Jamais, Duhamel

Couverture Jamais

Troumesnil, Côte d’Albâtre, Normandie. La falaise, grignotée par la mer et le vent, recule inexorablement de plus d’un mètre chaque année, emportant avec elle les habitations côtières. Le maire du village parvient pourtant, tant bien que mal, à en protéger les habitants les plus menacés. Tous sauf une, qui résiste encore et toujours à l’autorité municipale. Madeleine, 95 ans, refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Bamboo (10 janvier 2018) –  64 pages

AVIS

Devant lire un ouvrage contenant le mot jamais dans le titre, j’ai jeté mon dévolu sur cette BD dont la couverture m’a tout de suite intriguée. Et puis, j’ai une appétence particulière pour les ouvrages mettant en scène des personnages d’un certain âge, comme c’est le cas ici. Nous faisons ainsi la connaissance de Madeleine qui, depuis la disparition de son époux en mer il y a des années de cela, vit seule avec son chat dans une maison au bord d’une falaise ! Une falaise, grignotée par les éléments, qui menace dangereusement de s’effondrer et d’embarquer avec elle maison, mamie, chat et meubles. Mais têtue comme une mule et bien décidée à faire de la résistance, Madeleine refuse de donner satisfaction au maire de son village en quittant sa maison.

Ici, point de Gaulois résistant à l’envahisseur romain, mais une nonagénaire résistant à un maire affolé à l’idée de ce qui pourrait lui arriver sur le plan pénal en cas de drame. La référence à une célèbre BD n’est pas fortuite, comme vous le verrez si vous vous penchez sur cet ouvrage qui a été un quasi coup de cœur. Un quasi coup de cœur pour la personnalité de Madeleine qui ne s’en laisse pas compter et dont l’ironie se révèle plus tranchante qu’une serpe. Si elle peut parfois se montrer difficile et impolie avec le maire qui essaie très maladroitement de la protéger d’un réel danger, elle n’en demeure pas moins terriblement attachante. Et ce n’est pas un pompier, seule oreille attentive du village qui vous dira le contraire.

Au fil des pages, le lecteur comprend que les apparences sont trompeuses et que Madeleine n’est pas cette aveugle complètement déraisonnable que le maire aime à décrier… Bien au contraire, tout ce qu’elle fait ou qu’elle refuse de faire, c’est pour une raison qui ne regarde qu’elle et son histoire personnelle. Ainsi à mesure que l’on progresse dans la lecture, deux sentiments distincts nous assaillent : la peur qu’il arrive quelque chose à Madeleine, sa maison semblant de plus en plus menacée par l’effondrement de la falaise, et la compréhension, puis l’attendrissement devant les raisons expliquant son refus de partir de chez elle. Et si cette femme, qui fait comme si son mari était toujours vivant, et qui refuse de voir en face le danger, n’était pas dénuée de bon sens, mais simplement prête à faire un grand voyage, ses souvenirs et son amour pour son mari pour compagnons de voyage ?

Je n’aurais jamais fait le choix de Madeleine, mais qu’est-ce que cette femme m’a touchée, émue, fait rire et impressionnée. Elle est aveugle, certes, mais elle n’est pas ignorante du regard des autres ; elle est têtue incontestablement et plutôt piquante et radicale, mais elle est aussi attendrissante, et capable de complicité avec ceux qui sont prêts à l’écouter. Et puis, comment ne pas être frappé au cœur par ses sentiments intacts pour son grand amour disparu en mer. L’auteur nous offre d’ailleurs quelques flashbacks sobres, mais d’une éloquence incroyable au point de me faire frissonner et verser quelques larmes. En me lançant dans cet ouvrage, je ne m’attendais pas à découvrir en filigrane une histoire d’amour d’une pudeur, mais d’une beauté extrême qui a forgé le caractère d’une femme forte et digne, et dessiné son avenir au sein d’un village soumis aux aléas de la nature et de l’érosion.

Au-delà de Madeleine qui est l’atout charme de cette BD, j’ai apprécié la présence d’un chat qui profite des largesses involontaires de sa maîtresse, un peu bougonne et sarcastique avec ceux qui la titillent. La beauté des illustrations, avec leur esthétique alliant douceur et réalisme, participe également au plaisir que l’on prend à s’immerger dans ce petit village de Normandie, dont certains habitants sont prêts à tromper une mamie pour obtenir la paix. J’admets toutefois que notre Madeleine a parfois des réactions excessives qui dans une BD fait sourire, mais qui dans la réalité ne me donneraient pas trop envie de la contrarier. Une mention spéciale au pompier nouvellement arrivé dans le village qui se révèlera bien plus fin psychologue que les autres, et pourvu d’un réel sens de l’écoute ainsi que d’une bonne dose d’humanité. Il servira d’ailleurs d’intermédiaire entre un élu déconnecté du besoin de son administrée, et une administrée têtue et peu encline à se laisser manipuler…

En bref, Jamais est une magnifique BD riche en émotions dont le titre souligne à merveille la détermination d’une nonagénaire à revendiquer le droit de rester dans sa maison, nonobstant les dangers. Car loin de n’être qu’une maison en haut d’une falaise qui petit à petit s’effondre, c’est avant tout le lieu ayant abrité ses amours avec son mari disparu en mer, mais gravé à jamais dans son cœur. Empreinte d’une belle humanité, illuminée par des illustrations aussi belles qu’immersives, et égayée par des pointes d’un humour plutôt piquant, cette BD ne devrait pas manquer de vous faire passer par de multiples émotions, et vous prouver la force d’un amour qui défie la mort, le temps, les éléments et les forces de la nature. Grandiose à l’image d’une femme de caractère qui ne laissera personne indifférent !

BD lue dans le cadre du Challenge Un mot, des titres du blog Les lectures d’Azilis.

 

Mac sur un toit brûlant, Melinda Metz

Couverture Mac sur un toit brûlant

Chat kleptomane épris d’indépendance, MacGyver – le Cupidon félin – a le don de se fourrer dans des situations impossibles. Mais, lorsqu’il tombe sur une portée de cinq chatons orphelins, il fond.
Pour ne pas les laisser livrés à eux-mêmes, Mac décide de s’occuper de ces petites boules de poil – le temps de trouver des humains qui les adopteront.
Mais Mac, suspect n° 1 d’une série de larcins commis dans le voisinage, est assigné à résidence par ses maîtres Jamie et David – qui s’étaient rencontrés grâce à lui.
Avec cinq chatons à caser – et deux matons à ses trousses –, notre matou a de quoi exercer sa sagacité légendaire. Sauf qu’une jolie minette croisée récemment lui fait perdre jusqu’à son sixième sens…

L’Archipel (11 mars 2021) – 340 pages – 19€

AVIS

Découvrez mon avis sur Un amour de chat et Le chapardeur des cœurs.

Si vous n’avez pas lu ces deux romans, vous pouvez néanmoins lire mon avis sans risque de spoiler, chaque tome mettant en scène un couple différent.

Quel plaisir de retrouver Mac, un chat de caractère aux tendances cleptomanes et au talent certain pour former les couples. Et dans ce tome, il est sur tous les fronts !

Car en plus de devoir venir en aide à tous ces humains incapables d’être heureux sans son aide, il va devoir prendre soin d’une portée de quatre chatons dont la mère a disparu. Notre minet, devenu papa poule, nous offre une version encore plus adorable de lui-même. On le voit ainsi jongler entre la recherche de nourriture pour ses petits protégés, quelques leçons éducatives indispensables pour leur équilibre et leur sûreté, et sa quête pour trouver un foyer à chacun des chatons. Et pour cela, il peut compter sur son flair infaillible qui lui permet d’associer les caractères et de juger de la nature profonde des deux pattes qui croisent sa route. Il n’hésitera ainsi pas à faire passer quelques tests de son cru aux humains qu’il estime dignes de veiller sur les chatons. Si vous aimez les animaux et/ou les chats, vous ne pourrez que craquer devant cette famille à poils et à moustaches. Pour ma part, j’ai adoré Fripouille qui porte très bien son nom et qui va donner du fil à retordre à notre Mac. Mais les caractères affirmés, il connaît et ça ne lui fait pas peur !

Malheureusement pour Mac, sa réputation de voleur de haut niveau le rattrape : le voilà injustement accusé du vol de différents objets précieux qui, soit dit en passant, sont tellement hideux que leur voleur aurait dû être remercié plutôt que traqué. Si la situation ne manque pas de piquant, elle n’arrange pas notre pauvre chat qui va devoir prouver son innocence, tout en prenant soin des chatons, et en affrontant une situation fort contrariante au sein de son propre foyer. Et cette fois, même enquiquiner le crétin, comprenez le chien de la maison, ne va pas suffire à lui faire oublier un véritable acte de trahison… Comme vous l’aurez compris, Mac est absolument débordé, mais cela ne l’empêchera pas de continuer sa mission de Cupidon qu’il maîtrise à merveille. Après tout, quand on est un être supérieur tel que lui, on ne peut décemment pas laisser de pauvres humains se dépatouiller tout seuls avec leurs émotions et leur tristesse…

Ce troisième tome nous permet de retrouver des personnages que l’on a croisés dans les deux précédents tomes, ce que j’ai adoré, d’autant que l’un des couples réunis grâce à Mac attend un très heureux événement. Mais il nous permet aussi de découvrir Serena, une professeure d’art dramatique qui est venue tenter sa chance à Hollywood grâce à une bourse. Installée dans l’une des maisons atypiques de Storybook Court, elle a un an pour faire de son rêve d’actrice une réalité. Pétillante, amusante, joyeuse, passionnée et dynamique, Serena est une jeune femme que l’on ne peut que trouver d’emblée fort sympathique. Un sentiment que semble d’ailleurs partager Erik, un des deux policiers nouvellement en charge des patrouilles dans Storybook Court. Entre les deux, ça fait tout de suite des étincelles ! L’attirance est mutuelle et évidente, mais il va leur falloir affronter les blessures de cœur d’Erik que sa précédente rupture a profondément marqué, et rendu craintive quant aux relations amoureuses.

Si le policier va se comporter à quelques reprises comme un véritable goujat, préférant fuir lâchement plutôt qu’affronter ses peurs et ses sentiments pour Serena, j’avoue qu’il m’a touchée. J’ai apprécié que, pour une fois, ce soit le personnage masculin qui fait montre d’une certaine vulnérabilité affective. Soufflant le chaud et le froid, Erik va néanmoins devoir faire face à l’évidence : son attirance pour Serena n’est pas passagère et la fuir, pas vraiment une solution. Une réalité que sa très perspicace collègue, Kait, ne manquera pas de lui rappeler à la moindre occasion.. Comme elle, on suit l’évolution de leur relation avec plaisir, tout en croisant les doigts pour qu’Erik ait la force de se libérer du passé et d’accepter que Serena, bien qu’actrice comme son ex, ne lui ressemble en rien. C’est une jeune femme équilibrée et altruiste qui adore les arts dramatiques, mais qui a assez la tête sur les épaules pour affronter avec aplomb et positivité les déceptions… Il se pourrait d’ailleurs qu’elle se (re)découvre à Storybook Court. Pour ma part, j’ai adoré la complicité immédiate entre Serena et Erik, une complicité qui donne lieu à des échanges aussi drôles que taquins et parfois sensuels. Mais rassurez-vous, rien de vulgaire ni de détaillé.

De l’amour familial, des sentiments amoureux… Il ne manquait plus que l’amitié pour former le portrait de la parfaite comédie romantique. Et à cet égard, l’autrice nous a gâtés que ce soit avec la relation entre Ruby et Serena, entre Serena et Daniel, mais surtout entre Erik et Kait, sa collègue. Si vous ne croyez pas en l’amitié homme-femme, avec ce duo, vous risquez fort bien de réviser votre jugement. Complices, proches et complémentaires, Erik et Kait sont aussi efficaces sur le terrain que dans le domaine amical. En véritables amis, ils osent ainsi aborder les sujets qui fâchent et se poussent mutuellement à sortir de leur zone de confort. Et à ce petit jeu, Kait est bien plus directe. Si elle ne brille pas par sa subtilité, elle se révèle touchante par sa volonté de voir Erik mener la vie dont il rêve. Elle va donc s’efforcer de l’aider à y voir plus clair et l’exhorter à ne pas laisser ses peurs tout gâcher avec une femme pour laquelle il ressent de forts sentiments, qu’il veuille bien l’admettre ou non. Mais elle-même n’est pas non plus très honnête avec ses propres sentiments, vis-à-vis d’un suspect dans l’enquête sur les vols, un suspect aussi amateur qu’elle de comics et de statistiques. Et ça, c’est du jamais-vu ! J’aurais adoré que la vie sentimentale de Kait soit un peu plus exploitée, ayant trouvé cette forme atypique et très attachante…

En résumé, comme toujours, la plume de l’autrice est fluide, agréable et légère, et j’aurais envie d’ajouter pleine d’allégresse. J’ai aimé tous les tomes de la série, mais celui-ci a quelque chose de vraiment spécial. Il s’en dégage une douceur folle, une bonne humeur contagieuse et une avalanche de beaux sentiments qui donnent immédiatement envie de sourire et de voir la vie en couleurs. C’est mignon, doux et tendre ! Mac sur un toit brûlant ou la comédie romantique quatre saisons, car il n’y a véritablement aucun moment meilleur que l’autre pour s’y plonger et découvrir la vie d’un chat haut en couleur et des humains qui sont sous sa protection. Parce ce qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, Mac n’est pas prêt de se reposer !

Merci aux éditions de l’Archipel de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Les hommes virils lisent de la romance, Lyssa Kay Adams

Couverture Les hommes virils lisent de la romance

La première règle du club de lecture :
On ne parle pas de club de lecture.

Le mariage de Gavin Scott est un problème. La star du baseball des Nashville Legends a récemment découvert un secret humiliant : sa femme Thea a toujours fait semblant d’être le Big O. Sa réaction à cette révélation est la goutte d’eau qui fait déborder le vase dans leur relation déjà tendue. Thea demande le divorce, et Gavin se rend compte qu’il a laissé sa fierté et sa peur prendre le dessus.

Bienvenue au Club de lecture Bromance.

Désemparé et désespéré, Gavin trouve de l’aide auprès d’une source improbable : un club de lecture romantique secret composé des meilleurs hommes alpha de Nashville. Avec l’aide de leur lecture actuelle, une régence torride appelée Courting the Countess, les gars entraînent Gavin à sauver son mariage. Mais il faudra bien plus que des mots fleuris et des gestes grandioses pour que ce malheureux Roméo retrouve son héros intérieur et regagne la confiance de sa femme bien-aimée.

Editions Harlequin (3 mars 2021) – 416 pages
Papier (16,90€) – Ebook (5,99€)

AVIS

Si l’expérience globale de lecture fut agréable, j’ai regretté que l’autrice, en voulant dénoncer certains problèmes du patriarcat, tombe parfois dans le piège des stéréotypes. Pour ma part, je ne pense pas que toutes les femmes lisent de la romance et non, je ne trouve rien de très sexy à un clin d’œil. Au mieux, j’aurais tendance à penser que l’homme devant moi veut se débarrasser maladroitement d’une poussière dans l’oeil ; au  pire, que c’est une tentative de séduction soit maladroite, soit condescendante, voire les deux. Je forcis le trait, mais vous m’aurez compris : toutes les femmes sont différentes, et vouloir prétendre le contraire, c’est tout sauf un message féministe…

Ce point mis de côté, j’ai adoré l’idée de départ de l’autrice : aider un homme à sauver son mariage grâce à un club de lecture d’un genre très spécial. Un club de lecture secret qui réunit des hommes divers et variés qui ont compris que les romances, et notamment les romances historiques, ne sont pas des histoires à l’eau de rose sans intérêt. Elles représentent un excellent moyen pour des hommes de saisir toutes ces atteintes à leur liberté dont les femmes ont été victimes par le passé, et de réfléchir à leur condition actuelle. D’ailleurs, les membres du club n’hésitent pas à utiliser les romances historiques comme un vrai guide pour comprendre les femmes de leur vie.

Bien entendu, cette démarche a ses limites, mais elle dénote une réelle volonté de bien faire et d’améliorer les choses. Exactement ce qu’essaie désespérément de faire Gavin, joueur de baseball professionnel, qui veut sauver son mariage et reconquérir le cœur de sa femme, Thea. Pour cela, il est prêt à tout, même à suivre l’exemple de Lord Benedict, héros de la romance historique que ses amis du club de lecture l’ont enjoint à lire, et dont on a des extraits tout au long du roman. Les débuts sont un peu difficiles pour notre joueur qui découvre un tout monde avec ses propres codes…

Gentil, doux, volontaire, sensible, et très amoureux de sa femme, j’ai trouvé Gavin aussi attendrissant qu’émouvant. À la place de Thea, je n’aurais pas pu lui résister bien longtemps, d’autant que son physique semble des plus attrayants. Durant son entreprise de séduction, Gavin commencera à mettre le doigt sur les failles de son couple, des failles qu’il a préféré ne pas voir. Une prise de conscience qui renforcera son envie de faire table rase du passé et de repartir de zéro avec Thea, une femme qu’il n’a jamais vraiment appris à connaître. Il faut dire que leur relation a démarré comme un feu d’artifice : coup de foudre, mariage et grossesse. Trois étapes qui n’auront duré que quelques mois et qui n’auront pas préparé Thea à la difficulté d’être la conjointe d’un sportif de haut niveau (pression médiatique, engagements caritatifs, relations parfois difficiles avec les autres femmes de joueurs, absences répétées…).

Néanmoins, pour sauver un mariage, il faut être deux, et Thea ne semble pas décidée à redonner une chance à son couple. Ses griefs sont trop nombreux et sa peine trop profonde. Je dois vous avouer que Thea m’a exaspérée pendant une bonne partie du roman : je l’ai trouvée geignarde au possible, égocentrique au point de ne pas voir le mal qu’elle fait à ses propres filles, obtuse, de mauvaise foi, et surtout, très injuste. Bien sûr que son mari n’est pas parfait et qu’il a commis des erreurs en négligeant sa vie de famille, et en considérant comme acquis les sacrifices professionnels et personnels de sa femme, mais finalement, ce n’est pas ce que lui reproche Thea. Tout au long du roman, elle lui reproche de ne pas avoir compris et remarqué son désarroi et tout ce qui n’allait pas dans sa vie à elle.

Et là, je dis non. Gavin aurait dû être attentif, mais il ne pouvait guère deviner les pensées, les sentiments et les insécurités de sa femme, cette dernière ayant préféré se taire durant leurs trois ans de mariage, simuler systématiquement sa satisfaction au lit, et refuser d’évoquer ce passé qui l’a si durement marquée. Dans ce contexte, il me semble quelque peu injuste de reprocher à Gavin de ne pas avoir su à quel point elle allait mal, d’autant qu’elle-même ne l’avait pas vraiment réalisé. Si Thea m’a agacée, je l’ai trouvée néanmoins très réaliste ! Elle m’a rappelé bon nombre d’amies qui se plaignent de leur mari sans jamais ne rien leur dire directement, un peu comme si la société avait formaté les femmes à contenir leurs griefs dans leur tête et à assumer leur statut de femme, d’épouse et/ou de mère, le sourire aux lèvres, en toutes circonstances.

En ce sens, je trouve le roman libérateur et révélateur : une femme a le droit de ne pas être satisfaite de sa vie de couple et/ou de famille, et elle a le droit de l’exprimer. Je ne dis pas que l’autre en face sera à l’écoute, mais si on se contente du statu quo et de ruminer dans sa tête, difficile de faire évoluer les choses… Je comprends néanmoins la difficulté de faire face à ses propres émotions et à les exprimer devant autrui, notamment quand le passé vient s’en mêler et vous emmêler. De fil en aiguille, on réalise, en effet, que le comportement de Thea trouve sa source dans son passé et son enfance auprès d’un père absent, et d’une mère démissionnaire et peu intéressée par ses deux filles… Un passé qu’elle a tellement peur de reproduire qu’elle en vient à prendre des décisions qui ne pourront que blesser tout le monde, ses deux adorables jumelles y compris.

Heureusement, Gavin n’est pas prêt à laisser sa famille voler en éclats. Et si ses tentatives de rapprochement et de séduction sont parfois maladroites, elles finiront par atteindre le cœur de Thea et la pousser, petit à petit, à affronter son passé, avant, peut-être, de pouvoir s’en libérer. Quant à Gavin, la menace du divorce va lui permettre de réaliser ce qui compte vraiment pour lui. Et puis, il doit lui-même affronter des blessures anciennes liées à son bégaiement, des blessures qui ont atteint sa confiance en lui. Si ce n’est pas une excuse, cela explique sa réaction puérile et extrême quand il a réalisé que sa femme ne connaissait pas d’orgasme entre ses bras. La société a, en effet, une légèrement tendance à faire peser sur les hommes un certain culte de la performance au lit, liant exploits sexuels et valeur d’un homme.

À travers l’exemple de ce couple, l’autrice nous prouve avec justesse l’importance de la communication et du travail que nécessite une relation, un coup de foudre ne suffisant pas pour établir des fondations solides. Mais elle nous montre également la nécessité de ne pas vivre dans le passé et de projeter ses peurs sur l’autre. À cet égard, la sœur de Thea en est un parfait exemple. Liv adore sa grande sœur et ses nièces, et fait tout pour les soutenir, mais son comportement nous semble néanmoins assez vite toxique. Pas par méchanceté, mais plus par besoin de se rassurer quant à sa place dans la vie de Thea, comme si elle était en compétition avec Gavin…

Intitulée The bromance book club, cette série porte bien son nom, parce qu’au-delà du couple Thea/Gavin, elle accorde une belle place à l’amitié masculine. Mais pas à cette amitié malsaine emplie de testostérones souvent érigée en modèle, mais à une franche amitié faite de bienveillance, d’humour, de taquineries et d’une réelle volonté d’aider l’autre. Et ça, j’avoue que ça m’a fait complètement fondre et craquer. J’ai adoré la relation entre Gavin et son meilleur ami, mais aussi celle entre Gavin et Mack, qui aime à le provoquer. Une relation chien/chat qui ne manquera pas de vous faire sourire.

Quant à la plume de l’autrice, elle est calibrée pour vous donner envie de lire d’une traite le roman, ce que j’ai d’ailleurs fait. Le style est simple, mais efficace, alternant entre quelques éléments du passé, extraits d’une romance historique fictive, et dialogues fluides et réalistes.

En conclusion, j’ai adoré cette idée de club de lecture secret et entièrement masculin qui utilise les romances historiques pour mieux comprendre les femmes et sauver des couples. Les hommes virils lisent de la romance frappe donc par son originalité, et la manière dont l’amitié entre hommes est positivement mise en avant. Malgré des personnages féminins agaçants, j’ai vibré au gré des échanges entre un homme et une femme qui ont besoin d’apprendre à communiquer, avant de savourer pleinement le bonheur du quotidien et d’une vie de famille bien remplie. Cela ne se fera pas sans heurt, mais Gavin pourra compter sur l’aide de ses amis et d’un certain Lord pour reprendre sa place auprès de sa femme et de ses filles !

N’hésitez pas à lire l’avis des Blablas de Tachan que je remercie pour cette lecture commune.

Je remercie Babelio et les éditions HaperCollins pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Throwback Thursday Livresque #197 : Saint-Valentin

J’ai décidé de participer à un nouveau rendez-vous autour du livre : le Throwback Thursday Livresque. Imaginé par Bettie Rose Books, le principe est de partager chaque semaine sa lecture autour d’un thème mensuel qui sera décliné chaque semaine. Depuis peu, les liens de participation sont à déposer sur My-books.


Pour le thème de la semaine, Saint-Valentin, je ne vous ferai pas l’affront de vous parler pour la énième fois d’Orgueil et préjugés, mais je vais néanmoins rester dans les classiques avec mon dernier coup de cœur en la matière : Cyrano de Bergerac d‘Edmond Rostand.

Figure universelle du panache français, Cyrano est un héros complexe. Orateur redoutable mais aussi poète, coriace avec ses ennemis mais fraternel avec ses amis, épris de beauté mais affligé d’un nez monumental, cet as de l’épée est amoureux de sa cousine Roxane, qui, hélas, aime ailleurs : le beau Christian a conquis son cœur. Tel est le trio que met en scène cette comédie héroïque en forme de drame romantique. La farce y côtoie la tragédie et le destin fatal des personnages s’accomplit sur fond d’imposture.

Bien que le destin des personnages soit tragique, ce roman forme pour moi une véritable ode à l’amour, à l’amour courtois, à l’amour altruiste et sacrificiel, à l’amour poétique, à l’amour total et inconditionnel, à l’amour aveugle… C’est beau et tragique à la fois, émouvant et drôle, mais c’est surtout magistral et intemporel.

Durant cette lecture, j’ai été subjuguée par les envolées lyriques, j’ai ri devant les rebuffades et les jeux de mots, j’ai senti mon cœur se serrer devant un personnage charismatique, plein de panache, de verve et de fougue, dont le nez hors norme semble occulter, aux yeux du monde et d’une jeune femme que j’ai fort eu envie de secouer, les bien belles qualités.

Ayant adoré cette pièce, je pense regarder son adaptation cinématographique avec Gérard Depardieu que l’on m’a maintes fois recommandée.

Et vous, avez-vous apprécié ce classique ?
Qu’auriez-vous choisi ?

Les Sœurs Charbrey, Tome 1 : Sans orgueil ni préjugé, Cassandra O’Donnell

Couverture Les soeurs Charbrey, tome 1 : Sans orgueil ni préjugé

Le mariage ? Morgana Charbrey ne veut pas en entendre parler ! Sa passion dévorante pour les sciences emplit suffisamment sa vie sans qu’elle ait besoin de s’encombrer d’un époux. Cette soif d’indépendance, elle la dissimule derrière une prétendue maladie qui la contraint à rester recluse chez elle, à l’abri des regards courroucés de la haute société. En accompagnant sa jeune sœur Rosalie faire ses débuts à Londres, Morgana était loin d’imaginer que sa beauté et son caractère emporté attireraient l’attention de l’insupportable et ô combien séduisant comte Greenwald…

J’ai lu (22 mars 2013) – 256 pages

AVIS

Ayant lu récemment le deuxième roman de la série, j’ai eu envie de relire le premier. Et si la lecture fut plaisante et divertissante, j’ai relevé deux ou trois scènes qui m’ont gênée, mais qui ne m’avaient pas sauté aux yeux lors de ma première lecture. Elles soulèvent la question du consentement dans la mesure où il semble nécessaire de rappeler qu’un non de la part d’une femme ne signifie rien d’autre que NON ! Cela ne sous-entend pas qu’elle attend d’un homme qu’il la cajole pour faire tomber ses barrières, qu’elles soient réelles ou n’existent que dans l’esprit d’un partenaire plus soucieux de son plaisir que du respect de sa partenaire.

Malgré ces quelques scènes, hélas très courantes dans les romances, j’ai apprécié la plume de l’autrice tout en légèreté et en piquant à l’image de son duo plein de mordant. Si le comte Greenwald, un chenapan qui n’a pas sa langue dans sa poche, ne manque pas de charme, c’est bien l’héroïne qui m’a donné envie de tourner les pages.

Comme dans beaucoup de romances historiques, la jeune femme possède un sens aigu de la répartie et une liberté d’esprit qu’elle n’a guère envie de sacrifier sur l’autel du mariage, une prison dont elle se passerait volontiers. Mais là où elle se distingue vraiment, c’est par son intelligence qui frise le génie. En plus de gérer d’une main de maître le domaine de son oncle, de faire de fructueux investissements et de veiller sur ses sœurs, elle se révèle être une brillante ingénieure et scientifique. Une femme accomplie qui ne pourra que vous impressionner par ses multiples talents, et sa volonté de les exercer en dépit de l’aura de scandale que ses activités pourraient amener sur sa famille si elles venaient à être découvertes.

Si Morgana ne souhaite pas se marier, elle désire laisser cette porte ouverte à ses sœurs, et notamment à Rosalie en âge de faire ses débuts dans le monde. Elle l’accompagne donc à Londres sans se douter un instant que ce n’est pas le cœur de sa sœur qui risque d’être ravi, mais bien le sien… Sa rencontre avec Greenwald nous permet d’emblée de comprendre que la relation entre les deux va faire des étincelles, le comte, homme de son temps, semblant avoir une vision des femmes bien différente de celle Morgana. Malgré les préjugés de cette dernière sur ce personnage aux multiples facettes, une certaine complicité va s’installer entre les deux, le comte n’étant peut-être pas cet être vil auquel elle s’était attendue.

Mais la jeune femme est-elle prête à céder au comte, qui ne cache pas son envie d’être à ses côtés, sous peine de renoncer à cette liberté tant appréciée ? Le roman étant relativement court, les choses entre les personnages avancent assez vite, ce qui ne m’a pas dérangée appréciant beaucoup leur complicité et leurs joutes verbales qui amusent autant les lecteurs que la noblesse londonienne. Mais si vous êtes en quête d’un roman développant le contexte historique et entrant en profondeur dans la psychologie des personnages, vous pourriez rester sur votre faim. Pour ma part, j’ai apprécié que l’autrice aille droit au but d’autant cela correspond parfaitement à la personnalité de Greenwald qui est un homme d’action bien plus que de raison.

La beauté de Morgana, mais surtout sa vivacité d’esprit, son humour et son extravagance le fascinent et le poussent inexorablement vers elle. Ce personnage, sans avoir été un coup de cœur, se révèle intéressant par son évolution et sa prise de conscience face à la personnalité complexe d’une femme qui l’a conquis au premier regard ou presque. Quant à Morgana, elle va s’ouvrir à la volupté aux côtés de cet attirant et agaçant comte. Mais elle va surtout réaliser que son cœur n’est peut-être pas aussi fermé qu’elle le pensait, et qu’il est parfois nécessaire de ne pas juger trop vite autrui sous peine de faire quelques erreurs d’interprétation.

Au-delà de la romance et de l’attraction presque animale entre nos deux fortes têtes, le roman accorde une belle place à la famille, Morgana étant très proche des siens. De l’oncle qui respecte la liberté d’esprit de sa nièce à la géniale tante fantasque et très ouverte d’esprit, en passant par les sœurs de Morgana sur lesquelles elle veille telle une maman poule, tous se révèlent attachants et nous donnent envie d’apprendre à les connaître. Chose en partie réalisée avec Rosalie dans le deuxième tome qui lui est consacré.

En conclusion, si vous avez envie d’une lecture légère mêlant personnages hauts en couleur, jeu de séduction, malentendus, humour et réparties qui fusent, vous devriez vous régaler avec cette romance historique pleine de piquant.

Un captif au donjon, Gayle Callen

Couverture Les Chevaliers au Cygne, tome 1 : Un captif au donjon

Yorkshire, 1586

Le roi Henry a promis sa sœur au vicomte Thomas Bannaster. Diana se sent au bord de l’abîme en apprenant la nouvelle. Thomas n’a donc pas rejoint les ordres comme son lignage le lui imposait. Et, si ce fantôme du passé revient hanter sa vie après six ans d’absence, ce ne peut être que pour précipiter sa chute. Car, elle le sait, le séduisant vicomte n’entreprend jamais rien qui ne soit dans son intérêt. Sans plus tarder, Diana doit gagner l’auberge où loge cet homme, qui en sait beaucoup trop sur son terrible secret, pour obtenir son silence…

Éditions Harlequin (1 septembre 2019) – 368 pages – 7€90

AVIS

J’ai tout de suite été attirée par la couverture, avec cette femme qui semble savoir manier les armes ou, du moins, les dagues. Et à ce niveau, je n’ai pas été déçue puisque Diana est une jeune femme à la forte personnalité qui sait aussi bien gérer une maisonnée que briller durant les entraînements militaires. Une double compétence qui m’a beaucoup plu d’autant qu’à quelques exceptions près, son talent avec les armes est reconnu et accepté, voire admiré !

Diana est une femme de caractère, mais c’est surtout une femme engagée dans la défense des plus faibles et des femmes qui tendent bien souvent, en cette fin de XVI e siècle, à être asservies et utilisées à leur corps défendant. Un engagement qui l’a conduite à entrer au sein d’une mystérieuse organisation, la Ligue de l’Épée. Malheureusement pour elle, sa première mission va mal tourner et la condamner à vivre avec un bien terrible secret…

Ceci explique qu’elle décide, quelques années après le drame, d’emprisonner le vicomte Thomas Bannaster venu courtiser sa sœur. C’est que l’homme est susceptible de connaître son secret, et donc de le dévoiler… Mais Thomas n’est pas le genre d’homme à se laisser enfermer bien longtemps ! Une fois libre, un jeu du chat et de la souris se met donc en place, le vicomte étant bien décidé à découvrir les raisons ayant pu conduire une lady à l’emprisonner. Est-ce que, comme l’affirme Diana, sa seule motivation était de protéger sa sœur ? Peu probable vu la froideur avec laquelle les deux femmes cohabitent…

J’ai détesté la cadette égocentrique et bien trop sûre de ses charmes, mais j’ai adoré Diana et Thomas, deux fortes personnalités qui, une fois en contact, font des étincelles. Très vite, on sent une alchimie physique entre  les deux personnages, ce qui déroute Diana et étonne Thomas. Ce dernier semble apprécier de jouer avec ses nerfs puisque s’il choisit de ne pas la dénoncer aux autorités, il continue à essayer de découvrir la vérité, usant notamment de ses charmes. Une tentative de séduction qui met Diana au supplice, cette dernière ne pouvant pas le laisser découvrir son secret sous peine de tout perdre, de sa réputation à la vie. Elle tente, en même temps, de lui cacher ses liens avec la Ligue de l’Épée

J’aurais aimé que le côté organisation secrète soit un peu plus développé, mais j’ai, en revanche, complètement été conquise par la romance qui ne va ni trop vite ni trop lentement. Thomas ne peut nier l’attraction qu’il ressent pour Diana d’autant qu’en plus de son physique, il apprécie sa force et, surtout, la bienveillance avec laquelle elle veille sur les habitants du château et du village. Malgré l’abandon de son frère qui ne semble guère s’intéresser à ses sœurs, elle fait de son mieux pour que chacun puisse vivre correctement. Son comportement tranche avec celui de sa cadette, bien plus belle, mais manquant cruellement d’altruisme. D’ailleurs, bien décidée à conquérir Thomas afin de s’élever socialement, Cicely s’intéresse bien plus à son apparence et à ses toilettes qu’au sort des villageois…

Si comme moi, vous n’appréciez guère les triangles amoureux, pas d’inquiétude. Il nous apparaît très vite que Thomas n’est pas du genre à perdre la tête pour de beaux yeux et que son intérêt pour Cicely n’est qu’un moyen pour lui de pouvoir se rapprocher de Diana sans soulever les doutes ou les commérages. En gentleman, il n’aspire pas à détruire la réputation de la jeune femme malgré les jours de captivité qu’elle lui a imposés… Quant à Diana, bien qu’elle ne soit pas insensible au charme du vicomte, elle essaie de lutter contre ses sentiments même si cela devient de plus en plus difficile à mesure qu’elle apprend à le connaître, et à dépasser les préjugés qu’elle pouvait avoir à son encontre. Mais entre son secret et sa nouvelle mission pour la Ligue, ne serait-il pas trop risqué de se laisser séduire par un homme qui a entre les mains le pouvoir de la détruire ?

Pour la savoir, il vous faudra découvrir le livre par vous-même, mais ce qui est certain, c’est que si vous êtes en quête d’une belle romance historique avec des secrets, une organisation secrète et mystérieuse et deux personnages à la forte personnalité, Un captif au donjon devrait vous plaire ! D’une plume fluide et agréable, l’autrice arrive parfaitement à capter les émotions de chacun et à nous faire apprécier la tension des débuts qui évolue en quelque chose contre laquelle même l’intrépide Diana aura bien du mal à lutter…

Les derniers romantiques, Tara Conklin

Couverture Les derniers romantiques

Dans un monde en proie au dérèglement climatique, Fiona Skinner, 102 ans, poétesse de renom, vient de donner sa première lecture publique depuis vingt-cinq ans quand une jeune femme se lève dans l’auditorium. Elle lui dit s’appeler Luna.
Luna. Une apparition fantomatique… Un prénom surgi du passé… Alors Fiona se souvient.
Au cours de l’été 1981, Reine, Caroline, Joe et Fiona Skinner perdent leur père. Puis assistent, impuissants, à la dérive de leur mère. Âgés de 12 à 4 ans et livrés à eux-mêmes, ils ne sortiront pas indemnes, mais soudés à jamais, de cet été là – qu’ils appelleront par la suite La Grande Parenthèse.
Vingt ans plus tard, surviendra une nouvelle tragédie familiale…
Émouvant et ambitieux, Les Derniers Romantiques interroge nos choix de vie, les conséquences qu’ils ont sur notre avenir, et les liens qui nous unissent à ceux que nous aimons.

L’Archipel (22 octobre 2020) -352 pages – Broché (22€) – Ebook (15,99€)
Traduction : Daniele Momont

AVIS

Si les fresques familiales ne m’attirent pas outre mesure, j’ai tout de suite été intriguée par ce roman que j’ai dévoré, complètement transportée par la plume de l’autrice qui s’est révélée aussi fluide qu’agréable.

Dès le début, je me suis donc prise d’intérêt pour cette histoire alternant entre l’année 2079, qui semble en proie à un profond bouleversement climatique, et le passé durant lequel on voit évoluer la famille Skinner. Une famille meurtrie par le décès soudain et brutal du père qui changera à jamais les enfants Skinner : Reine, Caroline, Joe et Fiona. Leur mère tombée en dépression sans que les enfants ne saisissent vraiment la portée de sa léthargie, la vie familiale se réorganise afin de pallier l’absence du père et la défaillance de la mère.

Reine, la très responsable Reine qui porte à merveille son prénom, veille sur le bien-être de chacun, s’assurant aussi bien du brossage de dents que de la réalisation des devoirs. L’aimante et souriante Caroline apporte cette étincelle de vie dont la famille a tellement besoin, Joe brille par son aura de puissance et d’assurance quand la petite dernière, Fiona s’enferme dans sa passion des livres, des listes et son admiration pour ce grand frère dont elle est si proche. Une fratrie, des personnalités bien marquées, des petites peines et de gros chagrins, des rires, des jeux d’enfant, la volonté farouche de protéger une mère qui se noie, et une foi inébranlable en la force des liens fraternels…

Si l’on découvre la vie de chacun, c’est plus particulièrement celle de Fiona que l’on suit. Devenue spécialiste de l’environnement, mais surtout poétesse reconnue et adulée, nous la retrouvons centenaire devant un auditorium venu l’écouter. Et là, au beau milieu de ces visages anonymes, mais bienveillants, sort de l’obscurité, Luna. Luna qui pose une question en apparence anodine, mais pas pour Fiona ! Devant les souvenirs qui affluent et les émotions qui menacent de la submerger, elle propose alors à son public de raconter, raconter les échecs amoureux, mais surtout l’histoire de sa famille. Un voyage éprouvant seulement entrecoupé du bruit des sirènes comme pour rappeler la nécessité et l’urgence de partager avant que tout ne finisse par s’effacer.

Dans ce roman, il est question de dépression, de deuil, de féminisme un peu, d’amour et de sa recherche parfois maladroite, mais il est surtout question des liens spéciaux développés entre des enfants qui ont dû apprendre à veiller les uns sur les autres avant que leur mère reprenne les rênes de sa vie et retrouve sa place dans leur vie. Si cette période d’abandon maternel, nommé sobrement Grande Parenthèse, a laissé quelques meurtrissures, elle nous apparaît ici comme le commencement de tout… C’est à grâce à ces moments étranges, mélange de félicité naïve et de chaos organisé, que chacun des enfants est devenu l’adulte qu’il est.

Page après page, on s’attache de manière viscérale à cette famille et l’on se trouve happé par le devenir de chacun, par les accomplissements, les échecs, les périodes de doute, les réussites, les malentendus, les secrets… Reine devient un médecin reconnu qui travaille d’arrache-pied quitte à annihiler ses émotions, Joe se perd dans son travail et ses illusions d’une bien dangereuse manière, Caroline gère d’une main de maître son foyer au point de s’épuiser et d’oublier la personne qu’elle est en dehors de ses lourdes responsabilités. Et Fiona se cherche avant de se lancer dans un projet audacieux qui ne suscitera pas l’approbation de sa famille, mais qui lui offrira l’opportunité de mettre ses talents d’écrivaine et de poétesse en œuvre. Un choix de carrière différent que j’ai, pour ma part, trouvé courageux, car si son initiative aurait valu à un homme des regards de connivence de la part de ses pairs, elle vaut à Fiona un certain mépris.

Des chemins de vie tellement différents qu’on ne peut que se demander si les liens entre les Skinner résisteront au poids des ans, et de toutes ces décisions, petites et grandes, aux conséquences parfois bien lourdes. Une interrogation légitime traitée avec beaucoup de sensibilité et d’humanité par l’autrice qui nous montre comment malgré tous les souvenirs partagés, et l’amour que l’on peut éprouver pour une personne, on peut finir par s’éloigner d’elle et avoir cette impression déstabilisante de ne plus vraiment la connaître. Cela est d’autant plus palpable avec l’un des personnages qui emprunte une voie sans issue, une voie si différente de celle qu’on aurait volontiers associée à l’enfant qu’il était…

Pendant une partie du roman, l’autrice fait planer un certain mystère sur un drame ayant frappé la famille Skinner, de nombreuses années après la mort du père. J’ai plus ou moins anticipé sa teneur, mais j’ai néanmoins apprécie la manière dont elle l’utilise pour nous montrer que tous les signes avant-coureurs étaient là. Fallait-il encore les saisir et en mesurer toute la portée. Mais de toute manière, aurait-on pu vraiment éviter la catastrophe ?

Chaque membre de la famille développe sa propre manière de faire face à la douleur, mais on ne doute pas de la force de leur amour, parfois invasif, mais tellement salvateur. À leur manière, les Skinner se complètent et c’est ensemble qu’ils se révèlent les plus forts face à l’adversité et aux épreuves dont ils finissent toujours par se relever. Pour ma part, j’ai été très émue par la vie de ces personnages que j’ai appris à apprécier dans leur individualité et à adorer dans leur globalité. En tournant la dernière page, j’ai ressenti un vide immense comme si ce n’était pas des êtres de fiction que je quittais, mais un frère et des sœurs, des individus qui ont eu une place importante dans ma vie et dans mon cœur. Mais n’est-ce pas la plus grande force de l’autrice : réussir à nous faire vivre pleinement l’histoire de la famille Skinner, à la faire devenir nôtre au point de plus avoir envie de la quitter ?

Touchante et tellement humaine, voici une fresque familiale vibrante d’émotion qui met à nu le cœur de personnages attachants et imparfaits en même temps que celui des lecteurs, complètement subjugués par ces destins qui s’emmêlent et se démêlent au fil des années. Des lecteurs qui éprouveront d’ailleurs de vives difficultés à tourner définitivement la page d’une histoire marquée par les drames, mais sublimée par les moments de félicité familiale et la force des liens fraternels.

Feuilletez un extrait  sur le site des éditions de l’Archipel que je remercie pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Jardin Secret – tome 1, Ammitsu

Couverture Jardin Secret, tome 1

Ran est une fille assez parfaite que beaucoup considèrent comme un modèle à suivre : sérieuse, sportive, intelligente, soucieuse de sa santé, etc. Mais il n’est pas facile de rencontrer un garçon quand ces derniers la considèrent, à son grand dam, comme « l’inaccessible étoile » ! Un jour, elle fait fortuitement la connaissance de Akira, un garçon solaire, naturel, franc et amical et elle découvre également son « secret »: il est fils de fleuristes, apprécie beaucoup travailler au magasin de ses parents et sait déjà qu’il deviendra lui aussi fleuriste. Mais il n’ose l’avouer à personne de peur que l’on se moque de lui..

Kana (19 avril 2019) – 192 pages – Papier (6,85€) – Ebook (4,99€)

AVIS

Ran, lycéenne, est la fille idéale : belle, intelligente et sportive ! Des qualités qui tendent à l’emprisonner dans le rôle de la fille inaccessible alors qu’elle n’est qu’une fille comme les autres qui aimerait ne pas faire fuir tous les garçons ! Heureusement pour elle, suite à un petit accident, elle se rend compte qu’elle n’intimide pas tous les garçons et qu’Akira, élève dans sa classe, est tout à fait disposé à lui parler et à la considérer comme une fille normale.

Alors qu’elle possède de nombreuses qualités qui auraient pu la rendre prétentieuse, Ran se montre adorable, touchante et très serviable que ce soit envers sa famille ou ses professeurs. Un trait de caractère qui la pousse, entre autres, à entretenir les fleurs de son lycée avec une application et un soin qui ne laisseront pas Akira insensible. En effet, fils de fleuriste, c’est un grand amoureux des fleurs. Une passion peu commune pour un adolescent qu’il préfère cacher à ses camarades de peur de subir leurs moqueries. À travers ce personnage, le mangaka nous offre un petit rappel de la difficulté d’assumer sa différence à une période où l’on sent, plus que jamais, le poids des normes..

En plus de sa bonne humeur, de sa gentillesse et de son naturel qui sauront séduire aussi bien Ran que les lecteurs, Akira se révèle passionnant et passionné, n’hésitant pas à nous donner des informations intéressantes sur les fleurs et leur langage. Parler à travers les fleurs, en voilà quelque chose de poétique, à l’instar de la relation qui se noue progressivement entre nos deux adolescents, Ran souhaitant, malgré sa maladresse et sa timidité, se rapprocher de ce garçon souriant avec lequel elle se sent en totale confiance.

Il se dégage beaucoup de douceur de ce manga que ce soit à travers les illustrations tout en rondeur, les sourires francs et lumineux de Akira ou les expressions subtiles, mais chargées d’émotions, de Ran qui s’ouvre, petit à petit, à son nouvel ami. Au fil des pages, les lecteurs ne peuvent qu’être attendris par les échanges empreints de tendresse entre les deux lycéens et espérer que cette belle relation d’amitié évolue en quelque chose d’autre. Je n’ai, pour le moment, lu que le premier tome, mais je pressens que nous sommes ici dans un shōjo qui va prendre le temps de développer les liens entre les deux amis, chose qui n’est pas pour me déplaire tellement je les ai trouvés mignons et adorables.

Il n’y a pas de grand drame ni d’événement remarquable dans ce premier tome, mais pour autant, on se surprend à tourner les pages un sourire aux lèvres et avec l’envie de prolonger cette lecture cocooning qui met du baume au cœur. J’ai également apprécié de voir évoluer Ran dans sa famille avec une mère cœur d’artichaut et un père pas vraiment prêt à ce que sa fille se mette à s’intéresser aux garçons. La petite sœur semble également sympathique et prompte à taquiner son aînée. Néanmoins, ce premier tome se concentrant essentiellement sur Ran et Akira, les moments en famille se sont révélés trop peu nombreux à mon goût. J’espère donc avoir l’occasion de vivre de nouvelles scènes familiales dans la suite de la série.

Au-delà de la jolie relation et de la complicité naissante entre les deux adolescents, on appréciera les thèmes abordés avec subtilité tout au long du manga : la naissance du sentiment amoureux, l’amitié, mais aussi les apparences parfois trompeuses et les préjugés qui empêchent un adolescent de vivre sa passion des fleurs au grand jour et qui instaurent une barrière entre une jeune fille et ses camarades…

En résumé, Jardin Secret est un manga empli de douceur et de poésie qui devrait enchanter les lecteurs appréciant de voir les liens entre les personnages se développer petit à petit dans la tolérance et la bienveillance.

Découvrez un extrait du manga sur le site des éditions Kana.

Le jardin des mensonges, Amanda Quick

Couverture Le jardin des mensonges

Ursula Kern fait face à la pire crise de sa carrière, et de son existence. Son employée et amie Anne est retrouvée morte et la police conclut à un suicide. Mais Ursula ne peut y croire : des indices probants lui font soupçonner un meurtre. Elle décide donc de mener l’enquête en remplaçant Anne sur son lieu de travail. « Une folie ! » la met en garde Slater Roxton, un riche archéologue qui lui impose sa présence troublante pour résoudre cette sombre affaire. Entre un assassin à débusquer et Slater, dont la personnalité énigmatique cache un tempérament ardent, Ursula comprend vite qu’elle court au-devant de grands dangers…

J’ai lu (31 octobre 2018) – 376 pages – Poche (7,40€) – Ebook (5,99€)

AVIS

Si j’apprécie la collection Aventures et passions des éditions J’ai lu, c’est le titre du roman qui m’a poussée à le lire puisqu’il contenait le mot jardin tiré au sort dans le cadre du Challenge 1 mot, des titres. Comme toujours avec cette collection, j’ai passé un bon moment de détente, mais je dois concéder, à regret, que je n’ai pas forcément ressenti les petits papillons que d’autres romances historiques m’ont procurés. La faute, probablement, à une histoire qui manque peut-être d’un peu de peps…

L’enquête au cœur du récit est intéressante, mais pas trépidante, surtout si comme moi, vous aimez les romans policier. Même chose du côté de la romance en trame de fond qui ne s’est pas révélée aussi piquante et mordante que je l’aurais souhaité. Or, ce sont les échanges passionnés et les réparties qui fusent qui déterminent l’attachement que je peux ressentir envers des personnages et leur histoire d’amour. Mais cela n’ôte rien à la maîtrise avec laquelle Amanda Quick tisse sa toile autour de ses personnages, les poussant progressivement et inexorablement à se rapprocher… 

Ursula est une femme admirable qui, après un scandale ayant entaché gravement sa réputation, a dû rebondir et se réinventer une vie à son image et à la hauteur de ses talents. Entrepreneuse dans l’âme, intelligente et travailleuse, elle a ainsi monté une agence de secrétariat qui connaît son petit succès et bénéficie d’une certaine reconnaissance. Rien donc ne la prédisposait à se lancer dans une enquête policière si ce n’est la mort de son amie et employée, Anne. La thèse officielle parle de suicide, mais Ursula en est persuadée, Anne a été assassinée !

Elle décide donc de se lancer sur la piste de son meurtrier et trouve un soutien inattendu en la personne d’un client et riche archéologue, Slater. Ce gentleman se refuse à la laisser prendre des risques inconsidérés et met donc ses ressources financières, son personnel de maison et son intelligence à son service. Surprise dans un premier temps, Ursula ne peut qu’accepter cette aide inespérée, son enquête la mettant dans des situations délicates, voire franchement dangereuses. Être une excellente patronne, secrétaire et sténographe ne vous prédispose pas, en effet, à affronter la mort de près, comme notre intrépide héroïne va le découvrir.

De fil en aiguille, on remonte la piste du meurtrier d’Anne avant de comprendre que la jeune femme, trop téméraire pour son propre bien, s’est probablement lancée dans une affaire bien trop importante pour elle, et qu’elle en a payé le prix fort. Et si derrière l’ambiance feutrée des salons, les jardins luxuriants et merveilleusement entretenus d’une lady et les apparences d’un monde aristocratique policé, la réalité était bien plus sordide ? Drogue, prostitution, manipulation, chantage… Il n’y a pas à dire, l’aristocratie anglaise n’a rien à envier aux petits voyous des bas-fonds de Londres. Mais à trop jouer avec le feu, ne risque-t-on pas de se brûler et de tomber sur plus fort et sournois que soi ?

J’ai apprécié de suivre nos personnages dans leurs investigations, mais je n’ai jamais ressenti les frissons d’une traque ou le suspense d’une bonne histoire policière. On est dans une enquête assez convenue qui bénéficie d’un bon rythme, mais qui n’a pas su me tenir en haleine d’autant qu’à mesure que l’on apprend à connaître la personnalité de la victime, l’envie de découvrir son assassin s’amenuise. Évidemment, un meurtre se doit d’être puni, mais Anne ne se révèle pas assez sympathique pour qu’on ait envie qu’Ursula prenne des risques pour lui rendre justice.

Car, à l’inverse d’Anne, on se prend rapidement d’affection pour Ursula qui se montre courageuse, peut-être un peu trop au goût de Slater qui préférerait la savoir à l’abri dans son bureau qu’en plein milieu d’une enquête pour meurtre. Mais malgré ses craintes, il veille à ne jamais se montrer directif ou autoritaire, ce qui ne l’en rend que plus sympathique. Ainsi, il respecte et admire la pugnacité et la force de caractère d’Ursula, ces qualités faisant vibrer le cœur de cet homme sur lequel plane un certain mystère savamment entretenu par l’autrice. Nous sommes dans une romance, vous vous doutez donc qu’il y aura un rapprochement entre les deux partenaires, mais c’est fait avec beaucoup de naturel et de tact. Complices et complémentaires, Ursula et Slater semblent faits pour s’entendre sans néanmoins que l’un soit une pâle copie de l’autre ou que leurs sentiments amoindrissent leur personnalité.

Leur entente ne fait donc aucun doute, mais n’empêchera pas certains petits malentendus et autres incompréhensions. Il faut dire qu’Ursula, échaudée par son premier mariage, et Slater, encore affecté par une épreuve traumatisante, ne sont pas les personnes les plus expressives et expansives qu’il soit. Heureusement, leur attirance physique et intellectuelle sera assez forte pour les pousser l’un vers l’autre, sans oublier le petit coup de pouce de la mère de Slater, certaine qu’Ursula est la femme qu’il faut à son fils.

En plus de ce joli duo plein de tendresse, j’ai apprécié les personnages secondaires qui ne prennent pas une place prépondérante dans l’intrigue, mais qui possèdent cette touche d’originalité qui intrigue et éveille la curiosité des lecteurs. Slater, malgré les ragots de la presse sur ses prétendues pratiques sexuelles déviantes, se révèle être un cœur tendre qui n’a pas hésité à embaucher, sur demande de sa mère, des comédiens ratés, ou en attente de représentations, pour leur éviter l’écueil de la rue. D’ailleurs, si ses employés sont amusants et hauts en couleur, ils ne correspondent pas vraiment à l’image que l’on peut se faire du personnel de maison d’un riche gentleman… Mais cette largesse de cœur, dont il se défend, ne doit pas faire oublier que Slater peut également se révéler être un redoutable ennemi pour ceux qui le menacent ou qui tentent de s’en prendre à l’élue de son cœur. Maniant aussi bien la diplomatie que la force brute, voici un personnage complexe, énigmatique, mais aussi terriblement attachant que ce soit dans sa prévenance envers Ursula ou son manque de confiance en lui quand il s’agit de son droit à être aimé.

En conclusion, Le jardin des mensonges est une romance historique, sous fond d’enquête policière, qui devrait ravir les amateurs de jolies histoires d’amour et de duos complices et complémentaires que l’on prend plaisir à suivre dans leurs péripéties et leurs échanges. Agréable et sympathique à lire, voici un roman qui offre un bon moment de divertissement alternant entre action et tendres sentiments.

La solitude d’une goutte de pluie, Fabien Muller

La solitude d'une goutte de pluie par Jean-Fabien

Dépassé par sa vie professionnelle, oscillant entre une hypocondrie qui l’étouffe et une vie sentimentale chaotique, Benoît navigue à vue. Le jour où la délicatesse d’une coïncidence vient chambouler son quotidien, il comprend qu’il ne faut jamais défier les desseins du hasard. Histoire de trajectoires qui se percutent ou expérience de réinsertion émotionnelle, La solitude d’une goutte de pluie est avant tout le récit d’une rencontre où s’entrelacent un scorpion fataliste, un lampadaire philosophe et une adolescente gothique, tisseuse des fils du destin.

Éditions L’Âge d’Homme (22 juillet 2020) – 200 pages – Broché (22€)

AVIS

Avec son physique avenant et son travail qui fait rêver les jeunes diplômés aux dents longues, Benoît aurait, à première vue, de quoi être heureux. Mais les apparences sont parfois trompeuses : il vient de se faire plaquer brutalement, bien que cela ne semble guère le déranger, il souffre d’une légère hypocondrie et, peut-être plus grave, il prend la vie comme elle vient sans vraiment savoir dans quelle direction aller. Benoît est donc de ces gens qui semblent avoir tout, mais qui n’ont rien. Et ce n’est pas son travail de Directeur marketing, dont il n’ignore pas la vacuité cachée derrière un vocabulaire volontairement abscons, qui va lui apporter ce sens qui fait défaut à son existence.

Mais le hasard faisant bien les choses, une mystérieuse inconnue, Myriam, va faire une entrée fracassante dans sa vie. Ce qui avait commencé par une erreur de courriel va alors déboucher sur une correspondance 2.0 à laquelle nos deux personnages vont prendre goût. De fil en aiguille, ils se découvrent tout en gardant une grande part de mystère, ni l’un ni l’autre ne semblant prêt à se dévoiler trop vite. Les échanges de mails entre Benoît et Myriam, emplis d’humour et de taquineries, apportent beaucoup de charme à l’intrigue même si j’aurais apprécié qu’il y en ait bien plus.

Cela ne m’a pas empêchée de prendre beaucoup de plaisir à me laisser porter par la plume de l’auteur qui nous plonge avec un certain mordant, et beaucoup de finesse, dans la vie de Benoît dont j’ai adoré l’humour et l’auto-dérision. Dès les premières pages, je n’ai pu retenir mes rires, cet homme ayant une vraie capacité de recul sur ses propres défauts, sur l’inutilité de son travail et les limites et absurdités du système de management à l’américaine en vogue dans son entreprise. C’est à se demander si ce n’est pas la politique de rébellion consistant à « ne rien faire et à le revendiquer » de l’un de ses collaborateurs qui serait encore la moins absurde…

Benoît n’est pas un héros ni un antihéros, c’est un courant d’air qui se laisse porter par le vent jusqu’à ce que Myriam entre dans sa vie par la petite porte et s’insinue petit à petit dans son esprit pour lui donner, sans le vouloir, cette grande claque dans le dos dont il avait besoin pour avancer et enfin reprendre les rênes de son existence. Parce que travailler sans entrain ni passion et passer d’une femme à l’autre plus par habitude que par envie, est-ce réellement vivre ?

En parallèle de cet homme qui erre dans la vie sans but précis, on découvre Myriam, non pas à travers ses mails, mais grâce à un procédé que j’apprécie toujours beaucoup et qui permet de faire la connaissance d’une adolescente haute en couleur. J’ai eu un coup de cœur pour Emma qui, derrière un certain cynisme et un humour grinçant, se révèle plutôt attachante et pleine d’initiatives ! Très liée à sa mère, elle est ainsi bien décidée à l’aider à se sortir de cette léthargie qui l’accable et à la soutenir, à son insu, dans ses tentatives de séduction virtuelle… Après tout, il ne va pas se faire tout seul ce petit frère qu’elle aimerait bien avoir. Et tant pis, si pour cela, elle va devoir se rapprocher d’un geek dont la notion d’hygiène semble être plutôt approximative. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour les gens qu’on aime !

Il y a donc beaucoup d’humour dans ce roman que ce soit à travers les personnages ou quelques situations cocasses qui ne devraient pas manquer de vous faire sourire. Il se dégage également une certaine poésie de cette rencontre fortuite et virtuelle entre deux êtres que rien ne destinait à se rencontrer, si ce ne sont les facéties du destin et un besoin de se plonger dans l’inconnu afin de pallier les insuffisances de l’existence.

Contrairement à ce que laissent présager la couverture et le titre mélancoliquement poétique, ce roman n’est pas triste, loin de là. Sans tomber dans les poncifs et autres idées dégoulinantes de bons sentiments de certains feel good, l’auteur réalise un sans-faute avec un roman qui amuse et qui emporte, qui fait sourire et qui interroge sur le sens de la vie. Drôle, relevé et bien plus profond qu’il n’y paraît, voici un roman que je vous conseillerais si vous aimez les belles plumes, l’humour, les personnages attachants, mais pas parfaits, et les hasards de la vie qui font les belles histoires.

Je remercie les Éditions L’Âge d’Homme et Babelio pour cette lecture.