Les évaporés du Japon, Léna Mauger et Stéphane Remael

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J’ai tout de suite été intriguée par le livre reportage Les évaporés du Japon de Léna Mauger et Stéphane Remael. Je me suis donc empressée de le réserver en bibliothèque afin de le découvrir.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

« Mon fils était à l’école. Je suis sortie en laissant la maison ouverte. Abandonner son fils: peut-on faire pire ? J’ai fait cela. Je savais où j’allais. Partir, repartir à zéro. Être prête à tout… »

Chaque année, quelque 100 000 japonais s’évaporent sans laisser de traces… Débarrassés de leur passé, ils tentent de refaire leur vie en passagers clandestins de l’archipel. Lié à la honte et au déshonneur, le phénomène est au cœur de la culture nippone.

  • Broché: 260 pages
  • Editeur : Les Arènes (5 novembre 2014)
  • Collection : AR.PHOTO REPORT
  • Prix : 20,90€

AVIS

Les disparitions ne sont pas en soi un sujet typiquement japonais. Néanmoins, grâce à cet ouvrage, nous comprenons rapidement qu’il existe une exception japonaise aussi bien dans les méthodes mises en œuvre pour s’évaporer que les raisons qui peuvent pousser les personnes à s’y résoudre.

Ainsi s’est développé au Japon, devant ce phénomène important « d’évaporation », un secteur à part entière de l’économie avec des sociétés de « déménagement » du soir permettant à un citoyen japonais lambda de simplement disparaître. Cette concrétisation économique d’un phénomène tabou semble au final assez paradoxal comme sait si bien l’être la société japonaise.

Quant aux raisons de ces disparitions volontaires, phénomène nippon revêtant une ampleur certaine, elles sont multiples : licenciement, dettes devenues trop lourdes, échec à un examen… Autant de raisons qui peuvent sembler, aux yeux d’un Occidental peu coutumier de l’archipel, insuffisantes pour expliquer ce désir d’abandonner famille, amis et biens matériels. Mais ce serait négliger le poids des traditions et l’importance de rester dans le rang. Ce qui est d’ailleurs frappant dans certains témoignages, c’est cette volonté farouche de disparaître afin d’éviter à ses proches l’humiliation qui résulterait de la découverte de comportements déviants.

En filigrane, tout au long du livre, on perçoit l’importance du respect au Japon : respect des normes, de la hiérarchie, de son entreprise, de son rôle au sein de la société, des traditions, de l’étiquette… Avant d’être un individu à part entière, un Japonais est un maillon de la chaîne ; l’individualité semblant alors s’effacer au profit la collectivité.  Le rejet de ces règles ou l’incapacité de les respecter étant synonyme d’humiliation autant pour soi que pour sa famille, s’évaporer finit par sembler inéluctable et d’une certaine manière, le symbole de la dignité japonaise.

Le livre ne donne pourtant pas une image romantique de ces évaporations. Bien qu’elles puissent être parfois considérées comme un dernier sursaut de dignité, elles sont également d’une extrême violence pour les proches à l’instar de ce couple cherchant inlassablement leur fils âgé d’une vingtaine d’années au moment de sa disparition. Hiromi, la mère du disparu, assume parfaitement ses recherches alors que ce n’est pas forcément très bien vu dans la société japonaise :

« La plupart des gens qui recherchent des disparus le font en secret. Je sais que c’est mal vu, mais moi, j’ai dépassé ce cap. »

Certaines familles sont néanmoins plus chanceuses, leur « évaporé » finissant par reprendre contact. Mais cela ne signifie pas forcément un retour à une certaine normalité pour le « revenant ». Des pages se sont tournées, de nouvelles histoires se sont écrites sans que les évaporés n’y aient forcément leur place. D’autres évaporés finissent par purement et simplement disparaître en se donnant la mort…

J’ai beaucoup apprécié les photos de Stéphane Remael qui participent activement à l’atmosphère sombre et mystérieuse qui plane autour de ces évaporés. Loin des belles photos sur le Japon que l’on peut découvrir dans les guides touristiques, le photographe nous offre une vision plus rude et plus dure de la vie de tous ces laissés-pour-compte. Alors qu’ils sont un peu les fantômes de ce pays où la faiblesse et l’échec n’ont pas leur place, le photographe semble leur rendre, même si ce n’est que pour un instant, une réalité. Les émotions qui se dégagent de ses photos tirent peut-être un peu leur source dans l’expérience personnelle du photographe qui a également envisagé de s’évaporer.

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A noter qu’il est mentionné à différentes reprises la difficulté de mener les investigations autour de ce phénomène auquel la société japonais semble ne pas vouloir donner crédit dans une sorte de déni collectif. Cette démarche, utile pour que le lecteur apprécie la qualité du travail fourni m’a paru parfois un peu redondante. Mais c’est bien là la seule critique négative que je formulerais à l’égard de cet ouvrage.

NOTE : 4/5

LES AUTEURS

Léna Mauger a 31 ans. Journaliste (XXI et 6Mois), elle a publié un premier récit sur les Évaporés du Japon dans la revue XXI.
Stéphane Remael a 43 ans. Photographe pour la presse française et internationale. Dans ses reportages, il privilégie l’humain et les lumières denses et cinématographiques.

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En résumé, si vous désirez lire un livre reportage qui vous  permet de découvrir une spécificité japonaise, Les évaporés du Japon devrait vous plaire. A travers l’enquête, les témoignages et les photos de Stéphane Remael, vous découvrirez ce phénomène si particulier des évaporés. Ce livre, bien sûr, ne vous permettra pas de saisir tous les tenants et aboutissants de ce phénomène (les Japonais eux-mêmes y arrivent-ils?) mais il vous offrira une approche passionnante et éclairée.