Ceux du Chambon : 1939-1944 L’histoire vraie de deux frères sauvés par les Justes, Matz (auteur), Kanellos Cob (dessin), Kathrine Avraam (couleur)

Couverture Ceux du Chambon : 1939-1944 Deux frères sauvés par les Justes

« Le vieil homme que je suis aujourd’hui s’émeut bien sûr de retrouver l’enfant qu’il était alors mais plus encore de ressentir l’immense faculté qu’a l’être humain de cultiver
le courage, la bonté, le dévouement, le regard sur l’autre. Merci à ceux du Chambon qui ne sont plus là, merci à ceux du Chambon d’aujourd’hui. »

Etienne Weil

Été 1939, la famille Weil passe des vacances joyeuses. Mais… « Le 3 septembre, la France et l’Angleterre avaient déclaré la guerre à l’Allemagne. J’avais trois ans : j’étais trop petit pour comprendre ce qu’il se passait vraiment et ce que cela signifiait, pour nous et pour le monde, je ne savais pas qui était Adolf Hitler et ce qu’il voulait faire, mais je voyais bien que mes parents étaient très soucieux… »

Maurice, le père de famille retourne travailler à Lille, tandis que Denise emmène les garçons, Étienne et Philippe au Chambon sur Lignon, où, paraît-il les enfants seront en sécurité…

Étienne Weil a livré ses souvenirs et ses archives personnelles à Matz. Cet album, c’est son histoire, mais aussi un hommage à ceux du Chambon, habitants d’une ville distinguée, fait exceptionnel, comme Juste parmi les Nations par Yad Vashem, Institut International pour la mémoire de la Shoah.

Steinkis (7 octobre 2021) – 126 pages – Relié (18€)

AVIS

Matz nous propose ici une biographie condensée des moments marquants de l’enfance de son ami Étienne Weil et de la vie de sa famille durant la Seconde Guerre mondiale et sous l’Occupation allemande. Un travail de mémoire important réalisé grâce aux souvenirs d’Étienne et au manuscrit de son père…

Le récit s’ouvre sur une illustration lumineuse, douce et colorée marquée par le bonheur et l’insouciance, avant de nous transporter dans la réalité d’une guerre qui va conduire les membres d’une famille à devoir régulièrement déménager et se séparer. Quand le père d’Étienne, Maurice, prend des risques pour trouver du travail hors de Paris et ainsi permettre à sa famille de se nourrir et de survivre, sa mère, Denise, fait de son mieux pour assurer la sécurité de son foyer et de ses deux garçons, Philippe et Étienne. Bien que l’autorité paternelle fasse loi, il est indéniable que cette mère se révèle très vite être une femme de caractère, qui saura, peut-être bien plus que son mari, prendre la température du climat ambiant et anticiper les événements. Une qualité précieuse dans un contexte de guerre asphyxiant où les dénonciations sont légion, les insultes, les injustices, les stigmatisations et brimades envers les personnes de confession juive de plus en plus importantes, le danger palpable…

L’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la collaboration a maintes fois été dénoncée, mais j’ai apprécié que l’auteur s’attarde avant tout sur les conséquences concrètes de la guerre pour un petit garçon âgé seulement de trois au début de la guerre, et pour sa famille. Plus qu’un documentaire à vocation historique, l’auteur nous propose donc un récit de vie dénué de pathos, mais pourtant poignant, certaines scènes ne pouvant que susciter empathie et indignation. Je pense, entre autres, à la manière dont le petit Étienne doit apprendre à renier celui qu’il est pour espérer ne pas se mettre en danger ou attirer l’attention sur sa famille. D’autres scènes dénotent l’absurdité de l’idéologie nazie avec beaucoup d’aplomb et de justesse !

Si d’aucuns pourraient regretter que l’émotion ne nous prenne à la gorge qu’à la fin du livre et au moment de l’épilogue, pour ma part, j’ai été convaincue par le ton du récit, mêlant habilement faits historiques et tranches de vie dépeintes selon un découpage chronologique et géographique précis et étudié, facilitant grandement la lecture. En plus d’un épilogue et d’un prologue, la BD est ainsi divisée en une dizaine de chapitres, chacun d’entre eux nous permettant de vivre une période précise du point de vue de Maurice, de Denise ou d’Étienne.

Cette alternance des points de vue m’a semblé intéressante dans la mesure où elle permet de réaliser la réalité de cette guerre qui se traduit assez différemment pour les différents membres de la famille. Car si les deux parents sont pris dans la tourmente, conscients des dangers qu’ils encourent en cas de dénonciation ou de contrôle inopiné, leurs faux papiers étant loin d’être de première qualité, ils ont aussi fait de leur mieux, surtout Denise, pour épargner leurs enfants des horreurs de la guerre. C’est d’ailleurs elle qui décidera d’envoyer Étienne et Philippe au Chambon-sur-Lignon, un village de Haute-Loire accueillant et protégeant les enfants menacés par l’antisémitisme et la guerre. Durant leur séjour là-bas, Étienne et Philippe mèneront une vie relativement insouciante, du moins Étienne qui considérera ce séjour loin de ses parents bien plus comme des grandes vacances qu’un moyen de le garder, lui et son frère, en sécurité. Le jeune garçon se découvrira même une passion pour la pêche à la ligne et une certaine appétence pour le grand air.

Stéphanoise, et habitant donc à une heure du Chambon, je connaissais déjà l’histoire particulière de ce village distingué Juste parmi les Nations. Mais en parcourant cette BD, j’ai été frappée de la manière dont tout le village, des simples habitants aux notables, s’était organisé pour faire de la solidarité et de l’entraide un mode de vie. Village protestant connaissant donc le mot persécution, il a su offrir à des milliers d’enfants un havre de paix et de bonheur dans un monde inhumain et en proie au chaos. Il se dégage ainsi beaucoup d’humanité des habitants et, chose étrange et marquante à la fois, du village en lui-même, un peu comme s’il devenait le symbole de ce que l’être humain peut offrir de meilleur.

Cela n’empêchera pas la réalité de la guerre de s’inviter parfois aux portes du village, laissant des morts et la désolation derrière elle, mais le Chambon nous prouve que face à la barbarie, l’entraide, la bienveillance et l’amour de son prochain sont une réelle force. Sans réécrire l’Histoire, ce qui serait vain et inconvenant pour des personnes n’étant que des récipiendaires de tragiques événements, on se surprend à se demander ce qui aurait pu advenir si le Chambon n’avait pas été l’exception, mais la règle… À cet égard, Ceux du Chambon offre un bel hommage à toutes ces personnes qui ont su faire parler leur humanité, la brandissant tel un étendard devant des individus ayant oublié ce que voulait dire le mot humain.

Quant aux illustrations, elles possèdent un charme suranné qui m’a semblé en adéquation avec l’époque. Les traits se révèlent toujours très expressifs, permettant aux lecteurs de partager des émotions qui sont généralement pudiquement effleurées, et les détails architecturaux travaillés avec minutie. De par sa douceur et ses teintes me rappelant mes albums d’enfant, le travail de colorisation m’a d’abord étonnée avant de me séduire. Je l’ai trouvé agréable et parfait pour nous rappeler que ces pages retracent le destin d’une famille à partir, entre autres, des souvenirs d’enfance d’un homme qui a trouvé le courage de partager son histoire. Les couleurs et le trait offrent, en outre, un décalage intéressant avec la dureté du contexte historique.

En conclusion, si le thème de la Seconde Guerre mondiale vous intéresse, je ne peux que vous inviter à découvrir cette BD qui nous y fait entrer de plain-pied grâce à l’histoire vraie d’un enfant et de sa famille qui vont être confrontés à l’antisémitisme, aux préjugés, aux injustices et aux dangers de la guerre, mais aussi découvrir, grâce au village du Chambon-sur-Lignon et à ses habitants, la solidarité, l’entraide et la bienveillance. Une BD à partager pour ne jamais oublier et mettre en lumière des héros ordinaires qui ont accompli l’extraordinaire…

Je remercie les éditions Steinkis et Babelio pour m’avoir envoyé cette BD en échange de mon avis.

14 réflexions sur “Ceux du Chambon : 1939-1944 L’histoire vraie de deux frères sauvés par les Justes, Matz (auteur), Kanellos Cob (dessin), Kathrine Avraam (couleur)

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