Hungry Ghost, Victoria Ying

Hungry Ghost par Ying

Je remercie les éditions Hachette et Babelio de m’avoir envoyé Hungry Ghost de Victoria Ying en échange de mon avis.

Valerie Chu est une lycéenne discrète, studieuse, et surtout très mince. Personne, pas même sa meilleure amie Jordan, ne sait qu’elle se fait régulièrement vomir depuis des années. Val peine à savourer la vie, même lorsqu’elle est en voyage scolaire à Paris, la ville la plus romantique du monde, avec Allan, qu’elle aime en secret. Le jour où une tragédie frappe sa famille, Val est obligée de reconsidérer ses priorités, son regard sur le monde… et son rapport à son corps. Mais c’est un combat qu’elle ne pourra pas livrer seule : elle devra d’abord apprendre à demander de l’aide.

Hachette Romans graphiques (3 mai 2023) – 208 pages – 17€
Mise en couleur : Lynette Wong  – Traduction : Alice Delarbre  

AVIS

À part Zouck de Pierre Bottero (que j’ai eu l’idée saugrenue de lire en italien), je n’ai presque jamais rien lu sur les troubles alimentaires alors quand Babelio m’a proposé Hungry Ghost, je n’ai pas hésité une seule minute. Avant d’aller plus loin, je dois dire que j’aime beaucoup l’objet-livre proposé par Hachette : livre souple dont la taille, entre le poche et le grand format, le rend très facile à prendre en main et à transporter, papier de qualité que l’on peut tourner sans peur de le froisser, illustrations pastel aux teintes bleues et roses qui apportent une belle douceur et instaurent un climat chaleureux… À cela s’ajoute un avertissement sur la thématique centrale de l’histoire, permettant à chaque lecteur de décider, en fonction de son propre vécu, s’il souhaite ou non se lancer.

Dès le début, Victoria Ying frappe fort avec une scène d’anniversaire révoltante qui m’a marquée, notamment par la violence psychologique qu’elle induit. Alors que Valerie, encore fillette, devrait fêter son anniversaire en toute innocence et légèreté et se régaler avec son gâteau, sa mère l’en empêche en l’enjoignant à ne pas manger sa part, seulement la goûter.  Cette injonction à faire attention à ce qu’elle mange, à se surveiller de près, même pendant les événements festifs, et à rester mince se répétera tout au long du livre, la mère de Valerie étant complètement obsédée par le poids de sa fille.

Une mère obsédée par le poids (des apparences) et la nourriture, une fille obéissante qui veut bien faire et se conformer aux injonctions maternelles… Difficile de ne pas comprendre les raisons expliquant les troubles alimentaires de Valerie, qui se fait vomir, se prive beaucoup et pense à la nourriture constamment. Je dois dire que j’ai été touchée par cette adolescente qui vit sous le regard écrasant et sans concession de sa mère qui jauge constamment sa silhouette et le contenu de son assiette. Même quand la famille traverse une épreuve difficile, qui rend le comptage de calories bien futile, notre lycéenne n’échappe pas aux remarques toxiques de sa mère !

Une mère qui ne semble pas voir, ou plutôt qui refuse de voir le mal qu’elle fait, et la manière dont son obsession pour le poids de sa fille met sa vie en danger. On devine qu’elle est elle-même aux prises avec son éducation et les diktats de la société, dont cette injonction forte à la minceur quand on est une femme, mais cela n’excuse pas tout. Un comportement toxique n’est jamais tolérable, que la personne pense à mal ou non, qu’elle vous aime ou non. Mais je reconnais que bien que ce soit maladroit, la mère de Valerie semble faire un premier pas pour se corriger, même si les réflexes de toute une vie ne peuvent pas s’effacer d’un coup de baguette magique…

Au-delà du comportement maternel qui pose problème et qui suscite chez le lecteur une forte indignation, j’ai, pour ma part, adoré la manière dont l’autrice amène petit à petit son héroïne sur le chemin de l’acceptation de soi. Cela passera par des moments parfois difficiles, durant lesquels des pensées parasites et dérangeantes seront mises à nu, mais aussi par de beaux moments de tendresse, d’échange et de compréhension. Ainsi, Valerie va découvrir que les obsessions de sa mère, qu’elle a faites siennes, ne sont pas le reflet de la vérité et que son bonheur ne dépend pas de la quantité de calories qu’elle ingurgite chaque jour ou de la taille de son jean. Avant d’en arriver là, notre héroïne vivra des temps forts, entre sorties entre amis, voyage en France et découverte de la ville des amoureux, drame familial, jalousie, amitié mise à rude épreuve et premiers émois amoureux… 

L’autrice, sans jamais tomber dans le pathos ou la dramatisation, arrive à nous faire ressentir avec force les émotions, les joies et les peines de Valerie, suscitant une totale et pleine empathie de la part des lecteurs de tous âges. En ancrant son héroïne dans une réalité qui n’est pas celle de tout le monde mais à laquelle on peut tous se raccrocher, elle offre une figure à laquelle s’identifier. Un moyen d’ouvrir le dialogue avec des adolescent(e)s souffrant de troubles alimentaires ou témoins de la souffrance d’un(e) camarade. Cette BD est également un bel outil pour pousser les adultes à s’interroger sur leurs propres paroles, certaines remarques pouvant être bien moins anodines qu’ils le pensent, surtout face à des jeunes dont l’estime de soi peut passer par le regard d’autrui.

Si l’histoire n’est pas dénuée de moments difficiles, elle n’en demeure pas moins globalement lumineuse, que ce soit grâce aux illustrations aux douces teintes, aux sourires sur les visages, ou encore au panache et à la joie de vivre de Jordan, la meilleure amie de Valerie, qui croque la vie à pleines dents sans se soucier du regard des autres. J’ai adoré ce personnage qui pousse Valerie à ne pas être seulement la fille obéissante de sa mère, mais une adolescente comme les autres, qui aime à passer du temps avec ses amis, s’imaginer dans de belles robes, voyager… Jordan est un peu la soupape de décompression qui permet à Valerie de ne pas exploser. Elle sera également, bien malgré elle, à l’origine, du moins dans une certaine mesure, de la prise de conscience de notre héroïne sur le sens de l’amitié et son droit d’exister par elle-même et pour elle-même. Une prise de conscience qui sera le premier pas vers la liberté pour une adolescente terriblement touchante et émouvante, pour laquelle on ne peut que développer une profonde et sincère affection.

En conclusion, malgré des sujets difficiles, Victoria Ying arrive à proposer un texte lumineux dénué de pathos, qui, s’appuyant sur une ambiance graphique pleine de charme et de douceur, nous permet de suivre une héroïne sur le chemin de l’acceptation et de l’amour de soi. Un cheminement qui ne se fera pas sans heurt, entre les drames de l’adolescence et ceux de la vie, mais qui ouvrira une nouvelle voie à l’héroïne, celle du bonheur. Hungry Ghost est une BD forte et émouvante que je ne peux que vous conseiller et qui devrait permettre de créer un climat favorable pour évoquer, notamment avec des adolescent(e)s, ce thème important des troubles alimentaires et de la souffrance que ceux-ci génèrent.

56 réflexions sur “Hungry Ghost, Victoria Ying

  1. J’ai des larmes aux yeux, mais il ne faut pas que je lise ce livre. Je dois déjà me battre tous les jours contre une mère qui se comporte d’exactement cette façon contre sa fille, avec les commentaires toxiques à propos des poids.

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    • Je suis désolée ; c’est une situation tellement difficile…
      Ce genre de livre peut aider à l’affronter mais il faut être certain que la personne victime puisse l’accueillir. À cet égard, l’avertissement de la maison d’édition prend tout son sens.

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  2. Et bien ce livre me tente énormément – merci de l’avoir mis sur mon radar.
    et je trouve que ta phrase devrait être enseigné dans les écoles : « Un comportement toxique n’est jamais tolérable, que la personne pense à mal ou non, qu’elle vous aime ou non. »

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  3. Il me tardait de lire ton retour sur ce roman que j’ai découvert dans ton IMM, autant dire que je ne suis clairement pas déçue ! Il me fait encore plus envie, il a l’air aussi bouleversant, que sublime…

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  4. Je passe mon tour. Anorexique (restrictions sans vomissements), j’ai étudié à l’époque toute la littérature sur le sujet, y compris les torchons de PPDA.
    Le problème des TCA, c’est que personne n’a le courage d’en donner la raison (politiquement incorrect).
    Je suis la seule à en être totalement sortie au prix de nombreux sacrifices. Mais cette littérature m’agace, une ancienne copine de galère est en survie pour n’avoir pas répondu « merde » à ses parents. Et en plus, tout le monde plaint cette pauvre famille.
    Nan, la victime, c’est la fille, gardez ça en tête.
    Sinon, le pavillon des enfants fous de Valérie Valère est le meilleur témoignage que je connaisse sur le sujet. Et elle écrivait magnifiquement bien d’ailleurs.

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    • Je pense que le sujet est quand même complexe et dépend des situations et vécus de chacun. Mais dans cette BD, la fille est clairement la victime (ce que montre très bien l’autrice) et le problème vient bien de la mère et de ses propos complètement toxiques. À plus grande échelle, se pose aussi la question de la société, du regard sur le corps des femmes, du culte de la minceur en Occident et en Asie où ne pas être mince expose à l’ostracisme…

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      • Sainte Catherine de Sienne vivait dans une société où le culte de la minceur n’existait pas, elle souffrait pourtant d’anorexie, tout comme Simone Weil (la philosophe) et d’autres qui ont fait l’objet de la curiosité médicale (Antigone)
        La société n’a rien à voir avec ça. Elle peut être un déclencheur mais rien de plus.
        Le sujet n’est complexe que pour ceux qui ne l’ont pas vécu. C’est une addiction sans substance. N’oublie pas que je suis aussi psychologue et que j’ai entendu tout et n’importe quoi autant comme patiente que comme soignante.
        Et je peux te dire que toutes les anorexiques ont le même vécu : la réaction familiale à quelque chose de grave qu’ils veulent cacher (l’inceste est récurrent).
        Les hommes se tournent vers l’alcool, la cocaïne et la fille (ou femme), efface sa féminité, son corps devient phallique, son esprit rigide.
        L’anorexie n’a rien de complexe, c’est l’arbre qui cache la forêt d’une société qui refuse de voir sa d’échéance. Aujourd’hui les gosses qui subissent des violences sexuelles, c’est presque normal et il les tribunaux ne condamnent pas. C’est de pire en pire. Mais il faut avoir le nez dedans pour le voir. C’est un sujet où le déni est roi.
        Qui se pose les bonnes questions ?

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  5. Une thématique qui cette année me poursuit haha 😂 j’avoue j’ai eu ma dose pour ce début d’année mais j’aime beaucoup cette sensibilité. C’est un sujet fort et difficile. Les parents ne se rendent pas toujours compte. Mon père il me disait attention le pain ça fait grossir et résultat je n’en ai pas mangé pendant des années. Si je suis seule je n’en achète pas. La portée des mots est parfois pire qu’une balle.

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    • On a vraiment tendance à sous-estimer la portée de certaines paroles surtout énoncées par des parents ! J’espère que les gens seront de plus en plus sensibilisés à ce thème et de manière générale a l’importance de ne pas asséner des phrases assassines comme des vérités…

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  6. Pingback: C’est le 1er, je balance tout ! mai 2023 + challenges de juin | Light & Smell

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