Sur le vif, Elizabeth Acevedo

Emoni a de l’or au bout des doigts. Entre ses mains, saveurs et épices composent des plats incomparables. Mais Emoni a aussi une petite fille de 2 ans, et elle jongle entre son rôle de jeune mère, les cours au lycée et le travail le soir pour aider sa grand-mère à payer les factures.
Emoni a 17 ans, et elle ne pense pas qu’elle pourra continuer ses études, ni devenir cheffe dans un restaurant. Dans sa vie faite de responsabilités, il n’y a pas de place pour rêver. L’ouverture dans son lycée d’un nouveau cours d’arts culinaires pourrait bien lui permettre de déployer son talent et de trouver la force en elle d’accomplir son rêve…

Nathan (1 juillet 2021) – 400 pages – Broché (16,95€) – À partir de 13 ans
Traduction : Clémentine Beauvais 

AVIS

La force des liens intergénérationnels et de l’amour maternel… 

Ayant beaucoup apprécié The Poet X, je me suis plongée avec enthousiasme dans ce roman dont j’ai apprécié les thématiques et la manière dont l’autrice les aborde. Alors qu’on parle d’une adolescente de 17 ans, mère d’une petite fille de deux ans, on aurait pu s’attendre à quelque chose d’assez dramatique, le rôle de maman à un âge où on n’est pas encore soi-même adulte pouvant se révéler difficile. Mais l’autrice a opté pour une histoire lumineuse et chaleureuse qui réchauffe les cœurs et donne envie de prendre la vie à bras-le-corps.

Ainsi, si jamais ne sont occultées les difficultés d’Emoni devant ses multiples responsabilités, le ton se veut résolument positif, ce qui convient à merveille au caractère de cette maman ado qui ne se retourne jamais sur le passé, mais qui regarde toujours droit devant elle. Elle le doit, du moins elle le pense, à sa petite Emma qui est son rayon de soleil et dont elle s’occupe très bien, quitte à s’épuiser pour lui assurer un bel avenir. Elle sera heureusement épaulée par sa grand-mère qui l’a élevée comme sa propre fille. Très proche de ma grand-mère, j’ai été touchée par leur relation, leur complicité et ces gestes de tendresse qui se passent bien souvent de longs discours. J’ai également adoré le subtil parallèle que l’autrice fait entre la relation entre Emoni et sa fille et entre Emoni et sa grand-mère, rappelant le rôle important de cette dernière dans la vie de l’adolescente…

Il faut dire qu’avec une mère décédée prématurément et un père engagé dans la communauté portoricaine, mais bien peu présent dans la vie des siens, Emoni a bien eu besoin du soutien de son aïeule qui a toujours fait de son mieux pour l’élever selon de belles valeurs, malgré ses faibles moyens. L’argent, ou plutôt le manque d’argent est d’ailleurs quelque chose qui prend une certaine place dans le roman, cette question menaçant l’avenir d’Emoni. Car si la jeune fille, qui fait des étincelles en cuisine et dans son cours d’arts culinaires, rêve de devenir cheffe et d’éventuellement aller à la fac, elle doit, en plus du lycée, travailler pour nourrir sa fille et aider sa grand-mère à assurer les charges du quotidien.

À cet égard, j’ai été révoltée par le papa d’Emma dont Emoni est séparée : il semble aimer sa fille et prendre plaisir à s’en occuper durant son droit de garde, mais bizarrement, c’est bien sur Emoni que repose toute la charge mentale et financière. Une situation qui reste une réalité pour bien des mères célibataires… On notera aussi la jalousie déplacée de Tyrone qui n’hésite pas à multiplier les relations, mais qui ne supporte pas qu’un garçon s’approche de la « mère de sa fille » et de sa fille. Heureusement, de fil en aiguille, Emoni saura se détacher des attentes de chacun et rappeler qu’elle n’est pas que la mère d’Emma, elle est ça et tellement plus à la fois !

Une jeune héroïne attachante et génie de la cuisine qui saura trouver du soutien dans son entourage…

Emoni est un personnage touchant pour lequel on développe d’emblée une profonde et sincère affection que ce soit pour son courage, son amour pour sa fille qu’elle élève avec une réelle maturité et bienveillance, sa force de travail ou sa détermination à toute épreuve. Si parfois elle doute, jamais elle ne se lamente, elle tente juste de concilier au mieux toutes les facettes de sa vie : le lycée, son travail dans un fast food, son rôle de soutien de famille et de mère, son rôle de petite-fille, celui de fille malgré un père qui n’a jamais vraiment assuré ce rôle, et son amour pour la cuisine. Un amour qui la porte au quotidien et qui rend sa cuisine tellement magique. Si le mot est fort, il semble pourtant caractériser tous ces souvenirs qui assaillent les personnes qui goûtent les plats d’Emoni, des petits concentrés d’émotions. 

Est-ce le talent inné et incroyable d’Emoni pour manier les épices, son âme généreuse qui la pousse à mettre un peu d’elle-même dans chacun de ses plats, ou la manière dont elle arrive à sublimer chaque recette qui rend sa cuisine si spéciale ? À moins que ce ne soit un peu de tout cela… Peu importe finalement, l’essentiel étant que cette fille est faite pour devenir cheffe, elle respire cuisine, elle pense cuisine, et nous apparaît très vite indissociable de tous ces plats qu’on découvre tout au long des pages. Ce roman est un peu une délicieuse ode à la gastronomie, et plus particulièrement à la gastronomie portoricaine et espagnole qu’Emoni arrange à sa sauce, sublimant à sa manière des recettes traditionnelles pour en faire quelque chose d’autre, une sorte de pont entre le passé et le présent, les gens et les cultures.  

Mère célibataire, mais pas mère isolée, Emoni pourra compter sur différentes personnes pour la soutenir et l’aider à construire un avenir qui lui correspond : sa meilleure amie qui lui apporte une belle bouffée d’oxygène et lui rappelle qu’elle a le droit de profiter de la vie, sa grand-mère, un professeur de cuisine qui va lui apprendre que la cuisine, c’est aussi de la technique et des règles à respecter… Et puis, n’oublions pas un nouvel élève qui va, petit à petit, faire fondre les barrières qu’Emoni a dressées entre elle et les autres, mais surtout entre elle et les garçons. Je n’en dirai pas trop pour vous laisser le plaisir de la découverte, mais j’ai adoré Malachi, un jeune homme souriant, mais qui a connu un drame, bienveillant, amusant, tendre, compréhensif et diablement lumineux. La relation qui se noue entre les deux lycéens est amenée de telle sorte qu’il est impossible de ne pas y succomber que l’on soit adolescent ou adulte. C’est vraiment le genre de modèle positif que j’aimerais trouver plus souvent dans la littérature adolescente.

Une narration fluide et rythmée pour un roman abordant sans pathos des thématiques importantes…

Je reconnais avoir préféré la narration en vers libre de The Poet X, mais on retrouve néanmoins dans ce roman tout le charme de la plume de l’autrice, avec ce côté percutant qui va droit au cœur. Il y a quelque chose qui sonne terriblement vrai dans les mots de l’autrice, au point de nous donner le sentiment non pas de lire l’histoire de personnages de fiction, mais celle de personnes de chair et de sang. Et cela change tout quant au rapport que l’on entretient avec chacun d’entre eux ! Les lecteurs apprécieront également les dialogues vifs et l’alternance de chapitres courts et rythmés qui apportent un certain dynamisme et rendent la lecture particulièrement fluide. Petit bonus, la petite illustration qui accompagne chaque en-tête de chapitre sans oublier la manière dont chaque chapitre porte un titre concis, mais porteur de sens. Un bon moyen de guider la lecture et de donner envie de se plonger dans le récit.

Le ton du roman se veut volontairement positif, mais cela n’empêche pas l’autrice d’aborder des thématiques importantes, toujours avec beaucoup de naturel : la maternité à un jeune âge et les difficultés qui y sont associées, le sens des responsabilités et du sacrifice, l’amitié, l’amour, l’homosexualité féminine, les difficultés dans les quartiers pauvres, le colonialisme et ses conséquences, le racisme, les préjugés notamment sur les origines et la couleur de peau, Emoni devant rappeler que si elle est à moitié portoricaine par son père, elle est également afro-américaine et donc noire… Si l’autrice évite les drames en nous proposant un roman alliant thématiques de fond et légèreté, il est vrai qu’on a parfois le sentiment que les difficultés sont un peu trop facilement surmontées. Cela ne m’a pas dérangée outre mesure, mais je pense que certains lecteurs adultes pourront regretter un petit manque de réalisme à ce niveau.

En conclusion, un peu comme Emoni et la « magie » au bout de ses doigts qui fait de chacun de ses plats une expérience multisensorielle et mémorielle unique, l’autrice confirme ici son talent pour proposer des histoires uniques vibrantes d’humanité qui résonnent en chacun d’entre nous. Porté par héroïne courageuse et travailleuse qui prouve qu’on peut être lycéenne et une super maman, Sur le vif, c’est la recette épicée et savoureuse d’un roman empli de gourmandise, d’émotions, de vie, de passion, de tendresse, et de beaux moments de complicité, d’amour et d’amitié. Des denrées précieuses et indispensables pour traverser les épreuves et avancer sans se retourner afin de faire de son rêve une réalité.

Je remercie les éditons Nathan et Babelio pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

In My Mailbox #216 : 48h BD, livre surprise et retour en enfance

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« In My Mailbox a été mis en place par Kristi du blog The Story Siren et inspiré par Alea du blog Pop Culture Junkie. C’est un moyen de partager les livres reçus chaque semaine dans notre boîte aux lettres ainsi que les livres achetés ou empruntés à la bibliothèque. Les liens pour les participants francophones sont regroupés sur Accrocdeslivres. »


  • 48h BD : je ne comptais prendre que quelques titres, mais j’ai finalement opté pour une bonne partie de la sélection, certains titres pouvant plaire à d’autres membres de ma famille. D’ailleurs, si je pense le lire, Gengis Khan est d’abord destiné à mon père, grand amateur d’Histoire. Quant à Sorceline et Enola, je les ai déjà lues, mais dans le cadre d’un emprunt en bibliothèque. Or, ce sont des séries que j’aimerais lire avec ma petite nièce.

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Maudit sois-tu 1 Zaroff 48h BD 2021 (ankama)

  • Romans : ayant rempli mon profil sur Lecteurs.com suite à la réception d’un mail, j’ai reçu un livre surprise : Cox ou la course du temps. Et comme le hasard fait bien les choses, c’était un roman de ma wish list. J’ai également reçu une masse critique Babelio : Horror Games.

Couverture Cox ou la course du tempsHorror games, tome 2 : Le collège des zombies par Zimmermann

  • Deux petits achats pas vraiment prévus : le premier est pour ma nièce, et le deuxième a été motivé par la curiosité, parce que voir accolés deux mots tels qu’ ugly et princess, ce n’est pas courant !

Les contes de toujoursCouverture Ugly princess, tome 1

Et vous, quelles sont les nouveautés de votre PAL ?
Certains de ces titres vous tentent-ils ?

La vie est un cirque, Magne Hovden

La vie est un cirque par Hovden

Un roman joyeux, tendre et attachant pour voir la vie en couleur !

Lise, trentenaire célibataire, travaille pour un fonds d’investissement et rêve de devenir l’associée de son patron froid et cynique. Sa vie va pourtant basculer le jour où un clown la demande à l’accueil.

Un oncle dont elle ne connaissait pas l’existence, vient de mourir et lui lègue son cirque à Oslo. Une opportunité en or se dessine pour Lise qui voit dans la revente de ce patrimoine la possibilité de devenir la numéro deux de sa boîte. À la lecture du testament, elle fait la connaissance des neuf circassiens, loin d’être enthousiasmés par cette nouvelle.

À la surprise de tous, il y a cependant une condition, et de taille, à l’héritage : Lise doit effectuer cinq représentations à la tête du cirque, costume pailleté, haut de forme et éléphante inclus…

Le Seuil (20 mai 2021) -384 pages – Papier (20€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Marianne Segol

AVIS

Attirée par la couverture et le résumé, je me suis laissé tenter par ce roman, ce que je ne regrette pas, ayant passé un très bon moment en compagnie de personnages hauts en couleur, parfois détestables, mais pour certains terriblement touchants, à commencer par Lucille.

Cette éléphante pleure la mort du directeur du cirque Fandango qui l’avait sauvée d’un tragique et funeste destin. Alors, si je reste sur ma position à savoir qu’un pachyderme n’a rien à faire dans un cirque, je n’ai pu qu’être touchée par son histoire et la complicité que Lucille a su nouer avec Hilmar. Loin de l’image du directeur de cirque qui ne pense qu’au profit et qui exploite sans vergogne ses animaux, Hilmar, tel qu’on nous le décrit, était un homme profondément humain et bon, qui traitait avec beaucoup d’amour et de respect Lucille. Cela explique probablement la peine que cette dernière éprouve face à sa disparition. N’oublions pas que les éléphants sont des êtres très sensibles …

L’arrivée de la nièce de Hilmar pourra-t-elle l’aider à aller mieux ? Peu probable si l’on se fie aux premiers pas de Lise au sein du cirque, cette trentenaire, obsédée par l’argent et la réussite, ne faisant guère montre de beaucoup d’enthousiasme devant les dernières velléités d’un oncle dont elle ne connaissait même pas l’existence. Un oncle qui lui demande par l’intermédiaire de son testament de prendre la direction du cirque pendant au moins cinq représentations ; chapeau de forme, costume pailleté, sourire et bonne humeur compris. Lise ferait tout pour échapper à cette tâche bien loin de son travail au sein d’un fonds d’investissement, mais elle n’a pas vraiment le choix puisque c’est la condition sine qua non pour pouvoir hériter du cirque. Or, si elle se moque éperdument du cirque et de ses employés, elle espère bien pouvoir le vendre et ainsi obtenir l’argent nécessaire pour devenir l’associée de son patron et mentor.

Froide, vénale, cynique, autoritaire et blessante, Lise n’est pas le genre de personne avec laquelle on a envie de sympathiser et encore moins de prendre un thé ! L’auteur a donc fait un choix plutôt audacieux en mettant en scène une héroïne détestable. Choix que j’ai, pour ma part, apprécié, parce qu’il dépeint une réalité, celle du monde de la finance et des personnes qui exécutent les basses manœuvres sans une once de scrupule ou de remords pour les vies qu’elles détruisent. Du moins en apparence, parce que si Lise répond clairement à ce schéma, de fil en aiguille, sa carapace se fendille, les prémisses d’une prise de conscience se font sentir, et son cœur finit par s’ouvrir à des émotions que son cerveau a longtemps préférées ignorer pour des raisons que l’on découvre en cours de lecture.

Une évolution réaliste, car extrêmement progressiste. Lise ne change pas du jour au lendemain et dans l’intervalle entre sa prise de conscience et son arrivée au cirque, elle aura eu le temps de prouver sa froideur et sa détermination : manipulation, mensonges, piques qui appuient là où ça fait mal... Il faudra bien toute la magie du cirque, parce que magie il y a, la bienveillance de la plus proche amie et confidente de son oncle, une éléphante qui sait clairement se faire comprendre, un clown qui n’hésite pas à s’opposer à elle et à lui mettre sous le nez les conséquences de ses décisions, un avaleur de sabres amical… pour qu’elle commence à voir se dessiner une autre vie, une vie dans laquelle elle ne serait pas amputée de ses sentiments et obnubilée par la réussite et l’argent !

Et si l’argent ne faisait pas tout et n’était pas la solution pour combler un vide en soi ? La question, en apparence naïve, est loin de refléter la subtilité avec laquelle l’auteur l’amène. Loin d’être un énième roman feel good, La vie est un cirque joue sur la dualité humaine, sur les failles dont on n’a pas forcément conscience et que l’on comble par des moyens vides de sens et donc inefficaces, sur ce que l’on pense être, mais qui ne reflète pas ce que l’on est à l’intérieur, sur ces épreuves qui vous endurcissent en vous faisant perdre au passage une partie de votre âme, sur ces regrets qui peuvent vous détruire ou, à l’inverse comme Hilmar, vous pousser à offrir une meilleure version de vous-même.

Malgré des thématiques plutôt sérieuses qui évoquent, entre autres, ce qui fait de nous ce que nous sommes, le roman ne se révèle jamais dogmatique, sombre ou déprimant. Non, bien au contraire, d’abord parce qu’il y a quand même pas mal de petites touches d’humour et des situations cocasses qui allègent l’atmosphère, mais surtout parce que l’écriture de l’auteur est lumineuse et vivante. Il y a ainsi beaucoup de vie dans ce cirque que Lise pense condamner : les petites chamailleries comme dans toute famille, ce cirque étant une grande famille, les conciliabules pour contrer les plans de Lise, les habitudes de chacun, les entraînements, les doutes, les blessures, l’amour, le sens de la loyauté parfois mis à l’épreuve, la vie quotidienne au sein d’un cirque, les moments de complicité fraternelle et amicale…

Et puis, quand Lise est assez froide, bien qu’elle évolue progressivement, les autres personnages sont tous hauts en couleur, chaleureux, diablement vivants et attachants, du moins pour la plupart. Pour ma part, j’ai eu un coup de cœur pour Lucille, l’éléphante, au grand cœur, et pour Diana, qui est l’incarnation de la bonté, de la gentillesse et de la bienveillance. Tout le monde au sein du cirque aimait Hilmar, mais personne n’avait pour lui un attachement aussi grand et sincère que le sien. Diana fera d’ailleurs tout pour que sa dernière volonté soit exaucée, quitte à prendre des risques et à soutenir Lise malgré sa personnalité difficile.

Quant à Hilmar, s’il n’est plus, on sent sa présence et son influence, cet homme étant inextricablement lié à son cirque et à toutes les belles personnes qui le composent, et pour lesquelles il a joué tour à tour le rôle de père, de confident, d’ami, de mentor… Hilmar se fait petit à petit une place dans le cœur de Lise, qui apprend à connaître cet homme bienveillant à travers les yeux des membres du cirque, et de lettres qu’il lui a laissées et qu’elle découvre au fur et à mesure des représentations. Il se crée ainsi un lien au-delà de la mort entre deux personnes qui ont vécu leur vie en parallèle sans jamais se rencontrer, mais qui sont pourtant bel et bien liées. N’oublions pas non plus le cirque qui est ici un personnage à part entière. On le voit vivre, agonir, se relever, trébucher et se dresser fièrement malgré les obstacles et l’adversité.

Au sein de cet environnement particulier qui suit ses propres règles et un rythme qui lui est propre, Lise apprend enfin ce qu’est le lien, l’amitié et le vrai sens de la famille, pas seulement celle du sang, mais celle que l’on choisit et qui nous choisit pour ce que l’on est, et non pour ce qu’on peut lui apporter. Au fil des pages, on développe d’ailleurs une certitude : loufoque ou non, le plan de Hilmar pour aider sa nièce à être heureuse est ingénieux, parce que sincère et basé sur l’envie de montrer à Lise le chemin qu’il a lui-même parcouru, les deux personnages n’étant peut-être finalement pas si différents l’un de l’autre. Une réalité que Lisa va devoir découvrir par elle-même pour espérer être en phase avec la personne qu’elle est vraiment… que cela plaise ou non à son mentor !

Au-delà de toute l’intrigue autour du cirque et de la bataille entre Lise et les membres de la troupe bien décidés à ne pas la laisser détruire leur vie et outil de travail, l’auteur offre une réflexion intéressante sur un art en perte de vitesse, face à un public en quête de toujours plus de sensations. Comment un clown peut-il rivaliser avec les écrans de téléphone que le public semble incapable de quitter des yeux plus que quelques minutes ? N’est-il pas temps de laisser place à de nouvelles formes de spectacle et de tirer un trait sur un art qui a pourtant émerveillé et diverti des générations et des générations ?

Chacun se fera sa propre opinion, notamment sur la place du passé au sein de la modernité et du pouvoir de la finance, mais j’ai apprécié que l’auteur ne se contente pas d’établir un constat défaitiste. Il nous prouve également que tout espoir n’est pas perdu et que certains sont prêts à se battre pour faire perdurer leur art et cette passion qui les anime. Un beau message qui m’a touchée et qui m’a donné envie de retrouver les gradins d’un cirque (sans animaux), de renouer avec cette excitation à l’arrivée des artistes sur la piste et de me laisser émerveiller par des numéros en apparence simples, mais qui ont demandé des heures de travail.

En résumé, La vie de cirque offre une incursion lumineuse et mouvementée au sein d’une troupe de cirque qui va devoir faire face à un nouveau défi : une nouvelle directrice plus sensible au pouvoir de l’argent qu’à la magie du cirque et de l’amitié. Mais parce que nos artistes ont plus d’un tour dans leur sac et sont bien décidés à défendre un art de vivre qui leur tient à cœur, attendez-vous à une rencontre au sommet entre le feu et la glace, entre le rationalisme économique dépourvu d’âme, et la passion qui fait de chaque représentation un moment de partage et d’émotions. Original, touchant, non dénué d’humour et empreint d’un sens absolu de l’amitié et de la famille, La vie de cirque est bien plus qu’un roman ! C’est une déclaration d’amour au cirque avec un grand C, et à toutes les personnes qui continuent à faire vivre cette tradition séculaire, malgré une modernité qui aurait trop vite fait de la condamner.


10 raisons pour lesquelles lire La vie est un cirque

  • Une héroïne qui renoue avec ses émotions et (re)découvre son humanité au sein d’un cirque dont elle a hérité
  • Des personnages variés, hauts en couleur et pour certains terriblement attachants et touchants
  • Un beau message sur la possibilité de changer et de ne pas se laisser emprisonner par son passé
  • Un secret de famille qui soulève moult questions
  • Un voyage en Norvège en plus d’une immersion truculente dans le quotidien d’une troupe de cirque
  • Des moments cocasses et des échanges mordants qui ne manqueront pas de vous amuser
  • Un roman très actuel qui met en exergue la pression de la rentabilité à tout prix et des méfaits de la financiarisation à outrance de l’économie
  • Un exemple concret de la manière dont passé et modernité entrent en collision, avant peut-être de pouvoir cohabiter dans des bulles hors du temps comme les représentations de cirque peuvent l’être
  • Une écriture lumineuse qui mêle avec talent cynisme des uns et passion des autres
  • Un roman qui se lit tout seul et qui laisse les lecteurs avec un sentiment bienvenu d’optimisme

Merci à Babelio et les éditions Seuil pour cette lecture.

Wild Child, Neil Connelly

Couverture Wild Child

Eddie est un lutteur hors-pair.
Battu pendant toute son enfance par son père, il écume sa rage sur le ring.
Un jour, il explose et s’en prend à l’arbitre. Sa vie bascule. Il est exclu de son lycée et risque la prison.
Mais Sunday, l’organisateur des plus grands combats illégaux du pays, a repéré depuis longtemps le talent de Mac, et souhaite qu’il rejoigne ses combattants.
En échange : la richesse et la liberté.
Eddie rentre alors dans un monde de violence et de fureur, un univers sans pitié soumis à la loi du plus fort.
Pour l’entraîner, il est confié à Khadjee, une jeune adolescente qui évolue dans ce milieu depuis sa plus tendre enfance.
Elle connaît les combats et les lutteurs mieux que quiconque.
Si elle n’était pas une femme, elle serait, elle aussi, sur le ring.
Ensemble, ils vont tenter de survivre et de ne pas laisser leurs démons prendre le contrôle.

Bayard (21 avril 2021) – 408 pages – 14 ans et +
Traduction : Dominique Kugler 

AVIS

Les histoires de combat, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, mais la couverture avec ses teintes rouges et les deux points prêts à frapper ainsi que le résumé m’ont intriguée. J’ai donc décidé de sortir de mes habitudes de lecture pour me plonger dans ce roman où la rage de se battre est omniprésente et l’amitié en trame de fond, un peu comme un phare dans la tempête.

Loin d’être le Brute Boy ou le Wild Child que l’on attend de lui, Eddie est avant tout un jeune homme meurtri par un passé difficile fait de brutalité, de violence domestique et d’émotions fortes qu’on ne lui a jamais appris à canaliser. Alors au lieu de se morfondre et de continuer à être celui qui reçoit les coups et qui voit sa mère servir de punching-ball, il prend très jeune une décision : devenir celui qui frappe.

Cette rage de vaincre et toute cette colère qui sourde en lui, Eddie l’expulse sur un ring dans le cadre de son club de lutte au lycée, mais un jour, il se laisse déborder par ses émotions et son désir d’humilier son adversaire. Un coup qui part, un arbitre au sol, un destin brisé, une mère éplorée et un ado qui découvre un nouveau monde. Un monde encore plus brutal que le sien, un monde au sein duquel aucune règle n’existe, si ce n’est celle de l’argent.

Pourtant, entre une probable arrestation, et une vie d’exil faite de combats illégaux où tous les coups sont permis, Eddie n’a pas hésité très longtemps. Lui qui déteste son père et tout ce qu’il représente, le voilà maintenant pieds et poings liés avec d’anciennes connaissances de ce dernier. Mais ce que le jeune homme n’avait pas anticipé, c’est à quel point la voie qu’il a choisi d’emprunter, au lieu de lui assurer richesse et liberté, va très vite le piéger dans une spirale infernale, dont il ne semble pas avoir conscience de la puissance.

Chose qui agace et inquiète fortement Khadjee, une adolescente en charge de l’entraîner pour lui permettre d’affûter ses talents et les ajuster à une nouvelle manière de se battre. Parce que sur le ring, les Brawlers se moquent éperdument des règles, ils cognent et frappent jusqu’à ce que l’adversaire soit au tapis et reconnaisse sa défaite. Pas de pitié, pas d’arbitre, pas de limite, juste des coups, du sang et du spectacle ! Après tout, les abonnés qui regardent les combats en direct ne sont pas là pour voir des politesses. Ils en veulent pour leur argent, ce dont s’assure avec complaisance et diligence M. Sunday, un homme assez énigmatique, mais dont la puissance de frappe ne peut être sous-estimée…

Si je suis pas une grande fan des scènes de combat, je dois admettre que l’auteur les dépeint avec un tel réalisme et une telle vivacité qu’elles en deviennent vite passionnantes ; on a vraiment l’impression d’assister aux combats en direct. Une immersion facilitée par un vocabulaire précis et expliqué en fin de roman pour les lecteurs qui, comme moi, ne seraient pas coutumiers des termes techniques utilisés par les personnages pour décrire leurs actions ou leurs intentions. J’ai apprécié de voir Eddie sur un ring parce que cela fait partie intégrante de sa vie et je dirais même de son hygiène de vie. Les combats lui permettent de laisser libre cours à sa brutalité et de frapper son père par procuration, mais on réalise assez vite que cela va au-delà du désir de vengeance. Le jeune homme réfléchit, met en place des stratégies, apprend à connaître les limites de son corps pour les dépasser, anticipe les mouvements de l’adversaire pour les contrer. Il y a indéniablement une certaine esthétique à le voir évoluer sur un ring…

Mais ce qui fait la force de ce roman, du moins pour moi, c’est la sincère complicité et la relation de profonde amitié qui se noue entre Eddie et Khadjee. Tous les deux ont un passé difficile, bien que différents, et tous les deux luttent pour s’en sortir. Eddie pour se sortir du cercle de la haine et de la vengeance, et d’une situation difficile qui risque de le conduire entre les murs d’une prison, et Khadjee d’un deuil difficile à surmonter et du système de combats illégaux dans lequel s’enfonce de plus en plus Eddie, et auquel elle est liée bien malgré elle. Car si la jeune fille a accepté d’entraîner Eddie, c’est avant tout parce qu’elle n’avait pas le choix. Pour éponger la dette de son oncle très malade et pour être certaine de subvenir à ses besoins, elle doit faire ce que lui demande M. Sunday que cela lui plaise ou non. Les deux adolescents s’épaulent, se soutiennent et développent une belle complicité qui les pousse à vouloir veiller l’un sur l’autre, malgré un environnement difficile et menaçant.

Je n’ai pas développé d’attachement particulier envers Eddie, même s’il m’a parfois touchée et émue, mais j’ai apprécié que l’auteur ne nous offre pas une image simpliste et caricaturale du personnage ; Eddie étant un jeune homme complexe et paradoxal qui abrite en lui une certaine dualité, parfois déroutante pour le lecteur. Ainsi, s’il peut se montrer brutal et extrêmement violent, il est également capable de dévotion, de tendresse, d’amour, d’amitié et de loyauté. Une image tout en nuances qui le rend très réaliste et qui permet à l’auteur d’éviter de tomber dans le pathos. De fil en aiguille, au gré des combats, des échanges avec son entraîneuse et amie, et d’une certaine sagesse dispensée par l’oncle de Khadjee, Eddie évolue et commence à réaliser que ce n’est pas dans la vengeance qu’il trouvera la paix…

Quant à Khadjee, j’ai admiré son courage, la jeune femme affrontant les épreuves avec un stoïcisme remarquable, sa volonté de s’en sortir, et sa totale dévotion envers son oncle Than. Un homme qui a pris de mauvaises décisions dont elle paie encore les conséquences, mais un homme fondamentalement bon et généreux qui a fait de son mieux pour prendre soin d’elle, et qui a accueilli, non sans une certaine malice, Eddie et ses bagages émotionnels. Entre les deux, se nouera d’ailleurs une belle relation, l’oncle lui servant quelque peu de mentor, et lui prodiguant des conseils pour les combats, mais aussi la gestion de ses émotions. Bien que ce ne soit pas le fond du roman, l’auteur évoque ainsi brièvement la méditation et le bouddhisme. Connaissant peu cette religion, j’ai d’ailleurs apprécié d’en découvrir la philosophie et certains principes… Mais c’est avant tout la personnalité enjouée et la sagesse particulière de l’oncle Than qui m’a le plus émue et plu dans ce roman. Bien que ce soit un personnage secondaire, ce fut indéniablement mon personnage coup de cœur.

Quant au style de l’auteur, il est incisif, précis et alerte, ce qui donne à la narration une vivacité qui rend la lecture aussi agréable qu’immersive. Nul doute que ce style plaira autant aux adolescents qu’aux adultes, l’auteur n’occultant pas la dureté de l’histoire, mais ne cherchant pas non plus à tomber dans la surenchère. Le tout sonne juste et vrai, suscitant probablement chez les lecteurs moult émotions et sentiments. Pour ma part, j’ai tour à tour été choquée par la violence qu’une personne si jeune peut receler en elle, dégoûtée par le sang, attendrie par des échanges forts et sincères, amusée par la facétie de Than, révoltée par un père qui a trouvé son échappatoire dans les coups, peinée pour une mère désœuvrée par un fils qui lui échappe, touchée par les interrogations d’un adolescent qui se demande si la violence coule dans ses veines, comme si c’était une maladie qui se transmettait de père en fils. À cet égard, l’auteur offre une réflexion intéressante sur l’inné et l’acquis, sur la transmission de la haine et de la violence, sur la difficulté pour une personne de se libérer de son passé…

En conclusion, Wild Child est un roman abordant avec réalisme, mais sans pathos, des thèmes forts comme la violence, la colère, le désir de vengeance qui aveugle, la résilience, la difficulté de s’émanciper de son passé, les luttes autant physiques qu’intérieures, peut-être les plus difficiles. Mais Wild Child, c’est aussi une belle histoire de rédemption, d’amitié, de sincérité, de complicité et de compréhension mutuelle permettant à deux adolescents meurtris par la vie de se forger, main dans la main, un autre destin…

Frapper pour se défouler, se battre pour exister, lutter pour se venger ! Mais si finalement, il existait une autre voie ?

Je remercie les éditions Bayard et Babelio pour cette lecture.

Mousson froide, Dominique Sylvain

Mousson froide par Sylvain

Séoul, 1997. Un gangster accomplit une vengeance sanglante.
Montréal, 2022. Mark, un flic d’origine coréenne, Jade et Jindo, son labrador à l’odorat affûté, spécialisé dans la détection de mémoires électroniques, enquêtent sur un réseau pédopornographique.
Alors que les premiers coupables de cette sombre affaire tombent, un mystérieux tueur ensanglante l’hiver montréalais. L’homme, insaisissable, redoutable, a croupi plus de deux décennies dans une prison coréenne. À peine libéré, il monte dans un avion, destination le Québec, déterminé à prendre la revanche qu’il fomente depuis des années.
Dans la ville enneigée, l’assassin poursuit son passé…

Mousson froide est un roman peuplé de personnages complexes, attachants souvent, terrifiants parfois. Leurs destins se croisent, les points de vue s’entremêlent pour tisser une intrigue captivante.

Robert Laffont (11 mars 2021) – 384 pages – 21€

AVIS

Mousson froide est le premier roman de Dominique Sylvain que je lis et je dois reconnaître avoir particulièrement accroché à son style aussi plaisant qu’immersif. Je n’ai jamais eu la chance de visiter Montréal, mais j’ai un peu eu la sensation d’avoir troqué le confort de mon canapé pour une brève et riche immersion dans les rues de la plus importante ville du Québec. Mais en dehors du dépaysement, la force de ce roman est la manière dont Dominique Sylvain arrive à décortiquer avec méticulosité et humanité les tourments de ses personnages, nous faisant ressentir pleinement leurs doutes, leurs douleurs, leurs émotions et leurs desseins, parfois très sombres.

J’ai ainsi été horrifiée par Park Yong-hwan, un homme qui n’en porte que le nom. Un peu comme un prélude à ses futures exactions, on le découvre en assassin de chien, avant de le voir fondre sur sa fille devant les yeux choqués et incrédules de son fils. Un infanticide qui nous apparaît presque logique pour cet homme froid, méprisant et méprisable, calculateur, avide et sanguinaire que vingt-cinq ans de peine carcérale n’auront même pas réussi à faire changer. Car si la société coréenne, dans laquelle il ne se reconnaît plus, lui offre la chance de repartir de zéro, notre homme est, quant à lui, bien décidé à traquer et à enfin se débarrasser de sa femme et de son fils… Si la vengeance est un plat qui se mange froid, Park Yong-hwan va le leur servir glacé !

Après le meurtre de sa fille, Min-young s’est réfugiée avec son fils à Montréal, lui offrant un nouveau départ et la possibilité de se construire un avenir loin de Séoul et de son monstre de père. Changement d’identité, changement de pays, changement de culture, changement de vie… Mais cela ne suffit nullement à effacer les traumatismes du passé ! Min-young a pris l’habitude de se perdre dans les séries télé, notamment coréennes, autant par nostalgie de son pays que besoin de ne pas penser, et Mark se noie dans son travail de policier et dans la musique, une passion devenue exutoire. Deux stratégies d’évitement très différentes l’une de l’autre mais qui présentent chacune ses failles.

Cela se ressent d’ailleurs pleinement avec Mark que l’on pourrait décrire comme le portrait type du policier obsédé par sa carrière, autodestructeur et torturé. Très doué dans ce qu’il fait, cela ne l’empêche pas de jouer régulièrement avec les limites et d’entretenir des rapports quelque peu malsains avec un tueur en série. Systématiquement sur le fil du rasoir, il m’a parfois fait penser à une bombe humaine prête à exploser… Mais il est vrai qu’avec un père comme le sien, il est difficile d’être serein et optimiste quant à l’avenir.

Dans ce brouillard, Mark pourra heureusement compter sur un duo auquel on s’attache fort vite : Jade et Jindo, son labrador détecteur de mémoires électroniques sur lequel elle veille avec beaucoup d’amour et de respect. Les trois sont amenés à collaborer dans le cadre de leur travail, mais les liens qui les unissent sont bien plus forts et profonds. Jade semble, en effet, la seule à supporter Mark et son côté borderline. Une empathie bienveillante teintée de compréhension qui s’explique probablement par les épreuves personnelles que la jeune femme a également dû traverser… Quant à Jindo, il adore tout simplement cet humain qui inspire la confiance et qui, cerise sur le gâteau, maîtrise à la perfection l’art de la grattouille.

La personnalité torturée de Mark et sa relation avec Jade ne brillent pas forcément pour leur originalité, mais là où l’autrice a su se différencier, c’est dans l’introduction d’un point de vue qui ne manque pas de chien, celui de Jindo ! En plus de suivre Jade, Mark, sa mère et son tueur de père, on suit donc les pensées de ce chien des plus attachants. Dépourvu de toutes ces barrières que l’on tend à se mettre soi-même, il nous apparaît terriblement perspicace quant aux rapports humains, d’autant qu’il peut s’appuyer sur son odorat infaillible pour comprendre ce que les cœurs humains ont parfois peur de s’avouer. Véritable coup de cœur, ce personnage original séduit par sa simplicité, sa fidélité, sa loyauté et son amour à toute épreuve pour son humaine et ses humains préférés. Jindo nous offre également une plongée fascinante dans les arcanes du travail d’une brigade cynophile, côté chien.

Le travail de policier est gratifiant, autant pour les deux que les quatre pattes, mais il se révèle également éprouvant, a fortiori quand il conduit, comme ici, nos enquêteurs à côtoyer la perversion humaine sous ses formes les plus ignobles. Mark, Jade, Jindo et leurs collègues sont ainsi aux prises avec un réseau de pédophilie tout en devant faire face à des cadavres qui semblent s’amonceler. Mais je rassure les âmes sensibles, l’autrice n’entre pas dans les détails sordides, ce qui n’empêche pas de saisir le côté poisseux entourant des pratiques ignobles.

Le roman se lit tout seul, mais force est de reconnaître qu’il devient carrément addictif dans sa dernière ligne droite : les événements s’accélèrent, les doutes viennent compliquer les choses, des secrets sont dévoilés et les personnages poussés dans leurs retranchements. Je dois vous avouer avoir pesté contre certains, eu mal au cœur pour d’autres et croisé les doigts pour que les plans machiavéliques d’un diable à forme humaine soient déjoués avant qu’il ne soit trop tard. La tension monte crescendo et nous laisse dans l’expectative d’une rencontre que l’on espère explosive et définitive… La fin, quant à elle, sied à merveille à une intrigue qui oscille entre ombre et lumière, entre drame et renaissance.

En conclusion, vengeance, corruption, pédophilie, politique d’immigration… forment le cœur d’un roman intense et noir, adouci par l’humanité et les réflexions pleines de pertinence d’un chien parfois bien plus humain que les hommes. Prenant, bien écrit et terriblement immersif, voici un roman choral qui mêle avec efficacité drames personnels, problématiques sociétales et enquêtes policières.

Quand les fantômes du passé se mêlent aux cadavres du présent…

Je remercie Babelio et les éditions Robert Laffont de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Les hommes virils lisent de la romance, Lyssa Kay Adams

Couverture Les hommes virils lisent de la romance

La première règle du club de lecture :
On ne parle pas de club de lecture.

Le mariage de Gavin Scott est un problème. La star du baseball des Nashville Legends a récemment découvert un secret humiliant : sa femme Thea a toujours fait semblant d’être le Big O. Sa réaction à cette révélation est la goutte d’eau qui fait déborder le vase dans leur relation déjà tendue. Thea demande le divorce, et Gavin se rend compte qu’il a laissé sa fierté et sa peur prendre le dessus.

Bienvenue au Club de lecture Bromance.

Désemparé et désespéré, Gavin trouve de l’aide auprès d’une source improbable : un club de lecture romantique secret composé des meilleurs hommes alpha de Nashville. Avec l’aide de leur lecture actuelle, une régence torride appelée Courting the Countess, les gars entraînent Gavin à sauver son mariage. Mais il faudra bien plus que des mots fleuris et des gestes grandioses pour que ce malheureux Roméo retrouve son héros intérieur et regagne la confiance de sa femme bien-aimée.

Editions Harlequin (3 mars 2021) – 416 pages
Papier (16,90€) – Ebook (5,99€)

AVIS

Si l’expérience globale de lecture fut agréable, j’ai regretté que l’autrice, en voulant dénoncer certains problèmes du patriarcat, tombe parfois dans le piège des stéréotypes. Pour ma part, je ne pense pas que toutes les femmes lisent de la romance et non, je ne trouve rien de très sexy à un clin d’œil. Au mieux, j’aurais tendance à penser que l’homme devant moi veut se débarrasser maladroitement d’une poussière dans l’oeil ; au  pire, que c’est une tentative de séduction soit maladroite, soit condescendante, voire les deux. Je forcis le trait, mais vous m’aurez compris : toutes les femmes sont différentes, et vouloir prétendre le contraire, c’est tout sauf un message féministe…

Ce point mis de côté, j’ai adoré l’idée de départ de l’autrice : aider un homme à sauver son mariage grâce à un club de lecture d’un genre très spécial. Un club de lecture secret qui réunit des hommes divers et variés qui ont compris que les romances, et notamment les romances historiques, ne sont pas des histoires à l’eau de rose sans intérêt. Elles représentent un excellent moyen pour des hommes de saisir toutes ces atteintes à leur liberté dont les femmes ont été victimes par le passé, et de réfléchir à leur condition actuelle. D’ailleurs, les membres du club n’hésitent pas à utiliser les romances historiques comme un vrai guide pour comprendre les femmes de leur vie.

Bien entendu, cette démarche a ses limites, mais elle dénote une réelle volonté de bien faire et d’améliorer les choses. Exactement ce qu’essaie désespérément de faire Gavin, joueur de baseball professionnel, qui veut sauver son mariage et reconquérir le cœur de sa femme, Thea. Pour cela, il est prêt à tout, même à suivre l’exemple de Lord Benedict, héros de la romance historique que ses amis du club de lecture l’ont enjoint à lire, et dont on a des extraits tout au long du roman. Les débuts sont un peu difficiles pour notre joueur qui découvre un tout monde avec ses propres codes…

Gentil, doux, volontaire, sensible, et très amoureux de sa femme, j’ai trouvé Gavin aussi attendrissant qu’émouvant. À la place de Thea, je n’aurais pas pu lui résister bien longtemps, d’autant que son physique semble des plus attrayants. Durant son entreprise de séduction, Gavin commencera à mettre le doigt sur les failles de son couple, des failles qu’il a préféré ne pas voir. Une prise de conscience qui renforcera son envie de faire table rase du passé et de repartir de zéro avec Thea, une femme qu’il n’a jamais vraiment appris à connaître. Il faut dire que leur relation a démarré comme un feu d’artifice : coup de foudre, mariage et grossesse. Trois étapes qui n’auront duré que quelques mois et qui n’auront pas préparé Thea à la difficulté d’être la conjointe d’un sportif de haut niveau (pression médiatique, engagements caritatifs, relations parfois difficiles avec les autres femmes de joueurs, absences répétées…).

Néanmoins, pour sauver un mariage, il faut être deux, et Thea ne semble pas décidée à redonner une chance à son couple. Ses griefs sont trop nombreux et sa peine trop profonde. Je dois vous avouer que Thea m’a exaspérée pendant une bonne partie du roman : je l’ai trouvée geignarde au possible, égocentrique au point de ne pas voir le mal qu’elle fait à ses propres filles, obtuse, de mauvaise foi, et surtout, très injuste. Bien sûr que son mari n’est pas parfait et qu’il a commis des erreurs en négligeant sa vie de famille, et en considérant comme acquis les sacrifices professionnels et personnels de sa femme, mais finalement, ce n’est pas ce que lui reproche Thea. Tout au long du roman, elle lui reproche de ne pas avoir compris et remarqué son désarroi et tout ce qui n’allait pas dans sa vie à elle.

Et là, je dis non. Gavin aurait dû être attentif, mais il ne pouvait guère deviner les pensées, les sentiments et les insécurités de sa femme, cette dernière ayant préféré se taire durant leurs trois ans de mariage, simuler systématiquement sa satisfaction au lit, et refuser d’évoquer ce passé qui l’a si durement marquée. Dans ce contexte, il me semble quelque peu injuste de reprocher à Gavin de ne pas avoir su à quel point elle allait mal, d’autant qu’elle-même ne l’avait pas vraiment réalisé. Si Thea m’a agacée, je l’ai trouvée néanmoins très réaliste ! Elle m’a rappelé bon nombre d’amies qui se plaignent de leur mari sans jamais ne rien leur dire directement, un peu comme si la société avait formaté les femmes à contenir leurs griefs dans leur tête et à assumer leur statut de femme, d’épouse et/ou de mère, le sourire aux lèvres, en toutes circonstances.

En ce sens, je trouve le roman libérateur et révélateur : une femme a le droit de ne pas être satisfaite de sa vie de couple et/ou de famille, et elle a le droit de l’exprimer. Je ne dis pas que l’autre en face sera à l’écoute, mais si on se contente du statu quo et de ruminer dans sa tête, difficile de faire évoluer les choses… Je comprends néanmoins la difficulté de faire face à ses propres émotions et à les exprimer devant autrui, notamment quand le passé vient s’en mêler et vous emmêler. De fil en aiguille, on réalise, en effet, que le comportement de Thea trouve sa source dans son passé et son enfance auprès d’un père absent, et d’une mère démissionnaire et peu intéressée par ses deux filles… Un passé qu’elle a tellement peur de reproduire qu’elle en vient à prendre des décisions qui ne pourront que blesser tout le monde, ses deux adorables jumelles y compris.

Heureusement, Gavin n’est pas prêt à laisser sa famille voler en éclats. Et si ses tentatives de rapprochement et de séduction sont parfois maladroites, elles finiront par atteindre le cœur de Thea et la pousser, petit à petit, à affronter son passé, avant, peut-être, de pouvoir s’en libérer. Quant à Gavin, la menace du divorce va lui permettre de réaliser ce qui compte vraiment pour lui. Et puis, il doit lui-même affronter des blessures anciennes liées à son bégaiement, des blessures qui ont atteint sa confiance en lui. Si ce n’est pas une excuse, cela explique sa réaction puérile et extrême quand il a réalisé que sa femme ne connaissait pas d’orgasme entre ses bras. La société a, en effet, une légèrement tendance à faire peser sur les hommes un certain culte de la performance au lit, liant exploits sexuels et valeur d’un homme.

À travers l’exemple de ce couple, l’autrice nous prouve avec justesse l’importance de la communication et du travail que nécessite une relation, un coup de foudre ne suffisant pas pour établir des fondations solides. Mais elle nous montre également la nécessité de ne pas vivre dans le passé et de projeter ses peurs sur l’autre. À cet égard, la sœur de Thea en est un parfait exemple. Liv adore sa grande sœur et ses nièces, et fait tout pour les soutenir, mais son comportement nous semble néanmoins assez vite toxique. Pas par méchanceté, mais plus par besoin de se rassurer quant à sa place dans la vie de Thea, comme si elle était en compétition avec Gavin…

Intitulée The bromance book club, cette série porte bien son nom, parce qu’au-delà du couple Thea/Gavin, elle accorde une belle place à l’amitié masculine. Mais pas à cette amitié malsaine emplie de testostérones souvent érigée en modèle, mais à une franche amitié faite de bienveillance, d’humour, de taquineries et d’une réelle volonté d’aider l’autre. Et ça, j’avoue que ça m’a fait complètement fondre et craquer. J’ai adoré la relation entre Gavin et son meilleur ami, mais aussi celle entre Gavin et Mack, qui aime à le provoquer. Une relation chien/chat qui ne manquera pas de vous faire sourire.

Quant à la plume de l’autrice, elle est calibrée pour vous donner envie de lire d’une traite le roman, ce que j’ai d’ailleurs fait. Le style est simple, mais efficace, alternant entre quelques éléments du passé, extraits d’une romance historique fictive, et dialogues fluides et réalistes.

En conclusion, j’ai adoré cette idée de club de lecture secret et entièrement masculin qui utilise les romances historiques pour mieux comprendre les femmes et sauver des couples. Les hommes virils lisent de la romance frappe donc par son originalité, et la manière dont l’amitié entre hommes est positivement mise en avant. Malgré des personnages féminins agaçants, j’ai vibré au gré des échanges entre un homme et une femme qui ont besoin d’apprendre à communiquer, avant de savourer pleinement le bonheur du quotidien et d’une vie de famille bien remplie. Cela ne se fera pas sans heurt, mais Gavin pourra compter sur l’aide de ses amis et d’un certain Lord pour reprendre sa place auprès de sa femme et de ses filles !

N’hésitez pas à lire l’avis des Blablas de Tachan que je remercie pour cette lecture commune.

Je remercie Babelio et les éditions HaperCollins pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

En Arden, Mathilde Hug

En arden par Hug

Une compagnie de théâtre monte Macbeth, la police blesse à mort un jeune garçon et des émeutes éclatent dans Paris. Alors que son couple bat violemment de l’aile, Julie lit Shakespeare, se languit de son amant et retrouve son amie Sophia en soirée. Privé et politique sont les deux faces de la même pièce, en constante correspondance ; ils font d’En Arden le tiers lieu au sein duquel Julie, héroïne toute contemporaine, joue les équilibristes.
Mathilde Hug compose ici un premier grand roman féministe, dans lequel elle réussit à harmoniser le tragique propre à l’époque, les outrances médiatiques, les élans du désir, l’onirisme des parrainages littéraires avec les drames de l’intime.

Gorge Bleu – 252 pages – Broché (17€)
Illustration de couverture : Christelle Diale

AVIS

J’ai tout de suite été séduite par la couverture poétique et onirique qui laissait présager un texte tout en délicatesse.

Et c’est exactement ce que j’ai trouvé dans ce roman, du moins dans la forme, puisque le fond se concentre sur des thématiques sociétales fortes et importantes. Ainsi, les nombreuses références littéraires et les pensées et états d’âme de Julie mettent en lumière une actualité brûlante et des schémas de pensées archaïques, certaines issues du colonialisme et du patriarcat. Des pensées délétères et des préjugés qui égratignent chaque jour un peu plus le vivre-ensemble et menace d’imploser à chaque moment. C’est d’ailleurs dans un certain climat de tension que nous évoluons, des échauffourées ayant éclaté après l’interpellation d’un lycéen qui a mal tourné. Un drame qui ne sera pas sans faire écho à d’autres, ceux-là bien réels…

Si Julie nous semble évoluer dans son monde intérieur, elle se prend la réalité en pleine face : son couple est une vaste fumisterie, les sourires sont parfois un moyen détourné d’obtenir ce que l’on souhaite, le monde est injuste, le sexisme et le harcèlement de rue, une réalité, et la France pas forcément ce pays de tolérance qu’il se targue d’être. Mais alors qu’elle s’informe, s’indigne et essaie de comprendre, son compagnon se contente d’un cynisme propre à une certaine élite intellectuelle qui semble parfois déconnectée des drames du quotidien, préférant s’enfermer dans des idées et postures bien plus confortables. Mais jusqu’à quand peut-on faire la sourde oreille et rester en retrait du monde ? Jusqu’à quand peut-on prétendre ignorer que la politique d’intégration défendue par le modèle républicain français se soit transformée, au fil du temps, en une injonction à subir la discrimination en silence ? Comment peut-on laisser le racisme gangréner les esprits et les injustices durablement s’établir ?

La dénonciation du racisme et de l’hypocrisie autour de la question tient une place importante dans le roman, mais l’autrice évoque également les discriminations envers les femmes, mais surtout le rôle et la place que la société leur a assignés. Injonctions à se taire, injonctions à paraître, injonctions à enfanter, mais pas à explorer sa sexualité sous le prisme du plaisir… Difficile de dire les femmes libres ! N’oublions pas non plus la manière dont leur présence dans la rue est bafouée et soumise aux regards des hommes qui se sont approprié l’espace public : sifflement, insultes, regards salaces, frottements… Quand on est une femme, et quoi qu’on puisse faire, on est certaine d’y être confrontée à un moment de sa vie, plus probablement tout au long de sa vie.

Mais, peut-être pire, cette oppression et étouffante domination ne se limitent pas à la rue. Combien de femmes n’ont-elles pas pu ou osé dire non à leur compagnon, petit ami ou mari ? Combien doivent encore subir le mépris quotidien et ces petites phrases destinées à les remettre à leur place ? Combien se sont laissées prendre dans les filets d’un manipulateur ?

En parallèle de ces thématiques, on suit les coulisses d’une pièce de théâtre que tente de mettre en scène Thomas, avec l’aide de Julie. Mais entre les doutes personnels de l’homme, ses propres barrières mentales et les conflits entre les acteurs, la situation est loin d’être reposante. Cet interlude dans le monde du spectacle avec son aura toute shakespearienne m’a bien plu et offre une vision réaliste, et non idéaliste, du processus créatif et de ses difficultés… J’ai également apprécié la subtilité avec laquelle théâtre au sens strict du terme et théâtre de vie se fondent dans une mélopée grinçante.

Si l’écriture est puissante, poétique et belle à la fois et les différentes thématiques intéressantes, notamment par toutes ces réflexions et prises de conscience qu’elles suscitent, du racisme à la « puissance du masculin » en passant par tous ces doutes qui forment les personnalités, ce texte pourra surprendre. Car, du moins pour moi, on est bien plus à la croisée de l’essai et du roman que de la pure œuvre de divertissement. Un mélange audacieux, très bien amené, et plutôt percutant, qui a bien fonctionné sur moi, mais qui ne convaincra pas forcément les lecteurs en quête d’une simple histoire, et non d’une œuvre mêlant avec un certain sens de l’à-propos trajectoire individuelle et débâcle collective.

En conclusion, En Arden fait partie de ces textes forts, portés par une belle et délicate plume, qui bousculent les certitudes et poussent les lecteurs à s’interroger sur leurs propres croyances et le miroir déformant à travers lequel ils en sont venus à les façonner. Engagé, et par certains aspects militant, voici un ouvrage qui ne laissera personne indifférent, et dont la puissance réside, entre autres, dans la manière dont il fait le parallèle entre littérature, crises existentielles et drames actuels.

« J’écoute le bruit qui gonfle, qui ondule, qui se retire et qui revient, tapageur, violent. « 

Je remercie Babelio, Mathilde Hug et les éditions Gorge Bleu pour m’avoir envoyé ce livre en échange de mon avis.

La légende oubliée et le gardien du temps, Victor Zolem

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Dan est un jeune garçon qui survit difficilement dans la société, son esprit est troublé par des idées noires, jusqu’au jour où un étrange personnage l’empêche de faire le grand saut et lui donne un médaillon étincelant. Emporté malgré lui par les évènements, son destin le conduira sur une île isolée remplie de mystères et de phénomènes étranges.

5 SENS (6 juillet 2020) – 282 pages – Prix (20,42€)

AVIS

Malgré de bonnes idées, ce roman n’a pas réussi à me passionner ni à grandement m’intéresser. Le prologue m’avait pourtant tout de suite emballée avec cette histoire de médaillon magique aux pouvoirs incommensurables, et potentiellement destructeurs. Un médaillon qui a été divisé en dix parties, chacune confiée à un gardien. Au fil du temps, les gardiens se sont succédé, mais leur rôle n’a, quant à lui, jamais changé : protéger coûte que coûte le morceau qui leur a été confié afin que personne ne puisse reconstituer le médaillon en entier et mettre en péril l’humanité…

On fait ensuite la connaissance de Dan, un jeune homme qui ne survit péniblement que grâce à ses talents de pianiste. Alors qu’il était prêt à se suicider devant la vacuité de son existence, un homme lui confie un médaillon avant de disparaître. Dan va être alors approché par une femme peu sympathique et loquace, puis conduit dans un sanctuaire isolé sur une île. Le début d’une nouvelle vie mouvementée et dangereuse, dont il n’aurait jamais pu anticiper la teneur ni en deviner tous les enjeux.

Dans un premier temps, j’ai adoré me plonger dans cette sorte de huis clos, de prendre le temps de suivre Dan dans l’apprentissage de son nouveau rôle, de découvrir tous les personnages et les pouvoirs associés à leur médaillon. La mythologie autour du médaillon original m’a également semblé intéressante d’autant qu’elle nous permet de réaliser l’importance des gardiens dans la préservation du monde…

Toutefois, très vite, le comportement du chef des gardiens nous semble suspect. L’homme nous apparaît, en effet, très mystérieux, cachottier, voire franchement menaçant à mesure que Dan s’affirme et pose des questions qu’il juge dérangeantes. La confrontation entre les deux personnages gagne en intensité, ce qui n’a pas été pour me déplaire même si au bout d’un moment, leur méfiance mutuelle a fini par me lasser. J’aurais peut-être apprécié qu’ils agissent au lieu de passer des lustres à se jauger… J’ai également regretté des longueurs et des phases d’action un peu trop bavardes à mon goût. Oui, il y a du mouvement, mais il est bien souvent entouré d’un blabla qui ne m’a guère convaincue.

L’auteur m’a, en outre, paru utiliser un peu trop les apartés pour donner des informations qu’il n’a peu réussi à inclure dans la narration. Est-ce un défaut en soi ? Non, mais ça manque clairement de subtilité. Or, c’est ce genre de petits détails qui peut rendre une lecture pesante et lui faire perdre son attrait. Je reconnais néanmoins que la plume de l’auteur gagne en maturité au fil des pages, les petites maladresses et lourdeurs des débuts laissant place à un style plus maîtrisé et donc plus agréable.

Dans l’ensemble, les personnages m’ont paru assez manichéens et peu attachants, ce qui ne m’a pas permis de vraiment m’inquiéter pour eux. Mais l’auteur offre une réelle évolution à son héros, le poussant dans ses retranchements jusqu’à lui faire prendre une direction à laquelle je ne m’étais pas attendue. Ce fut d’ailleurs la bonne surprise du roman, appréciant les prises d’initiative qui déconcertent et qui, comme ici, soulèvent différentes questions, notamment d’ordre éthique et moral. Car, vous verrez que les bonnes intentions ne s’accompagnent pas toujours des meilleures actions et décisions, et qu’un héros peut finir par agir comme la personne qu’elle combat. Une nouvelle preuve de la mince frontière entre le bien et le mal. On appréciera également le jeu autour du temps, du voyage temporel et des paradoxes qu’il peut engendrer…

En conclusion, La légende oubliée et le gardien du temps n’a pas répondu à mes attentes, mais je reconnais que le roman possède certains atouts que soit la mythologie mise en place autour d’un puissant médaillon ou le rôle délicat des gardiens, autant protecteurs que potentiels destructeurs. Si le roman n’a pas réussi à me passionner, je pense qu’il pourra plaire aux lecteurs appréciant les histoires de quête de pouvoir et de héros sur la voie de leur destinée.

Découvrez le roman sur le site de 5 sens éditions.
Merci à Babelio et à la maison d’édition pour cette lecture.

La Guilde des aventuriers (tome 1), Zach Loran Clark et Nick Eliopulos

La Guilde des aventuriers, tome 1 : La Guilde des Aventuriers par Loran Clark

Bienvenue dans la Guilde des Aventuriers.
Nul ne connaît leur nombre exact. Elle est composée d’illuminés à la cervelle ensorcelée et autres créatures corrompues par les démons, tous lourdement armés.
Voici la consigne : rester en vie jusqu’à demain matin.
Pierrefranche est l’une des dernières cités survivant à l’assaut des monstres qui ont envahi le monde. Différentes guildes y organisent la résistance. Parmi elles, celle des Aventuriers a mauvaise réputation :
Ses apprentis sont recrutés de force.
Ses membres meurent jeunes.
Zed, un demi-elfe aux pouvoirs magiques, est désigné pour rejoindre la guilde des Aventuriers. Son meilleur ami Brock décide alors de se porter volontaire pour l’accompagner. L’intrépide Liza, elle, née d’une famille de nobles, a toujours rêvé d’entrer dans la Guilde.
Zed, Brock et Liza vont peu à peu découvrir, derrière les murailles de la ville, un monde aussi dangereux que merveilleux. Or, les Aventuriers sont la dernière ligne de protection de la ville…

Bayard Jeunesse (23 septembre 2020) – 448 pages – Broché (15,90€) – Ebook (10,99€)
À partir de 10 ans

AVIS

La Guilde des aventuriers fut une lecture jeunesse divertissante que j’ai pris grand plaisir à découvrir.

Dans ce premier tome, les auteurs prennent le temps de nous expliquer le fonctionnement des différentes guildes et de ce monde ravagé par les Dangers, des créatures qu’il ne fait pas bon de croiser. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la cité de Pierrefranche, l’un des derniers bastions de résistance, vit cloîtrée derrière son enceinte. Seuls quelques individus osent et sont autorisés à en franchir les portes. Ces derniers, des Aventuriers avec un grand A au regard des risques qu’ils prennent pour leur vie, sont tous regroupés au sein de la guilde des Aventuriers.

Et c’est au sein de cette organisation que sont enrôlés Zed et Brock, l’un à son corps défendant, et l’autre par amitié, à moins que ses motivations soient un peu plus complexes que cela… J’ai adoré l’amitié unissant ces deux enfants qui ne pourraient être plus différents, mais qui ont pourtant su bâtir des liens forts que l’on espère inébranlables. Car leur amitié va être mise à rude épreuve entre les petites cachotteries, les découvertes sur eux-mêmes, et tous ces Dangers et menaces qu’ils vont devoir affronter… Les amateurs de monstres et de créatures fantastiques pas très ragoûtantes devraient être ravis, les auteurs nous offrant quelques rencontres mouvementées avec des Kobolds, Nagas et autres joyeusetés. On appréciera d’ailleurs, en fin d’ouvrage, les quelques planches les représentant et nous indiquant leurs principales caractéristiques.

De l’action, ce premier tome n’en manque pas, ce qui rend la lecture extrêmement trépidante et agréable. Que l’on soit jeune lecteur ou non, les pages défilent donc rapidement d’autant qu’en plus du rythme qui ne souffre d’aucune longueur, une large et belle place est accordée à l’amitié. L’amitié de toujours comme celle entre Zed et Brock, mais aussi l’amitié de circonstance puisque les deux jeunes héros font faire de nouvelles rencontres au sein de leur guilde. On pensera plus particulièrement au nain Jett que les auteurs n’épargnent pas ou à l’intrépide Liza, une jeune fille haute en couleur que j’ai adoré suivre bien que j’aurais apprécié qu’elle soit plus présente dans ce premier tome.

Liza est issue de la noblesse, mais contre toute attente, elle se porte volontaire pour intégrer la guilde des Aventuriers. Une décision plutôt inattendue si l’on considère que bien qu’indispensable, cette organisation est vue d’un mauvais œil par les habitants. Repaire de brigands, pour les uns, lieu de perdition pour les autres… Mais peu importe pour la jeune fille qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui est bien décidée à troquer ses belles robes contre un bouclier et une épée. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle s’épanouit dans son rôle de guerrière !

Brock, quant à lui, se révèle peut-être un peu moins doué avec les armes que Liza, mais il a pour lui son bagout, son intrépidité et sa propension à se sortir de toutes les situations. Cette différence de personnalité explique peut-être la relation chien-chat que les deux personnages vont nouer, sans oublier les préjugés de Brock sur le milieu d’origine de la jeune fille... Mais heureusement devant la situation, ils vont apprendre à travailler ensemble, car après tout, étrange ou pas, la guilde des Aventuriers est une grande famille dont les membres veillent les uns sur les autres.

Et comme souvent dans les grandes familles, il y a une figure forte qui suscite crainte et respect. J’ai beaucoup aimé Fond qui nous semble, dans un premier temps, bourrue et impitoyable, la femme n’hésitant pas à envoyer ses jeunes recrues affronter les Dangers sans grande préparation. Mais de fil en aiguille, il nous apparaît que les choses sont bien plus complexes qu’il n’y paraît et que Fond n’est peut-être pas cet être sans cœur dont certains aimeraient se débarrasser, pour des motifs plus ou moins nobles… En tant que dirigeante d’une guilde importante, elle doit prendre des décisions parfois difficiles, mais on sent que tous ses actes sont dirigés vers la protection de la cité malgré le mépris que les habitants affichent à son égard…

Un mépris, ou du moins, une certaine méfiance que Zed, en tant que demi-elfe, a dû également affronter toute sa vie, bien que ce soit pour des raisons différentes… Malgré sa timidité et ses nombreux doutes, il saura faire preuve de courage, prendre des initiatives et nous réserver quelques surprises. On reste dans le schéma classique d’un jeune héros au grand destin, mais ça marche ici très bien, les auteurs n’en faisant pas trop. Zed possède une force dont il n’a pas encore conscience, et qui pourrait le mettre en danger ainsi que tous ses proches, mais ce n’est pas non plus le super héros qui peut résoudre à lui seul tous les problèmes.

Un point que j’ai, pour ma part, beaucoup apprécié et qui permet de mettre en lumière l’importance du travail d’équipe pour faire face aux Dangers, à l’avidité de certains et à des découvertes qui menacent l’ordre et la sécurité de Pierrefranche. Et si finalement, le danger ne provenait pas que de l’extérieur ? Une question qui s’impose à nous et qui entraîne les personnages dans une course folle à la vérité, une course empreinte de magie, de mystère, d’amitié et d’action !

La fin, quant à elle, laisse entrevoir une suite dans laquelle le danger s’intensifie, qu’il soit le fait des créatures qui hantent le monde ou d’une chose beaucoup plus triviale. Je lirai donc la suite avec plaisir dans l’espoir, entre autres, d’obtenir certaines réponses quant aux origines de Zed, et peut-être, d’en apprendre plus sur certains personnages qui n’ont joué ici qu’un rôle mineur. Je serais ainsi curieuse de découvrir quelle place Jett va occuper au sein de la guilde, mais aussi comment un personnage, en apparence agaçant, va évoluer, certains indices laissant supposer que son cas n’est pas désespéré.

En conclusion, dans ce premier tome, les auteurs prennent le temps de poser les bases d’un univers d’inspiration médiévale dans lequel un groupe de parias, regroupés au sein d’une guilde autant méprisée que respectée, lutte pour assurer la sécurité d’une cité en proie à des créatures qui se veulent de plus en plus menaçantes. En plus de l’action omniprésente, de la magie et de ce petit air de complot qui attise la curiosité des lecteurs, l’intérêt du roman réside également dans ses protagonistes divers et variés que l’on prend plaisir à découvrir et à suivre dans leurs (més)aventures !

Je remercie Babelio et les éditions Bayard jeunesse pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

L’Inconnu de la forêt, Harlan Coben

L'Inconnu de la forêt par Coben

Vous ne savez rien de lui, il est pourtant votre seul espoir.
Le maître incontesté du thriller vous emmène en balade sur le chemin d’une nouvelle insomnie… Prenez garde à ne pas vous perdre.

WILDE.
SON NOM EST UNE ÉNIGME, TOUT COMME SON PASSÉ.

Il a grandi dans les bois. Seul.
Aujourd’hui, c’est un enquêteur aux méthodes très spéciales.

VOUS IGNOREZ TOUT DE LUI.

Il est pourtant le seul à pouvoir retrouver votre fille et cet autre lycéen disparu.
Le seul à pouvoir les délivrer d’un chantage cruel. D’un piège aux ramifications inimaginables.

Mais ne le perdez pas de vue.

CAR, DANS LA FORÊT, NOMBREUX SONT LES DANGERS ET RARES SONT LES CHEMINS QUI RAMÈNENT À LA MAISON.

Belfond (15 octobre 2020) – 432 pages – Broché (21,90€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Roxane Azimi

AVIS

Reçu dans le cadre d’une masse critique spéciale Babelio, ce roman devait être chroniqué sous forme d’une lettre adressée à la personne de notre choix…

Coucou Fab,

Confinement oblige, je ne vais pas pouvoir te parler dimanche chez papa du dernier Coben que j’ai lu. Et comme tu n’aimes pas trop les mails et que j’en ai marre du téléphone qui semble être devenu une extension de mon oreille ces derniers mois, je ressors ma plus belle plume (oui, je vends du rêve) et une feuille pour t’envoyer une petite lettre.

D’habitude, c’est plutôt avec papa que je parle livre, mais comme tu sembles avoir apprécié le roman de l’auteur que je t’ai offert à Noël, je me suis dit que celui-ci pourrait également te tenter. Je ne sais pas si tu te souviens, mais je t’avais expliqué que ce qui fait le charme d’Harlan Coben et qui rend ses romans si addictifs, c’est sa manière de proposer des intrigues percutantes qui se lisent vite et bien ! Et L’inconnu de la forêt ne déroge pas à la règle puisque j’ai profité d’un jour férié pour le lire d’une traite ou presque. Alors on ne retrouve pas forcément le suspense haletant qui fait également la marque de fabrique de l’auteur, mais cela n’ôte en rien le plaisir que l’on prend à se plonger dans son esprit parfois tortueux… Si le suspense n’est pas ce qui caractérise ce roman, la tension est, quant à elle, bien présente jusqu’à devenir presque étouffante dans la dernière ligne droite durant laquelle les événements s’enchaînent et les révélations pleuvent. Je me suis d’ailleurs laissée surprendre par le fin mot de cette histoire, plus complexe qui n’y paraît, qui mêle avec brio politique, dérives des médias et des réseaux sociaux, disparition et harcèlement scolaire.

D’ailleurs, tu te souviens d’Anthony et sa bande ? Eh bien, l’auteur nous en propose ici une version encore plus démoniaque. À côté de Cash et de ses potes, l’équipe de harceleurs de notre primaire et du collège fait bien pâle figure ! La victime de ces énergumènes aussi riches que décérébrés ? Une pauvre fille du nom de Naomi qui semble porter son statut de victime et de punching-ball sur sa figure et jusque dans le moindre de ses gestes. Mais le souffre-douleur disparaît une fois avant d’être retrouvé puis de disparaître à nouveau. Fugue, encore un jeu idiot d’une adolescente prête à tout pour être enfin acceptée par ses bourreaux ou le pire, cette fois, est-il à craindre ? Si les policiers ne semblent pas prendre l’affaire très au sérieux, la question de sa sécurité se pose quand un autre adolescent disparaît à son tour. Les deux affaires sont-elles liées ?

Si tu veux le savoir, il va te falloir lire le roman que je te prêterai volontiers une fois qu’on pourra se voir. Mais dans ma grande mansuétude, je vais quand même t’en dire un peu plus, notamment sur un personnage énigmatique comme on les aime, Wilde. Sa psychologie n’est pas développée outre mesure, mais je sais que cela ne te dérange pas et puis, vu son histoire personnelle, ça semble plutôt cohérent. En effet, Wilde est un enfant des bois, un enfant retrouvé dans la forêt sans que jamais personne n’ait jamais pu retrouver les siens ou retracer les premières années de sa vie. Privé de mémoire et de passé, Wilde s’est donc développé, une fois la civilisation retrouvée, comme il l’a pu. Une histoire particulière dont il garde des traces comme un cauchemar récurrent et l’impossibilité de nouer des liens sociaux avec autrui. Alors il a bien eu un meilleur ami, décédé depuis, et se sent proche du fils de ce dernier, pour lequel il joue le rôle de tonton, mais difficile pour lui de s’enfermer dans des relations conventionnelles… Un homme sans attache, mais attachant, que l’on prend plaisir à suivre et que l’on aimerait beaucoup retrouver dans d’autres aventures.

Et c’est cet homme énigmatique qui va mener l’enquête autour de la disparition de Naomi suite à la demande d’une avocate pénaliste et animatrice télé septuagénaire, elle-même sollicitée par Matthew, son petit-fils et filleul de Wilde. Hester m’a un peu fait penser à mamie, avant qu’une araignée lui grignote la mémoire, par son humour, sa pugnacité, son mordant et son sens de la répartie. Une mamie badass que tu devrais autant apprécier que moi, même si je pense que tu seras peut-être un peu moins sensible que je l’ai été à sa vie personnelle, entre l’envie d’être proche de son petit-fils et les papillons qui s’éveillent grâce à un certain chef de police… En revanche, je ne doute pas que tu sois touché par sa difficulté à faire le deuil d’un fils trop tôt décédé…

En plus de l’enquête pour retrouver les deux adolescents disparus, l’une paria et l’autre star du lycée, il y a un aspect plus politique dans ce roman, un point qui ne semble pas avoir convaincu tous les lecteurs bien que, pour ma part, je l’ai trouvé intéressant, surtout si l’on considère l’élection américaine qui vient de se terminer. On retrouve d’ailleurs ce côté opposition franche et farouche entre deux hommes politiques, l’un présenté comme le diable en personne, un anarchiste capable de mettre l’Amérique à genoux, et l’autre comme un fervent patriote, prêt à tout pour protéger son pays. Mais Rusty Eggers est-il aussi dangereux que Saul Strauss semble le penser ? Une bonne question avec, en sous-texte, une autre à laquelle Machiavel a déjà répondu, la fin justifie-t-elle les moyens ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre ses idéaux et son pays ?

Cette dimension politique permet également à l’auteur de présenter les failles du système judiciaire américain qui nécessite parfois de bafouer les droits des uns, plus particulièrement s’ils ne sont ni blancs ni riches, pour garantir l’ordre et un pseudo-sens de la justice. Dans cette optique, même des victimes peuvent finir par choisir d’endosser le rôle de bourreau par confort personnel et volonté de préserver leur confort matériel et leurs acquis sociaux. Une nouvelle preuve que contrairement à une vision binaire et simpliste de la vie défendue par certains, la réalité est bien plus complexe et teintée de gris, chacun d’entre nous étant du capable du meilleur comme du pire… 

Je vais m’arrêter là parce qu’il y a des chances que pendant que tu lis cette lettre, Éva et Émeric aient déjà mis le salon sens dessus dessous et qu’une dizaine de mini-drames autour de doudous sournoisement subtilisés se soient déjà joués. Mais si les petits monstres te laissent un peu de temps, tu sais vers quel livre te tourner…

Je remercie Babelio et les éditions Belfond de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.