Jamais, Duhamel

Couverture Jamais

Troumesnil, Côte d’Albâtre, Normandie. La falaise, grignotée par la mer et le vent, recule inexorablement de plus d’un mètre chaque année, emportant avec elle les habitations côtières. Le maire du village parvient pourtant, tant bien que mal, à en protéger les habitants les plus menacés. Tous sauf une, qui résiste encore et toujours à l’autorité municipale. Madeleine, 95 ans, refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Bamboo (10 janvier 2018) –  64 pages

AVIS

Devant lire un ouvrage contenant le mot jamais dans le titre, j’ai jeté mon dévolu sur cette BD dont la couverture m’a tout de suite intriguée. Et puis, j’ai une appétence particulière pour les ouvrages mettant en scène des personnages d’un certain âge, comme c’est le cas ici. Nous faisons ainsi la connaissance de Madeleine qui, depuis la disparition de son époux en mer il y a des années de cela, vit seule avec son chat dans une maison au bord d’une falaise ! Une falaise, grignotée par les éléments, qui menace dangereusement de s’effondrer et d’embarquer avec elle maison, mamie, chat et meubles. Mais têtue comme une mule et bien décidée à faire de la résistance, Madeleine refuse de donner satisfaction au maire de son village en quittant sa maison.

Ici, point de Gaulois résistant à l’envahisseur romain, mais une nonagénaire résistant à un maire affolé à l’idée de ce qui pourrait lui arriver sur le plan pénal en cas de drame. La référence à une célèbre BD n’est pas fortuite, comme vous le verrez si vous vous penchez sur cet ouvrage qui a été un quasi coup de cœur. Un quasi coup de cœur pour la personnalité de Madeleine qui ne s’en laisse pas compter et dont l’ironie se révèle plus tranchante qu’une serpe. Si elle peut parfois se montrer difficile et impolie avec le maire qui essaie très maladroitement de la protéger d’un réel danger, elle n’en demeure pas moins terriblement attachante. Et ce n’est pas un pompier, seule oreille attentive du village qui vous dira le contraire.

Au fil des pages, le lecteur comprend que les apparences sont trompeuses et que Madeleine n’est pas cette aveugle complètement déraisonnable que le maire aime à décrier… Bien au contraire, tout ce qu’elle fait ou qu’elle refuse de faire, c’est pour une raison qui ne regarde qu’elle et son histoire personnelle. Ainsi à mesure que l’on progresse dans la lecture, deux sentiments distincts nous assaillent : la peur qu’il arrive quelque chose à Madeleine, sa maison semblant de plus en plus menacée par l’effondrement de la falaise, et la compréhension, puis l’attendrissement devant les raisons expliquant son refus de partir de chez elle. Et si cette femme, qui fait comme si son mari était toujours vivant, et qui refuse de voir en face le danger, n’était pas dénuée de bon sens, mais simplement prête à faire un grand voyage, ses souvenirs et son amour pour son mari pour compagnons de voyage ?

Je n’aurais jamais fait le choix de Madeleine, mais qu’est-ce que cette femme m’a touchée, émue, fait rire et impressionnée. Elle est aveugle, certes, mais elle n’est pas ignorante du regard des autres ; elle est têtue incontestablement et plutôt piquante et radicale, mais elle est aussi attendrissante, et capable de complicité avec ceux qui sont prêts à l’écouter. Et puis, comment ne pas être frappé au cœur par ses sentiments intacts pour son grand amour disparu en mer. L’auteur nous offre d’ailleurs quelques flashbacks sobres, mais d’une éloquence incroyable au point de me faire frissonner et verser quelques larmes. En me lançant dans cet ouvrage, je ne m’attendais pas à découvrir en filigrane une histoire d’amour d’une pudeur, mais d’une beauté extrême qui a forgé le caractère d’une femme forte et digne, et dessiné son avenir au sein d’un village soumis aux aléas de la nature et de l’érosion.

Au-delà de Madeleine qui est l’atout charme de cette BD, j’ai apprécié la présence d’un chat qui profite des largesses involontaires de sa maîtresse, un peu bougonne et sarcastique avec ceux qui la titillent. La beauté des illustrations, avec leur esthétique alliant douceur et réalisme, participe également au plaisir que l’on prend à s’immerger dans ce petit village de Normandie, dont certains habitants sont prêts à tromper une mamie pour obtenir la paix. J’admets toutefois que notre Madeleine a parfois des réactions excessives qui dans une BD fait sourire, mais qui dans la réalité ne me donneraient pas trop envie de la contrarier. Une mention spéciale au pompier nouvellement arrivé dans le village qui se révèlera bien plus fin psychologue que les autres, et pourvu d’un réel sens de l’écoute ainsi que d’une bonne dose d’humanité. Il servira d’ailleurs d’intermédiaire entre un élu déconnecté du besoin de son administrée, et une administrée têtue et peu encline à se laisser manipuler…

En bref, Jamais est une magnifique BD riche en émotions dont le titre souligne à merveille la détermination d’une nonagénaire à revendiquer le droit de rester dans sa maison, nonobstant les dangers. Car loin de n’être qu’une maison en haut d’une falaise qui petit à petit s’effondre, c’est avant tout le lieu ayant abrité ses amours avec son mari disparu en mer, mais gravé à jamais dans son cœur. Empreinte d’une belle humanité, illuminée par des illustrations aussi belles qu’immersives, et égayée par des pointes d’un humour plutôt piquant, cette BD ne devrait pas manquer de vous faire passer par de multiples émotions, et vous prouver la force d’un amour qui défie la mort, le temps, les éléments et les forces de la nature. Grandiose à l’image d’une femme de caractère qui ne laissera personne indifférent !

BD lue dans le cadre du Challenge Un mot, des titres du blog Les lectures d’Azilis.

 

24 réflexions sur “Jamais, Duhamel

  1. Un coup de cœur pour cet album aussi!! 🙂 Contente que quelqu’un l’est lu dans le cadre du challenge!! ❤
    (dis moi tu pourrais ajouter mon nom et le lien vers mon blog pour que tes lecteurs sachent où aller si ils veulent se joindre à nous 😉 Merci!!)

    Aimé par 1 personne

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