Coup de vent, Mark Haskell Smith

Je remercie Léa et les éditions Gallmeister de m’avoir permis de découvrir, dans le cadre du Picabo River Book Club, Coup de vent de Mark Haskell Smith.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention. Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire. Neal lui parle alors de Bryan, un jeune loup de Wall Street qui a réussi à détourner un magot conséquent avant de s’enfuir dans les Caraïbes. Bien sûr, la banque qui l’employait a lancé des enquêteurs à sa poursuite, avant que les clients spoliés ne s’aperçoivent (enfin) que les traders sont des voleurs. C’est ainsi que Neal, accompagnée d’une pro de la finance, la très douée Seo-yun, s’est retrouvé en charge de récupérer l’argent. Simplement, il n’était pas le seul.

Coup de vent est une folle course-poursuite sanglante dans les Caraïbes, aux rebondissements multiples et à l’humour féroce.

Éditions Gallmeister (5 septembre 2019) – 256 pages – Broché (22€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Julien Guérif

AVIS

De l’argent à gogo, personne ne crache dessus, mais avouons que cela ne sert pas à grand-chose quand d’une part, ce n’est pas le vôtre, et que d’autre part, vous êtes à la dérive, sans avoir mangé depuis plusieurs jours, perdu en pleine mer. Neal a heureusement la chance d’être secouru par Chloé, une navigatrice qui fait le tour du monde en solitaire. Néanmoins la demoiselle, pas ravie d’avoir de la compagnie pour un sou, va vouloir en apprendre plus sur son histoire avant d’éventuellement le détacher… C’est qu’on n’est jamais trop prudent !

Le rescapé raconte alors la série d’événements qui l’a conduit à cette situation dramatique, et cela commence par la mission donnée par son employeur, InterFund, de retrouver Bryan LeBlanc. Jeune loup de Wall Street promis à un brillant avenir, celui-ci a pourtant tout plaqué en détournant, au passage, quelques millions de dollars. Une broutille dans l’univers de la finance de haut niveau, mais une broutille qui peut faire voler en éclats la réputation de InterFund.

Pour mettre la main sur le fuyard, Neal sera accompagné de Seo-yun, directrice du département des opérations de change et supérieure directe de Bryan, avant d’être rejoint par un ancien policier. Mais le trio n’est pas le seul sur la piste du délinquant en col blanc…

C’est une véritable course contre la montre que nous propose ici l’auteur ! C’est qu’il n’y a pas de temps à perdre puisqu’il faut retrouver l’argent avant que LeBlanc ne disparaisse à jamais. Question de réputation ! Et à Wall Street, la réputation, c’est important. Avec un cynisme féroce qui frappe fort, Mark Haskell Smith nous dresse le portrait d’un capitalisme sans morale ni loi si ce n’est celle du plus fort. Entre un trader qui se fait la malle avec des millions et une banque qui exploite et ruine sans vergogne les « petits », qui est véritablement le criminel ?

Loin de n’être qu’un forfait commis par simple appât du gain, l’acte de LeBlanc revêt, dans une certaine mesure, un aspect militant. Car contrairement à ses anciens collègues, ce n’est pas l’envie de se baigner dans l’argent, les femmes et les substances illicites qui le motive, mais celle d’exploiter et de mettre à nu les rouages et les failles d’un système profondément injuste, immoral et inégalitaire. Cela ne fait pas de lui un Robin des Bois des temps modernes, notre homme étant bien moins altruiste, mais on arrive à comprendre les raisons de son geste…

Un geste qui va être à l’origine d’une série d’événements dont le lecteur est bien incapable de prévoir l’issue. Il faut dire que l’auteur nous balade d’un bout à l’autre de son roman entre situations inattendues, revirements de situations spectaculaires, tension, suspense, personnages atypiques au comportement parfois imprévisible et bien souvent douteux… On ne s’ennuie pas un instant avec cette histoire menée tambour battant !

L’alternance des points de vue apporte également un dynamisme appréciable. On suit ainsi différents personnages : le presque trop sage Neal, l’homme étant un modèle de droiture qui tranche avec le milieu de requins dans lequel il évolue, la très sensuelle Seo-yun qui, au fil de l’aventure, laisse tomber son masque d’impassibilité pour s’ouvrir avec une certaine frénésie aux plaisirs de la chair, Piet un homme qui, malgré une petite taille due à une anomalie génétique, possède une présence certaine, LeBlanc dont on découvre le passé et sa relation complexe avec son père… Toute une galerie de personnages variée et haute en couleur qui offre une diversité fort appréciable que ce soit en matière d’origine socio-culturelle, d’ethnie, d’orientation sexuelle… 

La psychologie des personnages est bien travaillée, le ton empreint d’un humour mordant et efficace, et les thèmes abordés intéressants : les excès du capitalisme et les limites de la financiarisation de l’économie, la quête de sens et du bonheur, la morale et ce que l’on est prêt à faire pour de l’argent, la pression de la réussite, le poids des médias… Tous les éléments sont donc mis en place pour vous faire passer un très bon moment de lecture et vous rappeler qu’argent et bonheur ne font pas forcément bon ménage…

En conclusion, l’auteur nous propose ici une fable des temps modernes dressant le portrait d’un homme, ni ange ni démon, qui dans une sorte de vendetta personnelle, a sacrifié un avenir prometteur, mais vide de sens, pour s’opposer à un système financier fou et hors de contrôle. Avec un cynisme à toute épreuve, l’auteur nous transporte dans une valse ininterrompue et rythmée d’événements entre courses-poursuites sur terre et mer. Endiablé et cynique à souhait, voici un roman que vous n’êtes pas prêts de lâcher !

Picabo River Book Club

 

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Le temps des orphelins, Laurent Sagalovitsch

Je remercie Babelio et les éditions Buchet Chastel pour m’avoir permis de découvrir Le temps des orphelins de Laurent Sagalovitsch.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Avril 1945. Daniel, jeune rabbin venu d’Amérique, s’est engagé auprès des troupes alliées pour libérer l’Europe. En Allemagne, il est l’un des premiers à entrer dans les camps d’Ohrdruf et de Buchenwald et à y découvrir l’horreur absolue. Sa descente aux enfers aurait été sans retour s’il n’avait croisé le regard de cet enfant de quatre ou cinq ans, qui attend, dans un silence obstiné, celui qui l’aidera à retrouver ses parents.

Quand un homme de foi, confronté au vertige du silence de Dieu, est ramené parmi les vivants par un petit être aux yeux trop grands.

BUCHET CHASTEL (15 août 2019) – 224 pages – Broché (16€) – Ebook (10,99€)

AVIS

La guerre requiert des sacrifices, et ce n’est pas Ethel qui souffre de l’absence de son mari qui vous dira le contraire ni même ce dernier qui a décidé, alors que rien ne l’y obligeait, de participer à l’effort de guerre.

1945. Après une formation militaire, Daniel, jeune rabbin venu d’Amérique, est donc envoyé en Europe où il découvrira l’impensable, l’innommable, cette réalité historique qu’il reste, plus de soixante-dix ans après, difficile de décrire sans ressentir une vague d’émotions et de dégoût. D’Ohrdruf à Buchenwald, l’épreuve est difficile et la progression en ces lieux maudits intenable : il y a d’abord cette odeur qui prend aux tripes des kilomètres au loin, les morts qui s’empilent, les visages et corps décharnés des vivants qui semblent pourtant partis à tout jamais, la maladie, les fours crématoires…

Malgré l’envie de renoncer et de partir loin de toute cette horreur difficile à endurer, Daniel résiste et fait de son mieux pour apporter un peu de réconfort aux survivants. Mais à la place de ses prières, là où il passe, c’est l’envie de retrouver les êtres perdus qui prédomine… À mesure qu’il récolte les témoignages, Daniel délaisse sa fonction de rabbin pour se recentrer sur l’homme en lui, un homme plein de compassion qui tente, tant bien que mal, de trouver sa place parmi cette cohue désœuvrée. Car si les prisonniers ont retrouvé leur liberté de corps, celle de l’esprit semble bien profondément entravée…

Comment des hommes ont pu se laisser aller à tant de cruauté ? C’est en parcourant les murs hantés du sang de son peuple, même si la folie de Hitler a touché bien d’autres personnes, que Daniel se pose la question. Surgit également du fond de ses entrailles, cette autre interrogation, celle qui fait vaciller sa vie et ses certitudes : comment continuer à porter en soi l’amour d’un Dieu qui a laissé couler tout ce sang ? Daniel, qui a embrassé la profession de rabbin, plus pour faire plaisir à son père que par conviction, questionne donc cette foi dans laquelle il n’arrive plus à trouver le réconfort et les réponses qui lui permettraient d’avancer.

Daniel trouvera néanmoins la force de ne pas s’effondrer grâce à un petit garçon esseulé qu’il va prendre sous son aile. Incarnation de l’innocence bafouée, mais aussi symbole d’espoir et d’un possible avenir, cet enfant, qui préfère les regards aux paroles, sera la bouée de sauvetage du rabbin qui fera alors de son mieux pour retrouver ses parents. Espoir fou et vain ou non, peu importe, puisqu’on retiendra le symbolisme plus que le résultat derrière la quête du rabbin.

La plongée de ce dernier dans la folie humaine et les conséquences infâmes d’une idéologie nazie à vomir est entrecoupée des lettres de sa femme, Ethel. Elle y parle de cet immense amour qu’elle lui porte, du manque de l’autre, d’espoir, d’envie de fonder une famille, de ce quotidien qui, loin du front, reprend ses droits… Ces lettres pleines de tendresse et de positivité, qui apportent un peu d’air frais à une atmosphère mortifère, témoignent néanmoins du fossé qui se creuse entre ceux qui ont subi des atrocités ou qui connaissent leur existence, et les autres. Ethel est un personnage que l’on côtoie peu, mais qui m’a touchée par sa bravoure et son abnégation, cette dernière ayant, par amour et respect pour son mari, consenti à un grand sacrifice.

L’auteur immerge complètement les lecteurs dans l’enfer des camps de concentration, mais il arrive à le faire sans que l’on se sente étranglé par l’émotion. On se sent, bien sûr, incrédule puis en colère et dégoûté devant les épreuves inhumaines subies par des personnes dont le seul tort fut d’exister, mais on arrive à passer outre cette douleur pour avancer aux côtés de Daniel sans jamais détourner les yeux. Un point essentiel si l’on se rappelle toutes ces âmes qui ont péri dans l’indifférence ou, du moins, dans un déni bien pratique pour les consciences… À cet égard, j’ai trouvé la fin particulièrement sobre, mais puissante.

En conclusion, grâce à une plume puissante, vibrante de réalisme et non dénuée de cette délicatesse qui permet de mettre des mots derrière des drames sans jamais franchir la ligne de l’indécence et du sensationnalisme, l’auteur nous fait revivre un épisode noir de l’histoire mondiale que tout un chacun se doit de se rappeler pour que, plus jamais, une telle ignominie ne se reproduise. Fort, puissant et douloureux, plus qu’un livre, un devoir de mémoire !

Retrouvez le roman chez votre libraire ou en ligne.

 

Top Ten Tuesday #142 : 10 romans de la rentrée littéraire que j’aimerais lire

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« Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et est repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine. »


Je ne suis pas particulièrement les sorties pour la rentrée littéraire, mais je vois régulièrement passer des titres qui, pour certains, me font envie. Je vous propose donc une petite sélection de romans de la rentrée littéraire que j’aimerais lire.

DANS MA WISH LIST

Christopher Paolini - Eragon  : La fourchette, la sorcière et le dragon.

DANS MA PAL

L'ombre de la menace par [Caine, Rachel]Soif

Et vous, quel(s) titre(s) avez-vous repéré(s) pour cette rentrée littéraire ?

 

 

Premières Lignes #83 : Dans les pas de Valeria, Elisabet Benavent

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Le principe de ce rendez-vous initié par Ma lecturothèque est de citer, chaque semaine, les premières lignes d’un livre.


Pour cette édition, je voulais vous présenter les premières lignes d’un roman que j’attends avec une certaine impatience étant intriguée par le résumé  : Dans les pas de Valeria d’Eisabeth Benavent :

Dans les pas de Valeria par [Benavent, Elisabet]

Quand Bridget Jones s’invite dans Sex and the City

Valeria aime les belles histoires d’amour.
*
Valeria est romancière.
*
Valeria a trois amies  :
Lola, Carmen et Nera
*
Valeria et ses amies partagent tout.
*
Valeria est mariée à Adrian,
Mais elle rencontre Victor…
*
Valeria aime la sincérité.
*
Valeria est unique.
*
Comme toi  !

Complices et inséparables, Valeria et ses amies se racontent tout. Vraiment tout. Surtout leurs histoires de cœur…

Valeria commence à s’ennuyer dans les bras d’Adrian.
Lola s’éclate avec ses amants, qu’elle collectionne.
Carmen et son collègue de bureau se tournent autour.
Nerea, elle, vient enfin de rencontrer quelqu’un !
Valeria, c’est drôle, c’est vif. Ça pétille et ça passe aussi vite qu’une soirée entre fille.

PREMIÈRES LIGNES

Il était une fois

Je cessai de pianoter sur mon clavier et relus mon texte : « Leurs regards se croisèrent. Peu importaient les mètres qui les séparaient, leurs pensées se télescopèrent, plongèrent, rebondirent vers l’infini. Et, l’espace d’une seconde, tout se figea, même la brise qui agitait les arbres devant la fenêtre. Puis elle battit des paupières et ils détournèrent les yeux, à la fois honteux, affolés et excités à l’idée de tomber amoureux alors qu’ils ne se connaissaient pas. »

— Quelle daube ! m’écriai-je, même si j’étais seule à la maison et que personne ne pouvait m’entendre.

On aurait dit le générique d’intro de La Guerre des étoiles, mais dans une version écrite par un Jedi lobotomisé. La vérité, c’est que je séchais lamentablement. Les cinquante-sept pages que j’avais pondues jusqu’ici n’étaient qu’un tas de niaiseries pas même dignes d’un concours d’écriture pour collégiens. Je m’étais fixé un quota de deux feuillets par jour, mais au train où allaient les choses je me serais contentée de deux ou trois paragraphes potables. Si seulement !

Si le roman vous intrigue, vous pouvez en lire un extrait sur le site de la maison d’édition et/ou découvrir la bande-annonce :

Top Ten Tuesday #112 : les 10 romans de la rentrée littéraire hiver-printemps 2019 que vous attendez avec impatience

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« Le Top Ten  Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et est repris en français pour une 2e édition sur le blogue Frogzine. »


Je ne suis pas vraiment la rentrée littéraire, mais j’ai néanmoins découvert, au cours de mes pérégrinations sur Internet, des livres qui me tentent pas mal à commencer par celui que je place en haut de ma wish list : Romanov :

Grégoire et le vieux libraire par Roger

David Moitet - Les secrets de Tharanis - Tome 1, L'île sans nom.

Adrien Tomas - Engrenages et sortilèges.Abi Elphinstone - Les sept étoiles du Nord.

Frances Hardinge - La voix des ombres.Stephanie Garber - Caraval Tome 2 : Legendary.

Michel Le Bris - Pour l'amour des livres.

Et vous, avez-vous repéré des sorties qui vous tentent ?

La Vraie Vie, Adeline Dieudonné #MRL18 #Rakuten

Je remercie Rakuten et les éditions Iconoclaste pour m’avoir permis de découvrir La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné. Ce livre a été lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Un huis-clos familial noir. Un roman initiatique drôle et acide. 
Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. Une découverte.

Le Démo est un lotissement comme les autres. Ou presque. Les pavillons s’alignent comme des pierres tombales. Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère, est transparente, amibe, craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glace. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

  • Broché: 265 pages
  • Éditeur : L’Iconoclaste (29 août 2018)
  • Prix : 17€

AVIS

Quand j’ai participé au tirage au sort pour recevoir La Vraie Vie dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire, je n’en avais pas encore beaucoup entendu parler, et n’avais donc pas anticipé l’engouement qu’il susciterait. Un engouement à double tranchant, car à force d’entendre dire que c’était une merveille, mes attentes étaient quelque peu élevées…

Or, si j’ai passé un moment de lecture intéressant et intense, mon avis, sans être négatif, sera plus nuancé. La faute au malaise ressenti face à l’héroïne de dix ans, en début de roman, qui s’exprime avec une telle éloquence qu’elle vous en donne des complexes. Ses propos sont à des années-lumière de ce que l’on peut attendre d’une enfant de cet âge même en considérant qu’elle soit très intelligente. J’ai, en outre, été gênée de la manière dont est amorcée sa découverte de la sexualité… Son attirance, voire son obsession, pour un père de famille peut s’expliquer par le décalage entre son âge physique et son âge mental, mais cela m’a paru bien trop malsain… Ces points ne m’ont pas empêchée de m’immerger dans l’histoire, mais le choix de l’autrice d’effacer la barrière de l’âge m’a décontenancée à plusieurs reprises.

J’ai, en revanche, apprécié que notre héroïne, que l’on suit pendant cinq ans, ne soit jamais nommée. Elle est bien trop atypique et hors du commun pour que cette absence de prénom ne permette d’en faire un personnage universel, mais ce procédé donne un air de conte, version non censurée par Disney, fort prenant et percutant. La fillette, par sa présence d’esprit, sa pugnacité et son intelligence, se positionne d’emblée bien au-dessus des autres personnages. Elle n’en est pas pour autant prétentieuse, mais elle dégage une aura qui donne l’impression d’avoir affaire à une personne extraordinaire qui est tombée, par le caprice du destin, dans une famille complètement déréglée. Alors comme une héroïne de conte, elle va prendre sa vie à bras-le-corps et affronter les obstacles qui se mettent entre elle et son objectif, sauver son frère, Gilles.

Témoin d’un accident qui aurait pu prêter à rire si ses conséquences n’avaient pas été aussi dramatiques, ce frère adoré a perdu son beau sourire et sa joie de vivre. Effacé le petit frère aimant et joyeux dont elle était si proche… Une situation intolérable pour notre héroïne qui va, malgré sa situation familiale difficile, entre un père violent et une mère plus intéressée par les animaux que par ses propres enfants, dédier sa vie à un seul objectif : redonner le sourire à Gilles. Avec une naïveté touchante, elle va alors se mettre en tête de remonter le temps pour le sauver de ce tragique épisode. Cet amour inconditionnel pour son frère, qui menace de suivre les traces de son père, est très beau à voir, d’autant qu’il va la pousser à se dépasser intellectuellement et la transformer en amoureuse des sciences. Mais au bout d’un moment, cette relation finit par mettre mal à l’aise, la fillette refusant de faire face à ce qu’est devenu cet être qu’elle essaie à tout prix d’aider : un bourreau... Peut-on vraiment tout accepter par amour ?

Au niveau du style de l’autrice, le point fort du roman en ce qui me concerne, rien à redire. C’est léché, poétique, métaphorique, beau et brutal à la fois comme peut l’être la vie. Certains passages sont d’une cruauté sans nom comme celui de la traque dans laquelle notre jeune héroïne, sous l’ordre de son père, se transforme en proie ! C’est frigorifiant d’autant plus que l’autrice arrive pleinement à retranscrire l’ambiance de cette scène digne d’un film d’horreur. Mais à côté de ces instants qui sont à la limite du supportable, il y a de très beaux passages dans lesquels l’autrice nous montre toute la détermination de cette fillette prête à tout pour sauver son frère de la hyène, ce symbole de mort et de noirceur qui menace de le dévorer de l’intérieur.

Porté par une plume diablement prenante, ce roman se lit tout seul, mais il n’en demeure pas moins éprouvant mentalement, une ambiance malsaine entourant l’histoire de cette famille dont le mot violence semble ancré dans les gènes. Si cela peut plaire aux lecteurs en quête d’émotions fortes, j’ai fini par être dérangée par ce sentiment de surenchère. À cet égard, la fin, abrupte et sauvage, m’a semblé « too much », un peu comme si ses fondations n’étaient pas assez solides pour offrir aux lecteurs une conclusion réaliste. Je comprends néanmoins que l’autrice ait pu considérer qu’elle était le point final parfait à un récit où l’amour se dispute à la violence…

Dans tous les cas, cette histoire ne pourra que toucher et perturber, car elle décortique avec précision les mécanismes de la violence domestique physique et morale à travers un père cruel, pervers et violent. Obnubilé par le sang et la mort, il instaurera au sein de son foyer le règne de la terreur et des coups ! Un barbare qui s’acharnera sur sa femme quand son besoin de sang ne sera pas satisfait… Une femme qui m’a d’ailleurs fait énormément de peine puisque chaque personne de sa famille semble la considérer comme quantité négligeable. Bien sûr, on se révolte devant son inertie face à son mari, mais pour ma part, j’ai surtout vu une femme en grande souffrance qui se réfugie dans l’amour des animaux, ces créatures qui recevront avec plaisir son amour sans jamais la juger… Fort heureusement, notre héroïne, qui aura parfois des paroles teintées d’indifférence envers sa mère, se rendra compte que finalement, derrière les silences et les absences, se cache bien un être de chair.

En conclusion, La Vraie Vie est une lecture qui remue et qui dérange, mais qui, à mon sens, tombe parfois dans la surenchère de situations malsaines. Le roman porte néanmoins bien son nom dans la mesure où comme dans la réalité, la noirceur la plus totale côtoie l’amour le plus pur. D’une intensité que tous les lecteurs ne seront pas forcément capables d’accueillir, ce roman prend également des allures de conte cruel dans lequel une fillette brillante, naïve et lucide à la fois, va jouer le premier rôle, celui de l’héroïne courageuse. À la place du monstre, le père et comme quête, le salut d’une âme abîmée en passe de définitivement s’égarer… Quant à la morale, y en a-t-il vraiment une ? Je vous laisserai le soin de vous faire votre propre opinion sur le sujet.

Et vous, ce roman vous tente-t-il ?
Retrouvez-le chez votre libraire ou en ligne.

Premières lignes #51 : La vraie vie d’Adeline Dieudonné

Premi!èr-1

J’ai décidé de participer au rendez-vous Premières lignes, initié par Ma lecturothèque, dont le principe est de citer, chaque semaine, les premières lignes d’un livre.


Pour cette édition, je vais vous présenter les premières lignes d’un livre de la rentrée littéraire qui m’intrigue énormément : La vraie vie d‘Adeline Dieudonné. 

Un huis-clos familial noir. Un roman initiatique drôle et acide. 
Le manuel de survie d une guerrière en milieu hostile. Une découverte.

Le Démo est un lotissement comme les autres. Ou presque. Les pavillons s alignent comme  des pierres tombales. Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et  celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère, est transparente,  amibecraintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l arrivée du marchand de glace. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

PREMIÈRES LIGNES

À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.

La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.

Et vous, connaissez-vous ce roman ? Si vous l’avez lu, qu’en avez-vous pensé ?