vous allez adorer ce huis clos familial addictif qui, dans une ambiance de tension extrême, aborde avec brio des thèmes divers et variés, et soulève cette question intéressante de l’inné et de l’acquis. Sans vous en dire plus, j’ai également adoré cette impression de prophétie auto-réalisatrice qui plane sur l’ombre des Belasko, nous prouvant qu’en se focalisant sur le passé, on tend parfois à devenir le propre artisan de son malheur !

L’autrice, d’une main de maître et avec un sens diabolique de la mise en scène, happe l’attention de ses lecteurs dès le prologue, en donnant la parole à un personnage atypique, et en nous faisant vite comprendre que va se jouer sous nos yeux un drame familial violent, mais non dénué de réalisme. Un drame en cinq actes qu’il est impossible de lâcher : on souhaite avec une curiosité presque malsaine découvrir tous les tenants et aboutissants d’une histoire teintée de mystères, de secrets, de cachotteries, et empreinte d’une violence implacable et aveugle qu’il semble impossible d’endiguer. Mais les frères et sœurs Belasko, sont-ils seuls responsables de leur malheur ou quelque chose qui les dépasse est intervenu pour faire de la Casa Belasko le témoin meurtri d’un drame familial dont personne, ou presque, ne ressortira indemne ?

Pour ma part, et c’est assez rare pour que je le mentionne, j’ai été surprise par les révélations finales qui m’ont poussée à repenser l’action depuis le début, avant de conclure que Chrystel Duchamp a le don de construire des intrigues, en apparence simples, mais qui cachent en leur fondement des secrets que seuls les esprits les plus tortueux, ou peut-être les plus attentifs, sauront démasquer. Je ne suis pas l’un d’entre eux et tant mieux, parce que j’aime cette impression d’avoir été baladée du début à la fin par une autrice qui sait où elle veut aller et n’hésite pas pour cela, à semer la discorde chez ses personnages, et le doute chez ses lecteurs !

Machiavélique et cynique, mais humainement réaliste, du grand Chrystel Duchamp, assurément !

Je remercie les éditions de l’Archipel pour m’avoir envoyé Le sang des Belasko en échange de mon avis, et l’autrice pour son gentil mot personnalisé ! Une attention rare et toujours hautement appréciée.