D’or et d’oreillers, Flore Vesco #PLIB2022

Couverture D'or et D'Ore

Lu pour le PLIB 2022, D’or et d’oreillers de Flore Vesco m’a enchantée de la première à la dernière ligne.

C’est un lit vertigineux, sur lequel on a empilé une dizaine de matelas. Il trône au centre de la chambre qui accueille les prétendantes de lord Handerson. Le riche héritier a conçu un test pour choisir au mieux sa future épouse. Chaque candidate est invitée à passer une nuit à Blenkinsop Castle, seule, sans parent, ni chaperon, dans ce lit d’une hauteur invraisemblable. Pour l’heure, les prétendantes, toutes filles de bonne famille, ont été renvoyées chez elles au petit matin, sans aucune explication.
Mais voici que lord Handerson propose à Sadima de passer l’épreuve. Robuste et vaillante, simple femme de chambre, Sadima n’a pourtant rien d’une princesse au petit pois ! Et c’est tant mieux, car nous ne sommes pas dans un conte de fées mais dans une histoire d’amour et de sorcellerie où l’on apprend ce que les jeunes filles font en secret, la nuit, dans leur lit…

École Des Loisirs (3 mars 2021) – 240 pages – 16€ (broché)
Couverture : Mayalen Goust – #9782211310239

AVIS

Entre la couverture et le titre énigmatique, ce roman me tentait beaucoup, mais je ne m’attendais pas à autant l’aimer ! Dès le début, j’ai été sensible à l’écriture de l’autrice : délicate, poétique, onirique, imagée avec un jeu magistral sur l’implicite, mais aussi piquante et pleine de verve. Un mélange savoureux qui fonctionne à merveille et qui nous permet de nous plonger sans réserve dans une histoire atypique et pleine d’intelligence.

À travers un récit dans le récit, nous découvrons le conte de la princesse au petit pois revisité et développé par l’esprit affûté et aiguisé de Flore Vesco, qui lui insuffle un élan de modernité et de féminisme fort appréciable. S’il est aussi question de matelas, d’or et de soie, la comparaison s’arrête là, ici, la princesse n’est pas douillette et à vrai dire, ce n’est même pas une princesse ! Notre héroïne, Sadima, est la femme de chambre des trois sœurs Watkins, trois filles élevées dans le souci de l’étiquette et du respect de la bienséance.

Bienséance qui vole bizarrement en éclats quand Mme Watkins découvre qu’un jeune et très riche lord cherche une épouse. Mais, parce que quand la nouvelle est trop belle, il y a toujours un mais, il exige que chaque candidate passe la nuit chez lui dans une chambre préparée à cet effet, sans qu’on ne sache pourquoi et surtout, sans chaperon. Un scandale ! Mais un scandale que sa fortune fait vite oublier : la décision est prise, les toilettes sont emballées et les trois sœurs Watkins envoyées par leur mère chez cet étrange lord dont on ne sait finalement rien, si ce n’est qu’il est orphelin et qu’il a les bourses bien pleines. 

Sur place, les choses ne se passeront néanmoins pas comme prévu : là où la sophistication étudiée de l’une, la rouerie de l’autre et la naïveté de la dernière n’auront rien donné, la simplicité et le naturel de Sadima feront des miracles. Du moins, c’est ce qu’un petit doigt m’a dit… Notre héroïne a passé la première épreuve, mais le mariage n’est pas encore assuré. Après tout, nous ne sommes pas dans un satané conte de fées ! Elle va devoir percer les secrets d’un lord qui, derrière son indifférence étudiée et ses moqueries sans conséquence, semble cacher une belle sensibilité et une solitude certaine. Elle devra également faire face à de multiples dangers, Blenkinsop Castle se révélant être un endroit inquiétant à l’aura sombre et ténébreuse…

Un peu à la manière piquante de Jane Austen, Flore Vesco dénonce l’hypocrisie des plus nantis pour lesquels les apparences et des règles plus idiotes les unes que les autres comptent beaucoup, mais la fortune et le statut plus que tout. Comment ne pas être révolté par cette mère qui n’hésite pas à envoyer ses filles dans la tanière du loup sans être certaine qu’elles n’en paient pas le prix fort ? Et puis, il y a cette condescendance mâtinée de méchanceté des femmes Watkins qui, fières de leur rang et de leur sang, ne réalisent pas que la seule personne dotée d’un minimum de noblesse parmi elles, c’est leur femme de chambre. Une femme qui doit s’activer sans cesse tout en devant se faire oublier parce qu’il est universellement connu qu’un bon serviteur est un serviteur qu’on ne voit pas… Au moins, à Blenkinsop Castle, nos belles dames sont bien servies, tout le monde, à part une personne, ayant quitté le navire. Quant à savoir pourquoi, seule la perspicace Sadima se le demande, voire remarque cette absence de domesticité ainsi que toutes les étrangetés du château…

Devant la manière dont Sadima est traitée, même par la plus jeune des sœurs pourtant nourrie au même sein qu’elle, on se révolte, et surtout, on applaudit devant le retournement de situation. J’ai espéré et j’ai savouré cette transgression des règles où une domestique surpasse ses employeurs, leur prouvant qu’un statut social ne déterminera jamais la valeur d’une personne. À cet égard, lord Handerson ne semble absolument pas sensible à l’étiquette, inconscient d’avoir brisé un tabou en laissant une femme de chambre participer aux épreuves pour devenir son épouse. Cela s’explique peut-être parce qu’il a grandi loin des simagrées de la noblesse… On découvre d’ailleurs petit à petit son histoire familiale, une histoire dramatique qui nous éclaire sur sa situation actuelle, son étrange rapport à son château, et sa méthode inattendue pour se choisir une épouse.

En plus de la plume de Flore Vesco et de la critique sociale, j’ai adoré l’aura de mystère qui imprègne chaque page, et qui donne envie d’obtenir des réponses à toutes ces questions qui accompagnent la lecture. Cela instaure une sorte de lien inébranlable avec Sedima que l’on suit avec passion dans ses investigations non dénuées de danger. Que cache lord Handerson et plus important, que cache Blenkinsop Castle, ce château qui semble animé, et pas des meilleures intentions ? Deux questions entêtantes, voire obsédantes à mesure que le voile de la vérité se lève et que l’on découvre la nature du danger, mais aussi l’horizon des possibilités.

Il est question ici de magie, d’émancipation féminine, de solitude, d’un amour maternel qui devient prison, faisant rassembler la victime à son bourreau... Mais l’autrice nous offre aussi un bel exemple de parentalité avec des parents qui s’inquiètent pour leur fille, tout en la laissant vivre ses propres expériences. Nul doute que cela aura aidé Sadima à devenir cette jeune femme forte, courageuse, à la langue bien pendue et à l’esprit affûté qui suscite affection et admiration chez les lecteurs. Ils ne seront d’ailleurs pas les seuls, lord Handerson n’étant pas insensible au charme de cette femme qui, malgré le danger et les secrets, l’aide vaillamment à se libérer des entraves du passé pour ouvrir les chaînes du présent.

Au fil des pages et des épreuves, naît entre les deux une belle complicité qui se mue progressivement en une relation empreinte d’une douce sensualité, avant de nous offrir des scènes où les doigts de l’un rencontrent la douceur de la peau de l’autre. Une peau qui ne demande qu’à être explorée et goûtée durant des instants suaves dérobés aux yeux et aux oreilles inquisiteurs d’une entité qui a du mal à s’effacer pour laisser la vie reprendre librement son cours… Un éveil à la sensualité et à la volupté délicat et poétique venant contrer une atmosphère ténébreuse dans laquelle le danger peut venir de partout et nulle part à la fois.

Avec mordant et un sens aigu de l’ironie, l’autrice détourne l’un des contes les plus insipides que je connaisse, La princesse au petit pois, pour nous proposer une version personnelle soufflant un vent de modernité et de féminisme bienvenu. Mais ce ne sera pas le seul conte évoqué, puisqu’au fil des pages, on découvre différentes références explicites ou non à tous ces récits qui ont bercé notre enfance, de Le Belle et la bête à La Barbe bleue. Plus que la bouffée de nostalgie offerte par le procédé, j’ai aimé la manière dont Flore Vesco en bouleverse les mécanismes et en dénonce leur absurdité. C’est fait avec piquant et une intelligence rare, de celle qui rappelle à quel point la littérature jeunesse et adolescente est un formidable vecteur de réflexion. Portée par une plume poétique et pleine de verve, une réécriture de conte qui dépoussière le genre en beauté et en finesse, jouant avec des stéréotypes éculés pour mieux les dépasser. Un pied-de-nez savoureux sans fausse note à ne pas manquer !

52 réflexions sur “D’or et d’oreillers, Flore Vesco #PLIB2022

  1. Je n’ai lu que d’élogieux avis concernant ce roman dont le tien donne particulièrement envie. Entre la plume aiguisée mais non moins critique, rappelant celle de Jane Austen ainsi que l’ambiance mystérieuse de ce roman, je pense qu’il est temps que je craque à mon tour pour cette œuvre.

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  2. Superbe chronique !
    Tu rends très bien hommage à la plume pleine de verve et de poésie de l’autrice, pointant à merveille les raisons pour lesquelles j’ai tant aimé cette lecture : sa modernité et son discours sur la place et la sexualité des femmes.
    Un très très beau roman ❤

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  3. J’ai découvert ce titre grâce au blog Les lectures de Marinette, et j’ai failli passer à côté de ton article ! J’aime beaucoup le style de la couverture et ce titre énigmatique qui rappelle pourtant bien les contes je trouve. Mais l’idée que ce soit la femme de chambre qui justement fait preuve d’une grande qualité humaine et noble m’intrigue encore plus. Un conte revisité et qui retourne les codes, ça donne envie !

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  4. Totalement d’accord avec tout ce que tu dis! J’ai vraiment passé un bon moment de lecture avec ce finaliste: la plume poétique, le côté féministe et sensuel, la réécriture surprenante, la relation entre les deux héros! Une belle réussite pour moi aussi! 🙂

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