Le jeu de l’assassin, Ngaio Marsh

Couverture Et vous êtes prié d'assister au meurtre de...

Six invités sont conviés par un excentrique collectionneur d’armes à participer à une murder party dans sa propriété campagnarde. Seulement, c’est un véritable cadavre qui est retrouvé à l’issue du jeu de rôles… La victime ? Charles Rankin, un quadragénaire aisé et coureur de jupons.
Parmi les coupables possibles ? Le maître des lieux, son majordome russe, un professeur d’origine russe, lui aussi, la maîtresse du défunt, son mari jaloux, la femme que Rankin devait épouser…

Parue en Grande-Bretagne en 1934, la première enquête de Roderick Alleyn, de Scotland Yard, aristocrate cultivé et élégant, est à savourer pour son humour à froid so british.

Archipoche (21 octobre 2021) – 260 pages – Papier (14€)

AVIS

Réédition d’un roman paru dans les années 30, Le jeu de l’assassin marque les débuts d’une série de cosy mystery que je prendrais plaisir à continuer, ayant apprécié la plume de l’autrice et son style assez particulier. Il se dégage, en effet, quelque chose de très théâtral dans la manière dont l’autrice met en scène les personnages, et plus particulièrement, son enquêteur et un journaliste qui, de fil en aiguille, va passer du stade d’invité à une murder party, à celui de suspect avant d’endosser le rôle d’assistant.

J’ai, en outre, été agréablement surprise par l’enchaînement des scènes qui m’a donné l’impression d’assister à une pièce de théâtre grandeur nature, avec des dialogues ciselés, précis et bien souvent relancés par un inspecteur assez insaisissable. Courtois, compréhensif, mais guidé par un instinct affûté et une intelligence froide, Alleyn est le genre de personnes dont il est quasiment impossible de deviner les pensées. Un côté insaisissable qui lui sera fort utile pour enquêter sur les dessous d’une murder party à l’issue mortelle, la personne jouant le rôle de la victime ayant été réellement assassiné.

Qui a pu tuer Charles Rankin, un coureur de jupon bien fait de sa personne, et pour quelle raison ? Est-ce l’un des six invités, l’hôte lui-même, un(e) domestique ou une personne de l’extérieur ? Pour le déterminer, Alleyn n’aura pas d’autre choix que de passer la scène du crime au crible, interroger chacun en essayant de gratter la surface pour comprendre les non-dits et les relations entre les personnes présentes, sans oublier de creuser la piste d’une société secrète russe et d’une arme du crime qui semble susciter les passions et cristalliser les tensions. La tâche est de taille, mais notre inspecteur pourra compter sur son flair de fin limier, son sang-froid et l’aide, entre autres, du cousin de la victime et participant à la muder party, un journaliste qui détonne parmi les autres invités.

Au fil des pages, on voit le duo se former selon une dynamique qui ne sera pas sans rappeler, dans une certaine mesure, celle du célèbre duo Sherlock/Watson, bien que nos deux comparses soient quand même bien moins impressionnants et doués. Mais comme le souligne Alleyn, une tête pensante n’a-t-elle pas toujours besoin d’un faire-valoir pour avoir l’impression de briller ? Si la pique peut-être blessante, elle est dite sans méchanceté et caractérise assez bien l’humour non dénué de dérision d’Alleyn, qui flirte entre le sarcasme et une froideur de bon aloi. D’ailleurs, Nigel ne s’en offusque guère et prend son rôle d’assistant au sérieux : s’il n’était pas proche de son cousin, il aimerait néanmoins en débusquer l’assassin. Et puis, un journaliste, comme un inspecteur, ça aime enquêter… Un point commun qui les rapproche dans leur manière assez froide de considérer la situation.

L’enquête en huis clos se révèle intéressante et dynamique, Alleyn sollicitant régulièrement les invités, parfois de manière peu conventionnelle, tout en prenant le temps de récapituler les faits et son avancée. J’ai apprécié le procédé qui m’a donné le sentiment de participer activement à l’enquête, voire à une murder part en raison du côté très théâtral de la plume de l’autrice et du scénario. Le suspense sans être intenable est, quant à lui, au rendez-vous, certains invités ayant un mobile, quand d’autres semblent cacher des informations et/ou réagir de manière suspecte. Le parti pris de l’autrice de ne pas développer outre mesure la psychologie de ses personnages leur confère, en outre, une certaine aura de mystère, puisque difficile de savoir qui est capable de quoi.

J’ai néanmoins regretté des personnages féminins assez clichés (le contexte historique et social n’aide pas), bien qu’une femme sorte heureusement du lot. Intelligente, indépendante, conductrice intrépide, voire chauffarde en puissance, et courageuse, Angela n’hésite pas à prendre des risques pour innocenter son amie et aider notre duo Alleyn/Nigel. J’ai d’ailleurs trouvé Angela plus intéressante que Nigel qui m’a semblé avoir tendance à subir les événements plutôt qu’à les anticiper. En ce sens, il respecte parfaitement son rôle de faire-valoir d’un inspecteur, peut-être pas brillant, mais intuitif et méthodique, qui aime ménager ses effets. 

J’ai douté jusqu’à la fin du ou de la coupable, éliminant et revenant régulièrement sur des suspects en fonction des raisonnements de l’inspecteur et de ses découvertes... Si j’aurais souhaité une fin plus flamboyante, je reconnais son réalisme notamment quant aux raisons expliquant un crime qui a transformé une soirée de jeu amusante en un véritable drame. Alors un petit conseil, réfléchissez-y à deux fois avant d’accepter de participer à une murder party et plongez-vous plutôt dans ce roman qui allie charme anglais, plume vive et dynamique, meurtre et enquête à la mise en scène très théâtrale !

Je remercie les éditions de l’Archipel pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Meurtre au manoir des fées, Delphine Biaussat

Couverture Meurtre au manoir des fées

Lors d’une nuit d’orage au manoir des fées, Charlotte d’Endora est assassinée. À trop vouloir causer du mal à tous ceux qui l’entourent, les suspects sont nombreux.
L’auteur de ce crime est-il son mari fou amoureux d’elle mais à la personnalité explosive ? Sa pire ennemie qu’elle n’avait plus vue depuis des années ? Un ex petit-ami qu’elle a autrefois manipulé ? Son ancienne souffre-douleur ? Une jeune femme qui protège ceux qu’elle aime contre vents et marées ? Une hôtesse qui tuerait ses clients jugés trop « incorrects » ? Un commissaire qui ne cache pas son mépris pour elle ? Ou alors une personne encore inconnue…
Caroline, une des résidentes du manoir, va faire une rencontre surprenante qui va chambouler aussi bien l’enquête que ses propres croyances. Le réel va se mêler à l’irréel.

Évidence Éditions (24 février 2018) – 184 pages – Broché (11,40€) – Ebook (5,99€)

AVIS

Mes envies d’un huis clos policier prenant et  bien mené n’ont malheureusement pas été satisfaites avec ce roman dont le scénario m’a paru manqué de consistance. J’ai également regretté une certaine maladresse dans la plume de l’autrice. Bien que l’on sente qu’il y ait une réelle volonté de bien faire, le phrasé manque de liant et le style m’a paru parfois assez enfantin avec une légère tendance aux dialogues creux.

Mon amour des belles plumes n’a donc pas été satisfait ni celui des personnages bien construits. Le roman est assez court, ce qui pourrait expliquer le choix de l’autrice de rester très en surface de la psychologie de ses personnages qui manquent cruellement de relief. Pire, ils se révèlent aussi exaspérants que caricaturaux : la pimbêche qui a tout ce qu’elle veut mais qui reste méchante, la fille consciente de son physique avantageux, l’ami ancien amant, la super bonne copine trop parfaite, la copine effacée, l’inspecteur sûr de lui et goguenard… Une galerie de personnages pour laquelle je n’ai développé aucun attachement et dont les mésaventures ne m’ont guère passionnée.

Dommage parce que l’autrice avait de bonnes idées, notamment en reprenant un schéma classique de roman policier qui marche toujours et en le teintant d’une pointe de fantastique. L’aspect fantastique qui aurait pu rendre le récit un peu plus palpitant n’est toutefois pas exploité outre mesure, ce qui m’a quelque peu frustrée. Il est vrai que l’apparition d’un inattendu et énigmatique personnage apporte une pointe de frisson en début de roman et un certain mystère, mais en absence d’enjeux réels autour de ce dernier, l’effet s’estompe assez vite. Je n’ai donc ressenti aucune envie de découvrir qui avait bien pu commettre le meurtre de l’un des occupants du manoir des fées d’autant que la solution semble plutôt évidente. Je n’ai pas non plus vraiment été impressionnée par les talents d’enquêteur du commissaire Renot qui ne semble d’ailleurs pas disposé à nous éblouir de son esprit de déduction…

J’ai toutefois apprécié le lieu de l’intrigue, ce manoir dont on sent l’atmosphère si particulière tout comme une révélation que je n’avais pas anticipée, mais qui s’accorde à merveille à cette bâtisse. L’alternance des points de vue est également assez bien maîtrisée.  Mais c’est la plongée dans le passé de l’un des personnages qui m’a probablement le plus marquée. On y découvre une histoire d’amour contrariée à une époque où les femmes n’avaient pas vraiment leur mot à dire quant au choix de leur futur époux…

En résumé, si la couverture et le résumé étaient prometteurs, ce roman n’a malheureusement pas tenu toutes ses promesses que ce soit en termes d’intrigue, de personnages ou de style. Les amateurs de romans policiers et ceux appréciant les récits fantastiques resteront probablement sur leur faim, mais les lecteurs souhaitant une enquête rapide à lire et facile à suivre pourraient peut-être trouver leur bonheur.

Merci à Évidence éditions pour cette lecture.

 

Préférer l’hiver, Aurélie Jeannin

À distance du monde, une fille et sa mère, recluses dans une cabane en forêt, tentent de se relever des drames qui les ont frappées. Aux yeux de ceux qui peuplent la ville voisine, elles sont les perdues du coin. Pourtant, ces deux silencieuses se tiennent debout, explorent leur douleur et luttent, au coeur d’une Nature à la fois nourricière et cruelle et d’un hiver qui est bien plus qu’une
saison : un écrin rugueux où vivre reste, au mépris du superflu, la seule chose qui compte.
Dans un rythme tendu et une langue concise et précise qui rend grâce à la Nature jusqu’à son extrémité la plus sauvage, Aurélie Jeannin, dont c’est le premier roman, signe un texte comme une mélancolie blanche, aussi puissant qu’envoûtant.

HarperCollins (8 janvier 2020) – 240 pages – Broché (17€) – Ebook (10,99€)

AVIS

Préférer l’hiver, c’est l’histoire d’une rencontre avec une mère et sa fille, mais c’est surtout la connexion immédiate et viscérale avec une plume, un style, une puissance et une poésie dans les mots qui vous happe, vous touche, vous broie et vous noie sous un faisceau de sensations. Les mots coulent de source dans une valse lente, rigoureuse et implacable au rythme de l’hiver, du temps qui passe, de la rudesse de la vie avec son lot de souvenirs, certains heureux, d’autres plus tristes et emplis d’une mélancolie de tous les instants.

Comment supporter le deuil d’un enfant ? Comment accepter que dans un instinct contre-nature, la vie vous arrache une part de vous et renverse l’ordre établi… Un enfant enterre ses parents et non l’inverse… Ce deuil des morts, accompagné de celui des vivants, est puissant et douloureux, mais l’autrice l’évoque toujours avec une retenue salvatrice qui permet aux lecteurs de ne pas sombrer dans la tristesse.

Préférer l’hiver, c’est aussi un huis clos entre une mère et sa fille réunies par le destin, à moins que ce ne soit par le chaos inébranlable de la vie. Ces deux femmes partagent cette même douleur et ce même vide intérieur qui les poussent à trouver un peu de paix dans la quiétude d’une vie coupée de tous. La relation entre la mère et la fille est forte et distante à la fois, les silences ayant autant de poids que les mots. Deux vies qui, malgré quelques frictions, se juxtaposent sans jamais entrer en collision !

Si c’est l’autrice qui nous fait entrer dans l’intimité feutrée de ces deux femmes, c’est bien grâce à la fille que nous apprenons à les connaître. À travers son regard non dénué d’un certain recul, la mère nous apparaît comme une femme hors du temps qui vit à son propre rythme, un rythme effréné que seul un esprit aguerri peut suivre. Intelligente, voire brillante, cette femme semble difficile à cerner dans toute sa complexité ! Elle offre néanmoins une sorte de présence dans l’absence venant autant renforcer le sentiment de solitude de sa fille que le combler…

Quant à la narratrice, sans que l’on s’attache vraiment à elle, elle se dévoile à nous sans fard ni faux-semblant. Mêlant bribes de présent et de passé, elle nous narre ainsi son histoire comme elle le ferait dans un journal intime. Au fil des pages, s’égrènent ses pensées, ses réflexions, ses observations, ses manques, ses blessures physiques et morales, et sa vie dans cette forêt, loin de tout, dans laquelle elle prélève ce dont elle a besoin avec parcimonie et une conscience aigüe de ce qui l’entoure.

La nature prend d’ailleurs une certaine place dans cette histoire lui conférant un aspect nature writing qui, contre toute attente, m’a beaucoup plu. Cela tient probablement au style poétique et immersif de l’autrice. J’ai ainsi parfois eu le sentiment d’entrer dans cette cabane au milieu des bois, et de partager les silences et les douleurs de cette mère et de sa fille dont la relation transcende les liens du sang pour atteindre quelque chose de bien plus fort et puissant…

Deux femmes, une forêt, une cabane, la nature, la végétation, la vie animale… Le masculin est presque exclu de cette vie et quand il apparaît, il nous semble plus nuisible que bienfaiteur. Pour autant, le mâle n’est pas rejeté, mais simplement effacé : plus de mari, plus de fils, plus de futur… juste la vie et l’importance du moment présent.

Il ne se passe rien dans ce récit et tellement de choses à la fois pour celui qui sait écouter. Même le silence de la cabane et de la forêt est comblé par tous ces petits bruits qui permettent de se raccrocher à la vie et de s’ancrer dans une terre pas toujours très tendre, mais dépourvue de cette cruauté bien humaine prompte à frapper et à acculer les plus faibles, plus par avidité et méchanceté que par nécessité. Mais faibles, ces femmes ne le sont pas. Elles affrontent ensemble, comme elles le peuvent, les coups durs de la vie, et ont fini par se créer une vie bien à elles, hors des considérations mercantiles de nos sociétés, loin du brouhaha de la ville et de sa vacuité.

Frappée par l’écriture de ce roman et la poésie qui l’entoure, j’aurais envie de le conseiller à tous, mais je pense néanmoins que sa narration particulière et son rythme ne conviendront pas à tous les lecteurs. N’hésitez donc pas à en lire un extrait avant de vous lancer et de partir à la rencontre de ces deux femmes qui devraient s’imprimer durablement dans votre esprit.

En conclusion, Aurélie Jeannin nous propose un magnifique texte aussi fort et fascinant que la nature qui entoure deux femmes blessées, mais non brisées, dont on suit la vie avec une respectueuse attention. Un rythme calme et intense à la fois pour un huis clos mère/fille, une réflexion sur la nature, le temps qui passe, la solitude, la famille, le deuil, la résilience et la nécessité de vivre l’instant présent sans pour autant se couper de son passé, aussi difficile soit-il. N’est-ce d’ailleurs pas la condition sine qua non pour choisir, en pleine conscience, de préférer l’hiver sans se perdre dans ses frimas ?

Magnifique dans sa singularité, voici un premier roman foudroyant et d’une poésie à la portée quasi philosophique !

Merci aux éditions Harper Collins pour cette lecture.

L’image contient peut-être : texte qui dit ’LIRE EN THEME FÉVRIER 2020 UN LIVRE D'UN AUTEUR’

Au cœur de la folie, Luca D’Andrea

Couverture Au coeur de la folie

Je remercie les éditions Denoël pour m’avoir permis de découvrir Au cœur de la folie de Luca D’Andrea.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Italie, hiver 1974. À bord d’une Mercedes crème, Marlene fuit à travers le Sud-Tyrol. Elle laisse derrière elle son mari, Herr Wegener, et emporte les saphirs qui lui avaient été confiés par la puissante mafia locale. Alors que, devenu fou, il retourne la région pour la retrouver, Marlene prend un mauvais virage et perd connaissance dans l’accident. Simon Keller, un Bau’r, un homme des montagnes, la recueille et la soigne. Marlene se remet petit à petit dans un chalet isolé, hors de portée de poursuivants pourtant infatigables, et fait un jour la connaissance de Lissy, le grand amour de Simon Keller.

Entre huis clos des sommets et traque mafieuse en Italie, Au cœur de la folie nous entraîne dans une spirale de frayeur, à la suite de personnages d’une noirceur fascinante.

  • Broché: 448 pages
  • Editeur : Denoël (11 octobre 2018)
  • Collection : Sueurs froides
  • Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza
  • Prix : 21.90€

AVIS

Deuxième roman de la collection Sueurs froides qui me tombe entre les mains et deuxième lecture haletante ! Ne connaissant pas Luca D’Andrea, je ne savais pas à quoi m’attendre, mais je peux d’ores et déjà vous dire que j’ai accroché à sa plume aussi nerveuse qu’immersive. L’auteur joue sur la longueur des phrases, sur celle des chapitres, sur l’intensité du suspense et de l’angoisse… Bref, il joue avec allégresse et talent avec nos nerfs !

On fait ici la connaissance de différents personnages dont Marlene qui, après avoir dérobé de précieux saphirs dans le coffre-fort de Herr Wegener, son richissime, puissant et criminel mari, s’enfuie au volant de sa voiture. Elle avait tout prévu pour commencer une nouvelle vie avec un mystérieux personnage nommé Klaus. Mais un grain de sable vient enrayer la machine, un accident de voiture qui la mettra sur la route et la protection d’un Bau’r, un homme des montagnes, nommé Simon Keller. L’homme attire d’emblée la sympathie notamment par la manière dont il s’occupe de Marlene sans poser de questions, mais avec beaucoup de gentillesse.

En parallèle, on suit Herr Wegener qui, fou de rage, est bien décidé à retrouver l’impudente et à lui faire payer son affront. Il est, bien sûr, blessé par la trahison de sa femme qu’il aimait, mais le vol des saphirs le met également dans une position fort délicate vis-à-vis d’une puissante organisation, le Consortium. Marlene, en volant les pierres précieuses, n’a pas pris toute la mesure de son geste, son vol lançant une machine inébranlable, une arme à visage humain pour lequel la notion d’irrémédiable est non négociable : l’Homme de Confiance. Et ça, Herr Wegener va l’apprendre de la pire des manières…

En plus de son mari et de l’Homme de Confiance qui sont à ses trousses, la fuyarde doit également faire face à un autre danger, celui-ci beaucoup plus sournois dans la mesure où il faudra un certain temps avant qu’il montre son vrai visage. Et c’est cet aspect du récit qui m’a poussée à tourner les pages les unes à la suite des autres. On sent assez vite qu’il y a quelque chose de louche, de malsain, des phrases sibyllines, des comportements teintés d’irrationnel, une obsession étrange… Mais l’auteur fait taire les doutes de Marlene et des lecteurs en montrant également l’autre face du danger, les moments de douceur, la complicité, la gentillesse, une certaine forme de sagesse… Au bout d’un certain temps néanmoins, l’angoisse monte progressivement et inexorablement jusqu’à devenir asphyxiante, à l’image de cette vie en huis clos dans le maso où Marlene a trouvé refuge. Je suis assez frustrée de ne pouvoir développer ce point sans vous gâcher le plaisir de la découverte, mais je peux vous dire que si vous aimez les situations non linéaires et les personnages ambivalents, vous allez vous régaler.

À travers des sauts dans le passé, l’auteur nous permet de mieux appréhender ses différents personnages qui, comme vous le verrez, ont tous eu une enfance assez difficile, soit teintée de pauvreté soit de violence, voire des deux. Même si cela n’excuse pas le comportement de chacun, cela permet toutefois de se rendre compte du poids de l’enfance dans la vie de ces adultes… Malgré la découverte de son passé qui nous éclaire sur ses choix de vie, je n’ai pas ressenti beaucoup d’affection pour Marlene. J’ai, par contre, été très touchée par Simon Keller, un homme qui a connu son lot de souffrances et de solitude. Son amour inconditionnel et intemporel pour sa sœur décédée ne pourra qu’émouvoir avant de finir par inquiéter…

Malgré ses plus de 400 pages, le roman se lit rapidement, l’alternance des points de vue, la présence d’allers-retours dans le passé, et les nombreux dialogues donnant un certain rythme au récit et une certaine puissance à la narration. À cela s’ajoute une écriture nerveuse, tout en relief, qui s’accorde parfaitement au décor dans lequel se déroule l’histoire, le Sud-Tyrol, une partie de l’Italie que je ne connaissais pas vraiment. L’auteur a su utiliser l’aura de mystère et de danger qui se dégage de l’endroit pour stimuler l’imagination des lecteurs. Il n’hésite pas ainsi à parsemer son récit d’allusions à des créatures fantastiques et aux fameux contes des frères Grimm qui, dans leur version première, ne sont pas forcément des plus rassurants… Le tout concourt à maintenir une pression constante sur le lecteur qui veut absolument savoir ce qui va tomber sur la tête de Marlene. On alterne, en effet, entre moments doux et moments plus tendus, mais on garde toujours cette sensation que tout peut s’emballer d’un moment à l’autre, comme si après le calme, ne pouvait s’abattre que la tempête. Et cette sensation diffuse de danger est aussi angoissante qu’addictive !

En conclusion, tempête intérieure et tempête extérieure se mêlent et s’entremêlent pour nous offrir un récit haletant et totalement immersif. À travers une plume nerveuse et redoutable, Luca D’Andrea nous parle du poids de l’enfance, de la vie et de la mort, d’espoir, mais aussi de folie, de cette folie qui semble être au cœur des hommes, des pires comme des meilleurs. Alors si vous avez envie d’une histoire qui vous tiendra en haleine du début à la fin, et qui vous fera naviguer en eaux troubles, vous avez trouvé le livre qu’il vous faut.

Et vous, envie de feuilleter ou d’acheter le roman ?

Premières lignes #56 : Au cœur de la folie, Luca D’Andrea

Premi!èr-1

J’ai décidé de participer au rendez-vous Premières lignes, initié par Ma lecturothèque, dont le principe est de citer, chaque semaine, les premières lignes d’un livre.


Pour ce thème, j’ai eu envie de présenter un roman qui me tente beaucoup : Au cœur de la folie de Luca D’Andrea. Un thriller qui va me permettre de faire une petite incursion dans la littérature italienne que je connais si peu.

Italie, hiver 1974. À bord d’une Mercedes crème, Marlene fuit à travers le Sud-Tyrol. Elle laisse derrière elle son mari, Herr Wegener, et emporte les saphirs qui lui avaient été confiés par la puissante mafia locale. Alors que, devenu fou, il retourne la région pour la retrouver, Marlene prend un mauvais virage et perd connaissance dans l’accident. Simon Keller, un Bau’r, un homme des montagnes, la recueille et la soigne. Marlene se remet petit à petit dans un chalet isolé, hors de portée de poursuivants pourtant infatigables, et fait un jour la connaissance de Lissy, le grand amour de Simon Keller.

Entre huis clos des sommets et traque mafieuse en Italie, Au cœur de la folie nous entraîne dans une spirale de frayeur, à la suite de personnages d’une noirceur fascinante.

PREMIÈRES LIGNES

Deux coups légers et ces quelques mots : Langue, langue lèche ! Qui donc ma maison lèche ?
Marlene, vingt-deux ans, à peine plus d’un mètre soixante, yeux bleus mélancoliques, un grain de beauté au coin de la bouche, indéniablement belle et indubitablement effrayée, regarda son reflet dans la porte du coffre-fort et se sentit stupide. Il était en métal, pas en massepain, comme dans le conte. Et il n’y avait aucune sorcière dans les parages.
C’est la peur, se dit-elle. Juste la peur.
Elle détendit ses épaules et bloqua sa respiration, comme son père avant d’appuyer sur la détente de son fusil. Puis elle vida ses poumons et se concentra. Les sorcières n’existaient pas. Les contes mentaient. Seule la vie comptait, et Marlene était sur le point de changer la sienne pour toujours.
La combinaison était facile. Un. Trois. Deux. Puis quatre. Un coup de poignet, encore un quatre, et voilà. Tellement simple que les mains de Marlene agirent d’elles-mêmes.
Elle saisit la poignée en acier, la baissa et serra les dents.
Un trésor.
Des liasses de billets de banque, empilées comme du bois pour le poêle, le Stub. Un pistolet, une boîte de munitions et une petite bourse en velours. Sous la boîte pointait un cahier qui valait tout cet argent et cent fois plus encore. Ses pages froissées contenaient du sang et peut-être deux ou trois condamnations à perpétuité : une interminable liste de créditeurs et de débiteurs, d’amis et amis d’amis, immortalisés par l’écriture fine et penchée de Herr Wegener. Marlene ne lui accorda pas un regard. Le pistolet, les munitions et les liasses de billets ne l’intéressaient pas. La bourse en velours, en revanche, lui rendit les mains moites. Elle en connaissait le contenu, elle avait conscience de son pouvoir et cela la terrorisait.

Et vous, ce roman vous fait-il envie ?

Les autres participants :

La Chambre rose et noire
Au baz’art des mots
Chronicroqueuse de livres
Les livres de Rose
La couleur des mots
Au détour d’un livre
Lady Butterfly & Co
Le monde enchanté de mes lectures
Cœur d’encre
Les tribulations de Coco
La Voleuse de Marque-pages
Le Monde de Callistta
Vie quotidienne de Flaure
Ladiescolocblog
Hubris Libris
Selene raconte
Les lectures d’Angélique
Pousse de gingko
Rattus Bibliotecus
Alohomora, blog littéraire
La Pomme qui rougit
Ma Petite médiathèque
• Saveur littéraire
Prête-moi ta plume
Chat’Pitre
Envie de lire
La Booktillaise
Lectoplum