Extraordinaires enfants de l’écume des vents, Karin Serres et Katy Sannier (illustrations)

Couverture Extraordinaires enfants de l'écume des vents

Ranimer une légende du fond des âges ? Facile : à la pointe du Raz, là où la terre finit dans l’océan, là où les vents sucrés et salés soufflent sur la lande, c’est le rôle des enfants et des poissons volants !

Locus Solus (18 juin 2021) – 48 pages – 14€

AVIS

Avec cet album relié aussi doux au toucher que beau à regarder, j’ai fait un voyage extraordinaire aux côtés de personnages qui ne le sont pas moins…

En des temps reculés, à moins qu’ils ne soient immémoriaux, existait une cérémonie étrange et belle à la fois, une cérémonie où les bruits multiples du vent entraient en harmonie avec les sons et les rires des enfants. Mais parce que le monde est protéiforme et la nature généreuse, les enfants n’avaient pas forcément deux jambes, deux bras et une tête, ils étaient de différentes espèces et de formes variées. Les enfants humains côtoyaient ainsi, durant la célèbre cérémonie de L’écume des vents, des enfants animaux, qu’ils soient poissons, oiseaux ou autres, des enfants végétaux…

Légendaire et féérique, L’écume des vents rythmait la vie des enfants, depuis son annonce aux différentes étapes avant son avènement, appelé le Grand Jour Dit. Si vous vous plongez dans ce petit ovni littéraire poétique mélangeant onirisme, légende, douceur, collages pleins de fantaisie et ambiance colorée, vous aurez d’ailleurs la chance d’assister à une cérémonie de L’écume des vents, et ressentir la joie de tous ces enfants qui l’ont attendue et préparée dans la joie, le bonheur et la bonne humeur.

Extraordinaires enfants de l’Écume des vents

Ode poétique et subtile à la nature et aux éléments, au partage et au vivre-ensemble, cet album transporte les lecteurs de tous les âges dans un conte fabuleux où les rêves sont à portée de main, de nageoire ou de nuage, où des sardines peuvent devenir poissonnes volantes, où les membres d’une forêt d’enfants peuvent s’enraciner et se déraciner au gré de leurs envies, où l’on rencontre des korrifées joyeuses et conductrices de bus, et même une créature géante qui vit dans une grotte remplie de livres et qui se nourrit exclusivement de desserts, de miel et de fruits. Laissez-moi vous dire que le vent m’aurait vite portée vers une telle créature !

La dimension onirique est d’une telle importance qu’en parcourant les pages colorées de ce bel album, votre esprit ne pourra que se laisser porter vers ce monde de légende et de fantaisie. Un monde magique, protecteur et lumineux que l’on parcourt les yeux et le cœur grands ouverts, prêts à faire bon accueil à des enfants-jardiniers, des enfants-musiciens, des loups magiques, et même à un scaphandrier fantôme qui pourrait vous surprendre si vous osez l’approcher. Les plus téméraires pourront même partir à la rencontre d’un requin à trois têtes, prêt à vous aider à surmonter vos cauchemars.

Et toujours, en trame de fond, cette fête et cérémonie de L’écume des vents, source de tous les rêves et des plus belles réalités. Doux, tendre, poétique et onirique, voici un magnifique album, aux accents très marins, à offrir à des enfants pour leur transmettre l’art du rêve, leur montrer la force de l’imagination et le pouvoir de l’évasion. Quant aux adultes, ils devraient apprécier les thématiques sous-jacentes abordées avec autant de subtilité que de délicatesse et cette impression de vivre un rêve éveillé où tout peut arriver.

Je remercie Babelio et les éditions Locus Solus pour m’avoir envoyé ce bel ouvrage en échange de mon avis.

Amari et le Bureau des affaires surnaturelles, B.B. Alston

 

Amari et le Bureau des affaires surnaturelles - kit presse

Amari Peters sait trois choses :
1. Son frère Quinton a disparu.
2. Personne ne semble s’en inquiéter.
3. La disparition de Quinton est liée à son travail.

Quand elle trouve dans le placard de son frère une invitation à se rendre au mystérieux Bureau des affaires surnaturelles, Amari n’hésite pas. Et voilà qu’elle est reçue par un ascenseur parlant et rencontre une dragon-garou qui devine ses émotions !
Dans l’espoir de retrouver Quinton, Amari accepte de travailler pour le Bureau, dont la mission est de réguler le monde surnaturel. Elle fait alors une découverte qui va bouleverser sa vie. Son frère était un célèbre agent chargé de traquer les magiciens, considérés comme les ennemis du Bureau. Désormais, c’est à la jeune fille de prendre la relève.

Bayard Jeunesse (22 septembre 2021) – 15,90€ – 528 pages
Traduction : Sidonie Van Den Dries

AVIS

Amari et le Bureau des affaires surnaturelles est le genre de livre écrit pour les enfants qui plaira également aux adolescents et aux adultes, par son originalité, ses thématiques sous-jacentes, ses petits airs de Men in Black, et sa jeune héroïne courageuse. Une héroïne qui leur rappellera la personne qu’ils ont probablement rêvé d’incarner dans leurs rêves d’enfants les plus fous.

Car avec ce roman, l’auteur s’adresse directement à l’imagination des lecteurs de tout âge, leur offrant une magnifique aventure empreinte d’amitié et d’humour et emplie de créatures diverses et variées. Vous pensiez votre voisine inoffensive, si ce n’est sa tendance à mettre son nez dans vos affaires ? Grave erreur, mes amis, c’est probablement une horrible sorcière au nez crochu, à moins que ce ne soit une fourmi géante à taille humaine ? Ainsi, les apparences sont bien souvent trompeuses comme le découvrira Amari, une jeune fille de 12 ans qui va être propulsée, de manière fort surprenante, dans un monde dont elle n’avait pas conscience de l’existence…

Néanmoins, déterminée à intégrer le Bureau des affaires surnaturelles afin de retrouver son frère Quinton disparu depuis six mois dans le cadre de ses fonctions d’agent du Bureau, Amari ne se laisse pas déstabiliser par ce monde surnaturel qui se dévoile à elle, ni par toutes les révélations sur son frère, qui lui avait caché tout un pan de sa vie. L’adolescente, propulsée dans un monde étrange et excitant à la fois, devra également affronter sa propre nature : elle se croyait banale, elle se découvrira magicienne, ce qui ne sera pas sans conséquence sur sa formation, les magiciens étant considérés comme de redoutables criminels à éliminer… Déjà victime de racisme et de harcèlement dans son école humaine, en raison de ses origines afro-américaines et de son milieu social, Amari est maintenant confrontée aux préjugés entourant les magiciens. Des préjugés qui rendent son intégration au sein du Bureau des affaires surnaturelles bien difficile, certains se faisant un plaisir de lui nuire, de se moquer d’elle, et de tenter de saboter ses efforts !

Elle pourra heureusement compter sur sa camarade de chambre Elsie, une dragonne-garou, avec laquelle elle nouera une sincère amitié, ainsi que sur Dylan, membre d’une célèbre famille et jumeau d’une véritable pimbêche ! Les trois se lanceront sur la piste de Quinton et de Maria, sœur de Dylan, mais surtout coéquipière de Quinton, les deux formant le très célèbre duo VanQuish. J’ai adoré suivre Amari dans son enquête d’autant que l’on sent à quel point retrouver son frère est important pour elle, les deux ayant toujours été très proches. Quelques révélations, dont l’une que je n’avais pas anticipée, devraient en outre vous surprendre, l’auteur jouant avec brio sur le jeu des apparences et des idées préconçues qui déforment le voile de la vérité…

Entre un puissant, énigmatique et dangereux ennemi, les faux-semblants, les mystères, les secrets, les préjugés et la méchanceté, sans oublier les dangers bien réels avec des attaques violentes de créatures cauchemardesques, les lecteurs et Amari n’ont pas le temps de s’ennuyer ! J’ai d’ailleurs apprécié que l’auteur ne ménage pas sa jeune héroïne, la mettant devant des situations difficiles et la poussant très régulièrement dans ses retranchements. Mais loin de se laisser décourager par les épreuves et cette haine qu’on lui témoigne, Amari nous prouve, page après page, son courage, son intelligence, sa débrouillardise, et son sens aigu de la famille, de l’amitié et de la justice. Elle fait également montre d’une certaine noblesse d’âme en ne cherchant pas à se venger des personnes qui la harcèlent quand ses pouvoirs, dont elle découvre progressivement l’étendue, le lui permettraient…. 

L’auteur a donc réalisé un très beau travail sur son héroïne qui se révèle forte, mais pas infaillible, qui derrière sa pugnacité, connaît parfois des périodes de doute, et qui affronte avec courage les préjugés tout en les surmontant grâce à sa bravoure et à ses actes. Une héroïne inspirante et attachante que l’on voit évoluer au fil de l’aventure et des dangers et qui gagne progressivement confiance en elle. Amari apprend également à se détacher de l’ombre d’un frère protecteur, mais parfois un peu étouffant par sa perfection, pour s’affirmer et prendre toute la mesure de son propre potentiel.

Les pages ont une légère tendance à se tourner toutes seules comme par magie, ce qui s’explique aussi bien par une intrigue menée tambour que par le style particulier de l’auteur. Ainsi, si certains éléments se révèlent assez classiques, B. B. Alston y ajoute sa touche personnelle, un mélange de fantaisie, de sensibilité, d’humour et de positivité, qui donne envie de se plonger corps et âme dans son imaginaire et son univers. Pour ma part, j’ai adoré m’approprier, aux côtés d’Amari, les codes de ce monde surnaturel caché au commun des mortels, arpenter le Bureau des affaires surnaturelles, en découvrir les différents départements, les spécialités de chacun, rencontrer différents personnages, certains franchement antipathiques, d’autres ouverts d’esprit, sympathiques et prêts à évoluer. En plus des humains, les différentes créatures qui peuplent le récit ne manquent pas non plus d’intérêt, même si ce sont les ascenseurs hauts en couleur que l’on rencontre au détour des pages qui ont eu ma préférence. Il faut dire qu’entre la reine des blagues et le roi des snobs pas si snob que cela, l’auteur a veillé à ce qu’on ne regarde plus jamais un ascenseur de la même façon ! 

En résumé, avec Amari et le Bureau des affaires surnaturelles, c’est tout un nouveau monde qui se dévoile à nous ! Un monde de dangers et de possibles, un monde unique, fascinant et merveilleux, laissant entrevoir de riches et mouvementées péripéties pour une jeune héroïne attachante et courageuse, qui offre un beau modèle de résilience aux personnes victimes de harcèlement, de préjugés et de racisme… Touchant, non dénué d’humour, rythmé, et empli de mystères et de créatures en tout genre, voici un roman qui ravira tous les lecteurs friands d’aventure et de surnaturel.


Je remercie Babelio et les éditions Bayard jeunesse pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis. Je remercie d’autant plus la maison d’édition qu’elle m’a fait la surprise d’un très sympathique kit presse comportant une bougie, un badge, un carnet et des lunettes 3D.

 

In My Mailbox #229 : France loisirs, mangas, masse critique…

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  • France Loisirs : j’ai profité d’un bon d’achat pour prendre quelques mangas, apparemment des commandes pour le Pass Culture que des indélicats n’ont pas honorées. Heureusement pour ma boutique France Loisirs, je suis passée par-là 🙂 Je n’ai jamais lu un Naruto de ma vie, mais j’ai craqué devant le roman. D’ailleurs, si une âme charitable pouvait me dire si je peux le lire ou si je dois attendre d’avoir commencé le manga avant…

Escape Game

  • Librairie : dépitée de ne pas avoir trouvé ce que je cherchais, je me suis tournée vers deux offres découverte des éditions Doki Doki...

Couverture Talentless, tome 1Couverture The Alexis Empire Chronicle, tome 1

  • Masse critique Babelio : je suis très intriguée par cet ouvrage dont l’ambiance semble osciller entre légendes, poésie et onirisme.

Extraordinaires enfants de l'écume des vents par Serres

Et vous, quelles sont les nouveautés de votre PAL ?
Certains de ces titres vous tentent-ils ?

JE – Connais-toi toi-même : comment fait-on cela ? de Serge Marquis

Sous les conseils ludiques et précis du médecin québécois, Serge Marquis, initiez-vous au fonctionnement de votre JE intérieur. Inspiré par le célèbre précepte antique de Socrate « Connais-toi toi-même », cet ouvrage contemporain fera office de guide personnalisé parsemé d’humour et de sensibilité pour entamer votre introspection. Pas à pas, apprenez à tourner vos angoisses en dérision et devenez maître de vous-même ! Entre switch on et switch off, vous vous imaginerez presque dans une bataille effrénée de jeux vidéo mais cette fois-ci vous serez le vainqueur à coup sûr. Décidez à présent quand votre commutateur off viendra chasser votre commutateur on et cela sans aucune limite

FLAMMARION (28 avril 2021) – 272 pages – Papier (16,90€) – Ebook (11,99€)

AVIS

Malgré le côté didactique et la touche d’humour propre à l’auteur et toujours fort appréciable, je n’ai pas réussi à me passionner pour cette lecture, d’autant que j’ai trouvé certains passages assez répétitifs. Avec du recul, je pense que pour véritablement l’apprécier, j’aurais dû en avoir une lecture plus espacée, et me contenter de lire quelques pages chaque jour.

Si j’ai apprécié l’idée de séquence développée par l’auteur, je suis restée assez hermétique à cette histoire de gâteau chinois lui permettant d’illustrer une partie de ses propos. C’est un détail, qui ne gênera probablement pas la plupart des lecteurs, mais ça a suffi à me faire décrocher et a provoqué en moi les prémices de l’ennui. Or, s’il y a bien une chose à laquelle mon JE, pauvre de lui, est réfractaire, voire très hostile, c’est à l’ennui et encore plus durant mon loisir préféré. Ce sentiment a d’ailleurs lancé en moi une séquence assez désagréable…

À cet égard, je reconnais toute l’utilité du livre qui m’a permis de prendre un peu de temps pour observer ce qui s’est joué en moi, de la perception de la menace à mon confort au jugement qu’elle a entraîné en passant par le déclenchement d’une tempête intérieure. J’ai fini par retrouver une certaine sérénité, ne restant jamais agacée bien longtemps, mais je n’ai pas réussi à atteindre la petite « seconde révolutionnaire » qui change tout. Mais j’ai bon espoir d’y arriver prochainement et de réussir à opérer ce basculement permettant de passer du switch on au switch off.

Je reconnais néanmoins un vrai sens de la formule à Serge Marquis qui arrive à mettre des mots simples et percutants sur des concepts qui ne le sont pas toujours et/ou qui nous entravent dans notre vie. Cela rend ses explications claires, pédagogiques et assez marquantes, ce qui pour une grande lectrice est toujours fort appréciable ! Il y a, en outre, certains propos qui m’ont personnellement parlé et grâce auxquels j’ai pu remettre des situations et paroles en perspective, puisqu’il y a parfois un décalage entre ce qui est dit et ce qu’on entend réellement. Je retiendrai plus particulièrement une maladresse de l’auteur dans un restaurant qui a provoqué un malentendu avec une femme ronde, celle-ci ayant vécu sa blague comme un jugement sur sa personne, quand l’auteur cherchait seulement à briser la glace. Ayant été obèse et en ayant beaucoup souffert, je me suis complètement identifiée à la dame et ai apprécié la séquence d’observation de cette dernière imaginée par l’auteur, et plus particulièrement la dernière phase qui m’a apaisée. Cela reste très personnel, mais j’aurais aimé à l’époque être capable de penser ainsi :

Il y a un vieux JE qui refait surface ici. Le JE de l’apparence. Celui qui croit être un poids, une taille, des rondeurs ou n’importe quoi qui définit une apparence. Tout doux, le JE, tout doux, nous ne sommes pas une apparence. Nous ne sommes pas notre passé. Nous ne sommes pas toutes les insultes qu’on a subies pendant notre enfance et notre adolescence. Nous ne sommes pas l’exclusion qu’on a connue. Nous ne sommes pas toutes ces tristes histoires ! La pire chose à faire serait de continuer à se les raconter dans l’espoir qu’elles s’effacent. Les histoires ne peuvent que s’imprimer davantage si on se les raconte encore après toutes ces années. Et puis on se les raconte, plus les tempêtes hormonales s’intensifient. Nous ne sommes pas notre apparence. Il n’y a que présence qui compte.

J’ai également apprécié la manière dont Serge Marquis rappelle, entre autres, qu’on tend trop souvent à mélanger confort et survie, entrainant des réactions disproportionnées, que certains défendent leur avis comme si leur vie était en jeu quand c’est plutôt leur JE qui se sent menacé, ou comment, notamment sur les réseaux sociaux  » Le JE prétends souvent défendre le bien commun alors qu’il défend une image qu’il a de lui-même : celle du sauveur ou du héros.  » Un point qui m’a fait prendre une certaine distance, notamment avec Twitter dont le format est le terrain favorable à l’expression d’un JE délétère.

Au-delà des propos de l’auteur qui ne manquent pas d’intérêt, bien qu’ils n’aient pas réussi à capter mon attention sur la durée, je tenais à saluer le travail de mise en page qui rend la lecture aussi fluide qu’agréable : des citations inspirantes sous fond bleu pour introduire la trentaine d’entrées, des chapitres courts avec des titres qui attirent l’attention et des sous-titres permettant d’avoir une perception globale de l’idée développée, un texte aéré, des dialogues… Oubliez donc les pavés indigestes écrits en pattes de mouche.

De par son humour, son naturel, sa bienveillance et la manière dont il se base sur sa propre vie et des situations fictives, mais réalistes, l’auteur réussit à créer un réel et important sentiment de proximité avec ses lecteurs. Une condition qui me semble indispensable pour avoir envie d’entreprendre un travail d’observation et d’introspection sur soi et d’accéder à un bonheur bien mérité.

En résumé, grâce à différentes situations permettant de mettre en lumière nos schémas de pensée et la manière de les dépasser pour nous ramener dans l’instant présent, l’auteur offre une simple, mais efficace porte d’entrée à la connaissance de soi, une connaissance dépouillée de la présence envahissante et étouffante du JE. Un JE multiple et prêt à tout pour obtenir de l’attention et un faux sentiment de sécurité, quitte à développer des mécanismes l’éloignant du réel bonheur. Preuve s’il en est que le fameux Connais-toi toi-même de Socrate est toujours d’actualité, a fortiori dans une modernité plus prompte à tweeter son inconfort afin de le légitimer qu’à l’observer pour le dépasser.

Je remercie les éditions Flammarion et Babelio pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Sur le vif, Elizabeth Acevedo

Emoni a de l’or au bout des doigts. Entre ses mains, saveurs et épices composent des plats incomparables. Mais Emoni a aussi une petite fille de 2 ans, et elle jongle entre son rôle de jeune mère, les cours au lycée et le travail le soir pour aider sa grand-mère à payer les factures.
Emoni a 17 ans, et elle ne pense pas qu’elle pourra continuer ses études, ni devenir cheffe dans un restaurant. Dans sa vie faite de responsabilités, il n’y a pas de place pour rêver. L’ouverture dans son lycée d’un nouveau cours d’arts culinaires pourrait bien lui permettre de déployer son talent et de trouver la force en elle d’accomplir son rêve…

Nathan (1 juillet 2021) – 400 pages – Broché (16,95€) – À partir de 13 ans
Traduction : Clémentine Beauvais 

AVIS

La force des liens intergénérationnels et de l’amour maternel… 

Ayant beaucoup apprécié The Poet X, je me suis plongée avec enthousiasme dans ce roman dont j’ai apprécié les thématiques et la manière dont l’autrice les aborde. Alors qu’on parle d’une adolescente de 17 ans, mère d’une petite fille de deux ans, on aurait pu s’attendre à quelque chose d’assez dramatique, le rôle de maman à un âge où on n’est pas encore soi-même adulte pouvant se révéler difficile. Mais l’autrice a opté pour une histoire lumineuse et chaleureuse qui réchauffe les cœurs et donne envie de prendre la vie à bras-le-corps.

Ainsi, si jamais ne sont occultées les difficultés d’Emoni devant ses multiples responsabilités, le ton se veut résolument positif, ce qui convient à merveille au caractère de cette maman ado qui ne se retourne jamais sur le passé, mais qui regarde toujours droit devant elle. Elle le doit, du moins elle le pense, à sa petite Emma qui est son rayon de soleil et dont elle s’occupe très bien, quitte à s’épuiser pour lui assurer un bel avenir. Elle sera heureusement épaulée par sa grand-mère qui l’a élevée comme sa propre fille. Très proche de ma grand-mère, j’ai été touchée par leur relation, leur complicité et ces gestes de tendresse qui se passent bien souvent de longs discours. J’ai également adoré le subtil parallèle que l’autrice fait entre la relation entre Emoni et sa fille et entre Emoni et sa grand-mère, rappelant le rôle important de cette dernière dans la vie de l’adolescente…

Il faut dire qu’avec une mère décédée prématurément et un père engagé dans la communauté portoricaine, mais bien peu présent dans la vie des siens, Emoni a bien eu besoin du soutien de son aïeule qui a toujours fait de son mieux pour l’élever selon de belles valeurs, malgré ses faibles moyens. L’argent, ou plutôt le manque d’argent est d’ailleurs quelque chose qui prend une certaine place dans le roman, cette question menaçant l’avenir d’Emoni. Car si la jeune fille, qui fait des étincelles en cuisine et dans son cours d’arts culinaires, rêve de devenir cheffe et d’éventuellement aller à la fac, elle doit, en plus du lycée, travailler pour nourrir sa fille et aider sa grand-mère à assurer les charges du quotidien.

À cet égard, j’ai été révoltée par le papa d’Emma dont Emoni est séparée : il semble aimer sa fille et prendre plaisir à s’en occuper durant son droit de garde, mais bizarrement, c’est bien sur Emoni que repose toute la charge mentale et financière. Une situation qui reste une réalité pour bien des mères célibataires… On notera aussi la jalousie déplacée de Tyrone qui n’hésite pas à multiplier les relations, mais qui ne supporte pas qu’un garçon s’approche de la « mère de sa fille » et de sa fille. Heureusement, de fil en aiguille, Emoni saura se détacher des attentes de chacun et rappeler qu’elle n’est pas que la mère d’Emma, elle est ça et tellement plus à la fois !

Une jeune héroïne attachante et génie de la cuisine qui saura trouver du soutien dans son entourage…

Emoni est un personnage touchant pour lequel on développe d’emblée une profonde et sincère affection que ce soit pour son courage, son amour pour sa fille qu’elle élève avec une réelle maturité et bienveillance, sa force de travail ou sa détermination à toute épreuve. Si parfois elle doute, jamais elle ne se lamente, elle tente juste de concilier au mieux toutes les facettes de sa vie : le lycée, son travail dans un fast food, son rôle de soutien de famille et de mère, son rôle de petite-fille, celui de fille malgré un père qui n’a jamais vraiment assuré ce rôle, et son amour pour la cuisine. Un amour qui la porte au quotidien et qui rend sa cuisine tellement magique. Si le mot est fort, il semble pourtant caractériser tous ces souvenirs qui assaillent les personnes qui goûtent les plats d’Emoni, des petits concentrés d’émotions. 

Est-ce le talent inné et incroyable d’Emoni pour manier les épices, son âme généreuse qui la pousse à mettre un peu d’elle-même dans chacun de ses plats, ou la manière dont elle arrive à sublimer chaque recette qui rend sa cuisine si spéciale ? À moins que ce ne soit un peu de tout cela… Peu importe finalement, l’essentiel étant que cette fille est faite pour devenir cheffe, elle respire cuisine, elle pense cuisine, et nous apparaît très vite indissociable de tous ces plats qu’on découvre tout au long des pages. Ce roman est un peu une délicieuse ode à la gastronomie, et plus particulièrement à la gastronomie portoricaine et espagnole qu’Emoni arrange à sa sauce, sublimant à sa manière des recettes traditionnelles pour en faire quelque chose d’autre, une sorte de pont entre le passé et le présent, les gens et les cultures.  

Mère célibataire, mais pas mère isolée, Emoni pourra compter sur différentes personnes pour la soutenir et l’aider à construire un avenir qui lui correspond : sa meilleure amie qui lui apporte une belle bouffée d’oxygène et lui rappelle qu’elle a le droit de profiter de la vie, sa grand-mère, un professeur de cuisine qui va lui apprendre que la cuisine, c’est aussi de la technique et des règles à respecter… Et puis, n’oublions pas un nouvel élève qui va, petit à petit, faire fondre les barrières qu’Emoni a dressées entre elle et les autres, mais surtout entre elle et les garçons. Je n’en dirai pas trop pour vous laisser le plaisir de la découverte, mais j’ai adoré Malachi, un jeune homme souriant, mais qui a connu un drame, bienveillant, amusant, tendre, compréhensif et diablement lumineux. La relation qui se noue entre les deux lycéens est amenée de telle sorte qu’il est impossible de ne pas y succomber que l’on soit adolescent ou adulte. C’est vraiment le genre de modèle positif que j’aimerais trouver plus souvent dans la littérature adolescente.

Une narration fluide et rythmée pour un roman abordant sans pathos des thématiques importantes…

Je reconnais avoir préféré la narration en vers libre de The Poet X, mais on retrouve néanmoins dans ce roman tout le charme de la plume de l’autrice, avec ce côté percutant qui va droit au cœur. Il y a quelque chose qui sonne terriblement vrai dans les mots de l’autrice, au point de nous donner le sentiment non pas de lire l’histoire de personnages de fiction, mais celle de personnes de chair et de sang. Et cela change tout quant au rapport que l’on entretient avec chacun d’entre eux ! Les lecteurs apprécieront également les dialogues vifs et l’alternance de chapitres courts et rythmés qui apportent un certain dynamisme et rendent la lecture particulièrement fluide. Petit bonus, la petite illustration qui accompagne chaque en-tête de chapitre sans oublier la manière dont chaque chapitre porte un titre concis, mais porteur de sens. Un bon moyen de guider la lecture et de donner envie de se plonger dans le récit.

Le ton du roman se veut volontairement positif, mais cela n’empêche pas l’autrice d’aborder des thématiques importantes, toujours avec beaucoup de naturel : la maternité à un jeune âge et les difficultés qui y sont associées, le sens des responsabilités et du sacrifice, l’amitié, l’amour, l’homosexualité féminine, les difficultés dans les quartiers pauvres, le colonialisme et ses conséquences, le racisme, les préjugés notamment sur les origines et la couleur de peau, Emoni devant rappeler que si elle est à moitié portoricaine par son père, elle est également afro-américaine et donc noire… Si l’autrice évite les drames en nous proposant un roman alliant thématiques de fond et légèreté, il est vrai qu’on a parfois le sentiment que les difficultés sont un peu trop facilement surmontées. Cela ne m’a pas dérangée outre mesure, mais je pense que certains lecteurs adultes pourront regretter un petit manque de réalisme à ce niveau.

En conclusion, un peu comme Emoni et la « magie » au bout de ses doigts qui fait de chacun de ses plats une expérience multisensorielle et mémorielle unique, l’autrice confirme ici son talent pour proposer des histoires uniques vibrantes d’humanité qui résonnent en chacun d’entre nous. Porté par héroïne courageuse et travailleuse qui prouve qu’on peut être lycéenne et une super maman, Sur le vif, c’est la recette épicée et savoureuse d’un roman empli de gourmandise, d’émotions, de vie, de passion, de tendresse, et de beaux moments de complicité, d’amour et d’amitié. Des denrées précieuses et indispensables pour traverser les épreuves et avancer sans se retourner afin de faire de son rêve une réalité.

Je remercie les éditons Nathan et Babelio pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

In My Mailbox #216 : 48h BD, livre surprise et retour en enfance

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  • 48h BD : je ne comptais prendre que quelques titres, mais j’ai finalement opté pour une bonne partie de la sélection, certains titres pouvant plaire à d’autres membres de ma famille. D’ailleurs, si je pense le lire, Gengis Khan est d’abord destiné à mon père, grand amateur d’Histoire. Quant à Sorceline et Enola, je les ai déjà lues, mais dans le cadre d’un emprunt en bibliothèque. Or, ce sont des séries que j’aimerais lire avec ma petite nièce.

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Maudit sois-tu 1 Zaroff 48h BD 2021 (ankama)

  • Romans : ayant rempli mon profil sur Lecteurs.com suite à la réception d’un mail, j’ai reçu un livre surprise : Cox ou la course du temps. Et comme le hasard fait bien les choses, c’était un roman de ma wish list. J’ai également reçu une masse critique Babelio : Horror Games.

Couverture Cox ou la course du tempsHorror games, tome 2 : Le collège des zombies par Zimmermann

  • Deux petits achats pas vraiment prévus : le premier est pour ma nièce, et le deuxième a été motivé par la curiosité, parce que voir accolés deux mots tels qu’ ugly et princess, ce n’est pas courant !

Les contes de toujoursCouverture Ugly princess, tome 1

Et vous, quelles sont les nouveautés de votre PAL ?
Certains de ces titres vous tentent-ils ?

La vie est un cirque, Magne Hovden

La vie est un cirque par Hovden

Un roman joyeux, tendre et attachant pour voir la vie en couleur !

Lise, trentenaire célibataire, travaille pour un fonds d’investissement et rêve de devenir l’associée de son patron froid et cynique. Sa vie va pourtant basculer le jour où un clown la demande à l’accueil.

Un oncle dont elle ne connaissait pas l’existence, vient de mourir et lui lègue son cirque à Oslo. Une opportunité en or se dessine pour Lise qui voit dans la revente de ce patrimoine la possibilité de devenir la numéro deux de sa boîte. À la lecture du testament, elle fait la connaissance des neuf circassiens, loin d’être enthousiasmés par cette nouvelle.

À la surprise de tous, il y a cependant une condition, et de taille, à l’héritage : Lise doit effectuer cinq représentations à la tête du cirque, costume pailleté, haut de forme et éléphante inclus…

Le Seuil (20 mai 2021) -384 pages – Papier (20€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Marianne Segol

AVIS

Attirée par la couverture et le résumé, je me suis laissé tenter par ce roman, ce que je ne regrette pas, ayant passé un très bon moment en compagnie de personnages hauts en couleur, parfois détestables, mais pour certains terriblement touchants, à commencer par Lucille.

Cette éléphante pleure la mort du directeur du cirque Fandango qui l’avait sauvée d’un tragique et funeste destin. Alors, si je reste sur ma position à savoir qu’un pachyderme n’a rien à faire dans un cirque, je n’ai pu qu’être touchée par son histoire et la complicité que Lucille a su nouer avec Hilmar. Loin de l’image du directeur de cirque qui ne pense qu’au profit et qui exploite sans vergogne ses animaux, Hilmar, tel qu’on nous le décrit, était un homme profondément humain et bon, qui traitait avec beaucoup d’amour et de respect Lucille. Cela explique probablement la peine que cette dernière éprouve face à sa disparition. N’oublions pas que les éléphants sont des êtres très sensibles …

L’arrivée de la nièce de Hilmar pourra-t-elle l’aider à aller mieux ? Peu probable si l’on se fie aux premiers pas de Lise au sein du cirque, cette trentenaire, obsédée par l’argent et la réussite, ne faisant guère montre de beaucoup d’enthousiasme devant les dernières velléités d’un oncle dont elle ne connaissait même pas l’existence. Un oncle qui lui demande par l’intermédiaire de son testament de prendre la direction du cirque pendant au moins cinq représentations ; chapeau de forme, costume pailleté, sourire et bonne humeur compris. Lise ferait tout pour échapper à cette tâche bien loin de son travail au sein d’un fonds d’investissement, mais elle n’a pas vraiment le choix puisque c’est la condition sine qua non pour pouvoir hériter du cirque. Or, si elle se moque éperdument du cirque et de ses employés, elle espère bien pouvoir le vendre et ainsi obtenir l’argent nécessaire pour devenir l’associée de son patron et mentor.

Froide, vénale, cynique, autoritaire et blessante, Lise n’est pas le genre de personne avec laquelle on a envie de sympathiser et encore moins de prendre un thé ! L’auteur a donc fait un choix plutôt audacieux en mettant en scène une héroïne détestable. Choix que j’ai, pour ma part, apprécié, parce qu’il dépeint une réalité, celle du monde de la finance et des personnes qui exécutent les basses manœuvres sans une once de scrupule ou de remords pour les vies qu’elles détruisent. Du moins en apparence, parce que si Lise répond clairement à ce schéma, de fil en aiguille, sa carapace se fendille, les prémisses d’une prise de conscience se font sentir, et son cœur finit par s’ouvrir à des émotions que son cerveau a longtemps préférées ignorer pour des raisons que l’on découvre en cours de lecture.

Une évolution réaliste, car extrêmement progressiste. Lise ne change pas du jour au lendemain et dans l’intervalle entre sa prise de conscience et son arrivée au cirque, elle aura eu le temps de prouver sa froideur et sa détermination : manipulation, mensonges, piques qui appuient là où ça fait mal... Il faudra bien toute la magie du cirque, parce que magie il y a, la bienveillance de la plus proche amie et confidente de son oncle, une éléphante qui sait clairement se faire comprendre, un clown qui n’hésite pas à s’opposer à elle et à lui mettre sous le nez les conséquences de ses décisions, un avaleur de sabres amical… pour qu’elle commence à voir se dessiner une autre vie, une vie dans laquelle elle ne serait pas amputée de ses sentiments et obnubilée par la réussite et l’argent !

Et si l’argent ne faisait pas tout et n’était pas la solution pour combler un vide en soi ? La question, en apparence naïve, est loin de refléter la subtilité avec laquelle l’auteur l’amène. Loin d’être un énième roman feel good, La vie est un cirque joue sur la dualité humaine, sur les failles dont on n’a pas forcément conscience et que l’on comble par des moyens vides de sens et donc inefficaces, sur ce que l’on pense être, mais qui ne reflète pas ce que l’on est à l’intérieur, sur ces épreuves qui vous endurcissent en vous faisant perdre au passage une partie de votre âme, sur ces regrets qui peuvent vous détruire ou, à l’inverse comme Hilmar, vous pousser à offrir une meilleure version de vous-même.

Malgré des thématiques plutôt sérieuses qui évoquent, entre autres, ce qui fait de nous ce que nous sommes, le roman ne se révèle jamais dogmatique, sombre ou déprimant. Non, bien au contraire, d’abord parce qu’il y a quand même pas mal de petites touches d’humour et des situations cocasses qui allègent l’atmosphère, mais surtout parce que l’écriture de l’auteur est lumineuse et vivante. Il y a ainsi beaucoup de vie dans ce cirque que Lise pense condamner : les petites chamailleries comme dans toute famille, ce cirque étant une grande famille, les conciliabules pour contrer les plans de Lise, les habitudes de chacun, les entraînements, les doutes, les blessures, l’amour, le sens de la loyauté parfois mis à l’épreuve, la vie quotidienne au sein d’un cirque, les moments de complicité fraternelle et amicale…

Et puis, quand Lise est assez froide, bien qu’elle évolue progressivement, les autres personnages sont tous hauts en couleur, chaleureux, diablement vivants et attachants, du moins pour la plupart. Pour ma part, j’ai eu un coup de cœur pour Lucille, l’éléphante, au grand cœur, et pour Diana, qui est l’incarnation de la bonté, de la gentillesse et de la bienveillance. Tout le monde au sein du cirque aimait Hilmar, mais personne n’avait pour lui un attachement aussi grand et sincère que le sien. Diana fera d’ailleurs tout pour que sa dernière volonté soit exaucée, quitte à prendre des risques et à soutenir Lise malgré sa personnalité difficile.

Quant à Hilmar, s’il n’est plus, on sent sa présence et son influence, cet homme étant inextricablement lié à son cirque et à toutes les belles personnes qui le composent, et pour lesquelles il a joué tour à tour le rôle de père, de confident, d’ami, de mentor… Hilmar se fait petit à petit une place dans le cœur de Lise, qui apprend à connaître cet homme bienveillant à travers les yeux des membres du cirque, et de lettres qu’il lui a laissées et qu’elle découvre au fur et à mesure des représentations. Il se crée ainsi un lien au-delà de la mort entre deux personnes qui ont vécu leur vie en parallèle sans jamais se rencontrer, mais qui sont pourtant bel et bien liées. N’oublions pas non plus le cirque qui est ici un personnage à part entière. On le voit vivre, agonir, se relever, trébucher et se dresser fièrement malgré les obstacles et l’adversité.

Au sein de cet environnement particulier qui suit ses propres règles et un rythme qui lui est propre, Lise apprend enfin ce qu’est le lien, l’amitié et le vrai sens de la famille, pas seulement celle du sang, mais celle que l’on choisit et qui nous choisit pour ce que l’on est, et non pour ce qu’on peut lui apporter. Au fil des pages, on développe d’ailleurs une certitude : loufoque ou non, le plan de Hilmar pour aider sa nièce à être heureuse est ingénieux, parce que sincère et basé sur l’envie de montrer à Lise le chemin qu’il a lui-même parcouru, les deux personnages n’étant peut-être finalement pas si différents l’un de l’autre. Une réalité que Lisa va devoir découvrir par elle-même pour espérer être en phase avec la personne qu’elle est vraiment… que cela plaise ou non à son mentor !

Au-delà de toute l’intrigue autour du cirque et de la bataille entre Lise et les membres de la troupe bien décidés à ne pas la laisser détruire leur vie et outil de travail, l’auteur offre une réflexion intéressante sur un art en perte de vitesse, face à un public en quête de toujours plus de sensations. Comment un clown peut-il rivaliser avec les écrans de téléphone que le public semble incapable de quitter des yeux plus que quelques minutes ? N’est-il pas temps de laisser place à de nouvelles formes de spectacle et de tirer un trait sur un art qui a pourtant émerveillé et diverti des générations et des générations ?

Chacun se fera sa propre opinion, notamment sur la place du passé au sein de la modernité et du pouvoir de la finance, mais j’ai apprécié que l’auteur ne se contente pas d’établir un constat défaitiste. Il nous prouve également que tout espoir n’est pas perdu et que certains sont prêts à se battre pour faire perdurer leur art et cette passion qui les anime. Un beau message qui m’a touchée et qui m’a donné envie de retrouver les gradins d’un cirque (sans animaux), de renouer avec cette excitation à l’arrivée des artistes sur la piste et de me laisser émerveiller par des numéros en apparence simples, mais qui ont demandé des heures de travail.

En résumé, La vie de cirque offre une incursion lumineuse et mouvementée au sein d’une troupe de cirque qui va devoir faire face à un nouveau défi : une nouvelle directrice plus sensible au pouvoir de l’argent qu’à la magie du cirque et de l’amitié. Mais parce que nos artistes ont plus d’un tour dans leur sac et sont bien décidés à défendre un art de vivre qui leur tient à cœur, attendez-vous à une rencontre au sommet entre le feu et la glace, entre le rationalisme économique dépourvu d’âme, et la passion qui fait de chaque représentation un moment de partage et d’émotions. Original, touchant, non dénué d’humour et empreint d’un sens absolu de l’amitié et de la famille, La vie de cirque est bien plus qu’un roman ! C’est une déclaration d’amour au cirque avec un grand C, et à toutes les personnes qui continuent à faire vivre cette tradition séculaire, malgré une modernité qui aurait trop vite fait de la condamner.


10 raisons pour lesquelles lire La vie est un cirque

  • Une héroïne qui renoue avec ses émotions et (re)découvre son humanité au sein d’un cirque dont elle a hérité
  • Des personnages variés, hauts en couleur et pour certains terriblement attachants et touchants
  • Un beau message sur la possibilité de changer et de ne pas se laisser emprisonner par son passé
  • Un secret de famille qui soulève moult questions
  • Un voyage en Norvège en plus d’une immersion truculente dans le quotidien d’une troupe de cirque
  • Des moments cocasses et des échanges mordants qui ne manqueront pas de vous amuser
  • Un roman très actuel qui met en exergue la pression de la rentabilité à tout prix et des méfaits de la financiarisation à outrance de l’économie
  • Un exemple concret de la manière dont passé et modernité entrent en collision, avant peut-être de pouvoir cohabiter dans des bulles hors du temps comme les représentations de cirque peuvent l’être
  • Une écriture lumineuse qui mêle avec talent cynisme des uns et passion des autres
  • Un roman qui se lit tout seul et qui laisse les lecteurs avec un sentiment bienvenu d’optimisme

Merci à Babelio et les éditions Seuil pour cette lecture.

Wild Child, Neil Connelly

Couverture Wild Child

Eddie est un lutteur hors-pair.
Battu pendant toute son enfance par son père, il écume sa rage sur le ring.
Un jour, il explose et s’en prend à l’arbitre. Sa vie bascule. Il est exclu de son lycée et risque la prison.
Mais Sunday, l’organisateur des plus grands combats illégaux du pays, a repéré depuis longtemps le talent de Mac, et souhaite qu’il rejoigne ses combattants.
En échange : la richesse et la liberté.
Eddie rentre alors dans un monde de violence et de fureur, un univers sans pitié soumis à la loi du plus fort.
Pour l’entraîner, il est confié à Khadjee, une jeune adolescente qui évolue dans ce milieu depuis sa plus tendre enfance.
Elle connaît les combats et les lutteurs mieux que quiconque.
Si elle n’était pas une femme, elle serait, elle aussi, sur le ring.
Ensemble, ils vont tenter de survivre et de ne pas laisser leurs démons prendre le contrôle.

Bayard (21 avril 2021) – 408 pages – 14 ans et +
Traduction : Dominique Kugler 

AVIS

Les histoires de combat, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, mais la couverture avec ses teintes rouges et les deux points prêts à frapper ainsi que le résumé m’ont intriguée. J’ai donc décidé de sortir de mes habitudes de lecture pour me plonger dans ce roman où la rage de se battre est omniprésente et l’amitié en trame de fond, un peu comme un phare dans la tempête.

Loin d’être le Brute Boy ou le Wild Child que l’on attend de lui, Eddie est avant tout un jeune homme meurtri par un passé difficile fait de brutalité, de violence domestique et d’émotions fortes qu’on ne lui a jamais appris à canaliser. Alors au lieu de se morfondre et de continuer à être celui qui reçoit les coups et qui voit sa mère servir de punching-ball, il prend très jeune une décision : devenir celui qui frappe.

Cette rage de vaincre et toute cette colère qui sourde en lui, Eddie l’expulse sur un ring dans le cadre de son club de lutte au lycée, mais un jour, il se laisse déborder par ses émotions et son désir d’humilier son adversaire. Un coup qui part, un arbitre au sol, un destin brisé, une mère éplorée et un ado qui découvre un nouveau monde. Un monde encore plus brutal que le sien, un monde au sein duquel aucune règle n’existe, si ce n’est celle de l’argent.

Pourtant, entre une probable arrestation, et une vie d’exil faite de combats illégaux où tous les coups sont permis, Eddie n’a pas hésité très longtemps. Lui qui déteste son père et tout ce qu’il représente, le voilà maintenant pieds et poings liés avec d’anciennes connaissances de ce dernier. Mais ce que le jeune homme n’avait pas anticipé, c’est à quel point la voie qu’il a choisi d’emprunter, au lieu de lui assurer richesse et liberté, va très vite le piéger dans une spirale infernale, dont il ne semble pas avoir conscience de la puissance.

Chose qui agace et inquiète fortement Khadjee, une adolescente en charge de l’entraîner pour lui permettre d’affûter ses talents et les ajuster à une nouvelle manière de se battre. Parce que sur le ring, les Brawlers se moquent éperdument des règles, ils cognent et frappent jusqu’à ce que l’adversaire soit au tapis et reconnaisse sa défaite. Pas de pitié, pas d’arbitre, pas de limite, juste des coups, du sang et du spectacle ! Après tout, les abonnés qui regardent les combats en direct ne sont pas là pour voir des politesses. Ils en veulent pour leur argent, ce dont s’assure avec complaisance et diligence M. Sunday, un homme assez énigmatique, mais dont la puissance de frappe ne peut être sous-estimée…

Si je suis pas une grande fan des scènes de combat, je dois admettre que l’auteur les dépeint avec un tel réalisme et une telle vivacité qu’elles en deviennent vite passionnantes ; on a vraiment l’impression d’assister aux combats en direct. Une immersion facilitée par un vocabulaire précis et expliqué en fin de roman pour les lecteurs qui, comme moi, ne seraient pas coutumiers des termes techniques utilisés par les personnages pour décrire leurs actions ou leurs intentions. J’ai apprécié de voir Eddie sur un ring parce que cela fait partie intégrante de sa vie et je dirais même de son hygiène de vie. Les combats lui permettent de laisser libre cours à sa brutalité et de frapper son père par procuration, mais on réalise assez vite que cela va au-delà du désir de vengeance. Le jeune homme réfléchit, met en place des stratégies, apprend à connaître les limites de son corps pour les dépasser, anticipe les mouvements de l’adversaire pour les contrer. Il y a indéniablement une certaine esthétique à le voir évoluer sur un ring…

Mais ce qui fait la force de ce roman, du moins pour moi, c’est la sincère complicité et la relation de profonde amitié qui se noue entre Eddie et Khadjee. Tous les deux ont un passé difficile, bien que différents, et tous les deux luttent pour s’en sortir. Eddie pour se sortir du cercle de la haine et de la vengeance, et d’une situation difficile qui risque de le conduire entre les murs d’une prison, et Khadjee d’un deuil difficile à surmonter et du système de combats illégaux dans lequel s’enfonce de plus en plus Eddie, et auquel elle est liée bien malgré elle. Car si la jeune fille a accepté d’entraîner Eddie, c’est avant tout parce qu’elle n’avait pas le choix. Pour éponger la dette de son oncle très malade et pour être certaine de subvenir à ses besoins, elle doit faire ce que lui demande M. Sunday que cela lui plaise ou non. Les deux adolescents s’épaulent, se soutiennent et développent une belle complicité qui les pousse à vouloir veiller l’un sur l’autre, malgré un environnement difficile et menaçant.

Je n’ai pas développé d’attachement particulier envers Eddie, même s’il m’a parfois touchée et émue, mais j’ai apprécié que l’auteur ne nous offre pas une image simpliste et caricaturale du personnage ; Eddie étant un jeune homme complexe et paradoxal qui abrite en lui une certaine dualité, parfois déroutante pour le lecteur. Ainsi, s’il peut se montrer brutal et extrêmement violent, il est également capable de dévotion, de tendresse, d’amour, d’amitié et de loyauté. Une image tout en nuances qui le rend très réaliste et qui permet à l’auteur d’éviter de tomber dans le pathos. De fil en aiguille, au gré des combats, des échanges avec son entraîneuse et amie, et d’une certaine sagesse dispensée par l’oncle de Khadjee, Eddie évolue et commence à réaliser que ce n’est pas dans la vengeance qu’il trouvera la paix…

Quant à Khadjee, j’ai admiré son courage, la jeune femme affrontant les épreuves avec un stoïcisme remarquable, sa volonté de s’en sortir, et sa totale dévotion envers son oncle Than. Un homme qui a pris de mauvaises décisions dont elle paie encore les conséquences, mais un homme fondamentalement bon et généreux qui a fait de son mieux pour prendre soin d’elle, et qui a accueilli, non sans une certaine malice, Eddie et ses bagages émotionnels. Entre les deux, se nouera d’ailleurs une belle relation, l’oncle lui servant quelque peu de mentor, et lui prodiguant des conseils pour les combats, mais aussi la gestion de ses émotions. Bien que ce ne soit pas le fond du roman, l’auteur évoque ainsi brièvement la méditation et le bouddhisme. Connaissant peu cette religion, j’ai d’ailleurs apprécié d’en découvrir la philosophie et certains principes… Mais c’est avant tout la personnalité enjouée et la sagesse particulière de l’oncle Than qui m’a le plus émue et plu dans ce roman. Bien que ce soit un personnage secondaire, ce fut indéniablement mon personnage coup de cœur.

Quant au style de l’auteur, il est incisif, précis et alerte, ce qui donne à la narration une vivacité qui rend la lecture aussi agréable qu’immersive. Nul doute que ce style plaira autant aux adolescents qu’aux adultes, l’auteur n’occultant pas la dureté de l’histoire, mais ne cherchant pas non plus à tomber dans la surenchère. Le tout sonne juste et vrai, suscitant probablement chez les lecteurs moult émotions et sentiments. Pour ma part, j’ai tour à tour été choquée par la violence qu’une personne si jeune peut receler en elle, dégoûtée par le sang, attendrie par des échanges forts et sincères, amusée par la facétie de Than, révoltée par un père qui a trouvé son échappatoire dans les coups, peinée pour une mère désœuvrée par un fils qui lui échappe, touchée par les interrogations d’un adolescent qui se demande si la violence coule dans ses veines, comme si c’était une maladie qui se transmettait de père en fils. À cet égard, l’auteur offre une réflexion intéressante sur l’inné et l’acquis, sur la transmission de la haine et de la violence, sur la difficulté pour une personne de se libérer de son passé…

En conclusion, Wild Child est un roman abordant avec réalisme, mais sans pathos, des thèmes forts comme la violence, la colère, le désir de vengeance qui aveugle, la résilience, la difficulté de s’émanciper de son passé, les luttes autant physiques qu’intérieures, peut-être les plus difficiles. Mais Wild Child, c’est aussi une belle histoire de rédemption, d’amitié, de sincérité, de complicité et de compréhension mutuelle permettant à deux adolescents meurtris par la vie de se forger, main dans la main, un autre destin…

Frapper pour se défouler, se battre pour exister, lutter pour se venger ! Mais si finalement, il existait une autre voie ?

Je remercie les éditions Bayard et Babelio pour cette lecture.

Mousson froide, Dominique Sylvain

Mousson froide par Sylvain

Séoul, 1997. Un gangster accomplit une vengeance sanglante.
Montréal, 2022. Mark, un flic d’origine coréenne, Jade et Jindo, son labrador à l’odorat affûté, spécialisé dans la détection de mémoires électroniques, enquêtent sur un réseau pédopornographique.
Alors que les premiers coupables de cette sombre affaire tombent, un mystérieux tueur ensanglante l’hiver montréalais. L’homme, insaisissable, redoutable, a croupi plus de deux décennies dans une prison coréenne. À peine libéré, il monte dans un avion, destination le Québec, déterminé à prendre la revanche qu’il fomente depuis des années.
Dans la ville enneigée, l’assassin poursuit son passé…

Mousson froide est un roman peuplé de personnages complexes, attachants souvent, terrifiants parfois. Leurs destins se croisent, les points de vue s’entremêlent pour tisser une intrigue captivante.

Robert Laffont (11 mars 2021) – 384 pages – 21€

AVIS

Mousson froide est le premier roman de Dominique Sylvain que je lis et je dois reconnaître avoir particulièrement accroché à son style aussi plaisant qu’immersif. Je n’ai jamais eu la chance de visiter Montréal, mais j’ai un peu eu la sensation d’avoir troqué le confort de mon canapé pour une brève et riche immersion dans les rues de la plus importante ville du Québec. Mais en dehors du dépaysement, la force de ce roman est la manière dont Dominique Sylvain arrive à décortiquer avec méticulosité et humanité les tourments de ses personnages, nous faisant ressentir pleinement leurs doutes, leurs douleurs, leurs émotions et leurs desseins, parfois très sombres.

J’ai ainsi été horrifiée par Park Yong-hwan, un homme qui n’en porte que le nom. Un peu comme un prélude à ses futures exactions, on le découvre en assassin de chien, avant de le voir fondre sur sa fille devant les yeux choqués et incrédules de son fils. Un infanticide qui nous apparaît presque logique pour cet homme froid, méprisant et méprisable, calculateur, avide et sanguinaire que vingt-cinq ans de peine carcérale n’auront même pas réussi à faire changer. Car si la société coréenne, dans laquelle il ne se reconnaît plus, lui offre la chance de repartir de zéro, notre homme est, quant à lui, bien décidé à traquer et à enfin se débarrasser de sa femme et de son fils… Si la vengeance est un plat qui se mange froid, Park Yong-hwan va le leur servir glacé !

Après le meurtre de sa fille, Min-young s’est réfugiée avec son fils à Montréal, lui offrant un nouveau départ et la possibilité de se construire un avenir loin de Séoul et de son monstre de père. Changement d’identité, changement de pays, changement de culture, changement de vie… Mais cela ne suffit nullement à effacer les traumatismes du passé ! Min-young a pris l’habitude de se perdre dans les séries télé, notamment coréennes, autant par nostalgie de son pays que besoin de ne pas penser, et Mark se noie dans son travail de policier et dans la musique, une passion devenue exutoire. Deux stratégies d’évitement très différentes l’une de l’autre mais qui présentent chacune ses failles.

Cela se ressent d’ailleurs pleinement avec Mark que l’on pourrait décrire comme le portrait type du policier obsédé par sa carrière, autodestructeur et torturé. Très doué dans ce qu’il fait, cela ne l’empêche pas de jouer régulièrement avec les limites et d’entretenir des rapports quelque peu malsains avec un tueur en série. Systématiquement sur le fil du rasoir, il m’a parfois fait penser à une bombe humaine prête à exploser… Mais il est vrai qu’avec un père comme le sien, il est difficile d’être serein et optimiste quant à l’avenir.

Dans ce brouillard, Mark pourra heureusement compter sur un duo auquel on s’attache fort vite : Jade et Jindo, son labrador détecteur de mémoires électroniques sur lequel elle veille avec beaucoup d’amour et de respect. Les trois sont amenés à collaborer dans le cadre de leur travail, mais les liens qui les unissent sont bien plus forts et profonds. Jade semble, en effet, la seule à supporter Mark et son côté borderline. Une empathie bienveillante teintée de compréhension qui s’explique probablement par les épreuves personnelles que la jeune femme a également dû traverser… Quant à Jindo, il adore tout simplement cet humain qui inspire la confiance et qui, cerise sur le gâteau, maîtrise à la perfection l’art de la grattouille.

La personnalité torturée de Mark et sa relation avec Jade ne brillent pas forcément pour leur originalité, mais là où l’autrice a su se différencier, c’est dans l’introduction d’un point de vue qui ne manque pas de chien, celui de Jindo ! En plus de suivre Jade, Mark, sa mère et son tueur de père, on suit donc les pensées de ce chien des plus attachants. Dépourvu de toutes ces barrières que l’on tend à se mettre soi-même, il nous apparaît terriblement perspicace quant aux rapports humains, d’autant qu’il peut s’appuyer sur son odorat infaillible pour comprendre ce que les cœurs humains ont parfois peur de s’avouer. Véritable coup de cœur, ce personnage original séduit par sa simplicité, sa fidélité, sa loyauté et son amour à toute épreuve pour son humaine et ses humains préférés. Jindo nous offre également une plongée fascinante dans les arcanes du travail d’une brigade cynophile, côté chien.

Le travail de policier est gratifiant, autant pour les deux que les quatre pattes, mais il se révèle également éprouvant, a fortiori quand il conduit, comme ici, nos enquêteurs à côtoyer la perversion humaine sous ses formes les plus ignobles. Mark, Jade, Jindo et leurs collègues sont ainsi aux prises avec un réseau de pédophilie tout en devant faire face à des cadavres qui semblent s’amonceler. Mais je rassure les âmes sensibles, l’autrice n’entre pas dans les détails sordides, ce qui n’empêche pas de saisir le côté poisseux entourant des pratiques ignobles.

Le roman se lit tout seul, mais force est de reconnaître qu’il devient carrément addictif dans sa dernière ligne droite : les événements s’accélèrent, les doutes viennent compliquer les choses, des secrets sont dévoilés et les personnages poussés dans leurs retranchements. Je dois vous avouer avoir pesté contre certains, eu mal au cœur pour d’autres et croisé les doigts pour que les plans machiavéliques d’un diable à forme humaine soient déjoués avant qu’il ne soit trop tard. La tension monte crescendo et nous laisse dans l’expectative d’une rencontre que l’on espère explosive et définitive… La fin, quant à elle, sied à merveille à une intrigue qui oscille entre ombre et lumière, entre drame et renaissance.

En conclusion, vengeance, corruption, pédophilie, politique d’immigration… forment le cœur d’un roman intense et noir, adouci par l’humanité et les réflexions pleines de pertinence d’un chien parfois bien plus humain que les hommes. Prenant, bien écrit et terriblement immersif, voici un roman choral qui mêle avec efficacité drames personnels, problématiques sociétales et enquêtes policières.

Quand les fantômes du passé se mêlent aux cadavres du présent…

Je remercie Babelio et les éditions Robert Laffont de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Les hommes virils lisent de la romance, Lyssa Kay Adams

Couverture Les hommes virils lisent de la romance

La première règle du club de lecture :
On ne parle pas de club de lecture.

Le mariage de Gavin Scott est un problème. La star du baseball des Nashville Legends a récemment découvert un secret humiliant : sa femme Thea a toujours fait semblant d’être le Big O. Sa réaction à cette révélation est la goutte d’eau qui fait déborder le vase dans leur relation déjà tendue. Thea demande le divorce, et Gavin se rend compte qu’il a laissé sa fierté et sa peur prendre le dessus.

Bienvenue au Club de lecture Bromance.

Désemparé et désespéré, Gavin trouve de l’aide auprès d’une source improbable : un club de lecture romantique secret composé des meilleurs hommes alpha de Nashville. Avec l’aide de leur lecture actuelle, une régence torride appelée Courting the Countess, les gars entraînent Gavin à sauver son mariage. Mais il faudra bien plus que des mots fleuris et des gestes grandioses pour que ce malheureux Roméo retrouve son héros intérieur et regagne la confiance de sa femme bien-aimée.

Editions Harlequin (3 mars 2021) – 416 pages
Papier (16,90€) – Ebook (5,99€)

AVIS

Si l’expérience globale de lecture fut agréable, j’ai regretté que l’autrice, en voulant dénoncer certains problèmes du patriarcat, tombe parfois dans le piège des stéréotypes. Pour ma part, je ne pense pas que toutes les femmes lisent de la romance et non, je ne trouve rien de très sexy à un clin d’œil. Au mieux, j’aurais tendance à penser que l’homme devant moi veut se débarrasser maladroitement d’une poussière dans l’oeil ; au  pire, que c’est une tentative de séduction soit maladroite, soit condescendante, voire les deux. Je forcis le trait, mais vous m’aurez compris : toutes les femmes sont différentes, et vouloir prétendre le contraire, c’est tout sauf un message féministe…

Ce point mis de côté, j’ai adoré l’idée de départ de l’autrice : aider un homme à sauver son mariage grâce à un club de lecture d’un genre très spécial. Un club de lecture secret qui réunit des hommes divers et variés qui ont compris que les romances, et notamment les romances historiques, ne sont pas des histoires à l’eau de rose sans intérêt. Elles représentent un excellent moyen pour des hommes de saisir toutes ces atteintes à leur liberté dont les femmes ont été victimes par le passé, et de réfléchir à leur condition actuelle. D’ailleurs, les membres du club n’hésitent pas à utiliser les romances historiques comme un vrai guide pour comprendre les femmes de leur vie.

Bien entendu, cette démarche a ses limites, mais elle dénote une réelle volonté de bien faire et d’améliorer les choses. Exactement ce qu’essaie désespérément de faire Gavin, joueur de baseball professionnel, qui veut sauver son mariage et reconquérir le cœur de sa femme, Thea. Pour cela, il est prêt à tout, même à suivre l’exemple de Lord Benedict, héros de la romance historique que ses amis du club de lecture l’ont enjoint à lire, et dont on a des extraits tout au long du roman. Les débuts sont un peu difficiles pour notre joueur qui découvre un tout monde avec ses propres codes…

Gentil, doux, volontaire, sensible, et très amoureux de sa femme, j’ai trouvé Gavin aussi attendrissant qu’émouvant. À la place de Thea, je n’aurais pas pu lui résister bien longtemps, d’autant que son physique semble des plus attrayants. Durant son entreprise de séduction, Gavin commencera à mettre le doigt sur les failles de son couple, des failles qu’il a préféré ne pas voir. Une prise de conscience qui renforcera son envie de faire table rase du passé et de repartir de zéro avec Thea, une femme qu’il n’a jamais vraiment appris à connaître. Il faut dire que leur relation a démarré comme un feu d’artifice : coup de foudre, mariage et grossesse. Trois étapes qui n’auront duré que quelques mois et qui n’auront pas préparé Thea à la difficulté d’être la conjointe d’un sportif de haut niveau (pression médiatique, engagements caritatifs, relations parfois difficiles avec les autres femmes de joueurs, absences répétées…).

Néanmoins, pour sauver un mariage, il faut être deux, et Thea ne semble pas décidée à redonner une chance à son couple. Ses griefs sont trop nombreux et sa peine trop profonde. Je dois vous avouer que Thea m’a exaspérée pendant une bonne partie du roman : je l’ai trouvée geignarde au possible, égocentrique au point de ne pas voir le mal qu’elle fait à ses propres filles, obtuse, de mauvaise foi, et surtout, très injuste. Bien sûr que son mari n’est pas parfait et qu’il a commis des erreurs en négligeant sa vie de famille, et en considérant comme acquis les sacrifices professionnels et personnels de sa femme, mais finalement, ce n’est pas ce que lui reproche Thea. Tout au long du roman, elle lui reproche de ne pas avoir compris et remarqué son désarroi et tout ce qui n’allait pas dans sa vie à elle.

Et là, je dis non. Gavin aurait dû être attentif, mais il ne pouvait guère deviner les pensées, les sentiments et les insécurités de sa femme, cette dernière ayant préféré se taire durant leurs trois ans de mariage, simuler systématiquement sa satisfaction au lit, et refuser d’évoquer ce passé qui l’a si durement marquée. Dans ce contexte, il me semble quelque peu injuste de reprocher à Gavin de ne pas avoir su à quel point elle allait mal, d’autant qu’elle-même ne l’avait pas vraiment réalisé. Si Thea m’a agacée, je l’ai trouvée néanmoins très réaliste ! Elle m’a rappelé bon nombre d’amies qui se plaignent de leur mari sans jamais ne rien leur dire directement, un peu comme si la société avait formaté les femmes à contenir leurs griefs dans leur tête et à assumer leur statut de femme, d’épouse et/ou de mère, le sourire aux lèvres, en toutes circonstances.

En ce sens, je trouve le roman libérateur et révélateur : une femme a le droit de ne pas être satisfaite de sa vie de couple et/ou de famille, et elle a le droit de l’exprimer. Je ne dis pas que l’autre en face sera à l’écoute, mais si on se contente du statu quo et de ruminer dans sa tête, difficile de faire évoluer les choses… Je comprends néanmoins la difficulté de faire face à ses propres émotions et à les exprimer devant autrui, notamment quand le passé vient s’en mêler et vous emmêler. De fil en aiguille, on réalise, en effet, que le comportement de Thea trouve sa source dans son passé et son enfance auprès d’un père absent, et d’une mère démissionnaire et peu intéressée par ses deux filles… Un passé qu’elle a tellement peur de reproduire qu’elle en vient à prendre des décisions qui ne pourront que blesser tout le monde, ses deux adorables jumelles y compris.

Heureusement, Gavin n’est pas prêt à laisser sa famille voler en éclats. Et si ses tentatives de rapprochement et de séduction sont parfois maladroites, elles finiront par atteindre le cœur de Thea et la pousser, petit à petit, à affronter son passé, avant, peut-être, de pouvoir s’en libérer. Quant à Gavin, la menace du divorce va lui permettre de réaliser ce qui compte vraiment pour lui. Et puis, il doit lui-même affronter des blessures anciennes liées à son bégaiement, des blessures qui ont atteint sa confiance en lui. Si ce n’est pas une excuse, cela explique sa réaction puérile et extrême quand il a réalisé que sa femme ne connaissait pas d’orgasme entre ses bras. La société a, en effet, une légèrement tendance à faire peser sur les hommes un certain culte de la performance au lit, liant exploits sexuels et valeur d’un homme.

À travers l’exemple de ce couple, l’autrice nous prouve avec justesse l’importance de la communication et du travail que nécessite une relation, un coup de foudre ne suffisant pas pour établir des fondations solides. Mais elle nous montre également la nécessité de ne pas vivre dans le passé et de projeter ses peurs sur l’autre. À cet égard, la sœur de Thea en est un parfait exemple. Liv adore sa grande sœur et ses nièces, et fait tout pour les soutenir, mais son comportement nous semble néanmoins assez vite toxique. Pas par méchanceté, mais plus par besoin de se rassurer quant à sa place dans la vie de Thea, comme si elle était en compétition avec Gavin…

Intitulée The bromance book club, cette série porte bien son nom, parce qu’au-delà du couple Thea/Gavin, elle accorde une belle place à l’amitié masculine. Mais pas à cette amitié malsaine emplie de testostérones souvent érigée en modèle, mais à une franche amitié faite de bienveillance, d’humour, de taquineries et d’une réelle volonté d’aider l’autre. Et ça, j’avoue que ça m’a fait complètement fondre et craquer. J’ai adoré la relation entre Gavin et son meilleur ami, mais aussi celle entre Gavin et Mack, qui aime à le provoquer. Une relation chien/chat qui ne manquera pas de vous faire sourire.

Quant à la plume de l’autrice, elle est calibrée pour vous donner envie de lire d’une traite le roman, ce que j’ai d’ailleurs fait. Le style est simple, mais efficace, alternant entre quelques éléments du passé, extraits d’une romance historique fictive, et dialogues fluides et réalistes.

En conclusion, j’ai adoré cette idée de club de lecture secret et entièrement masculin qui utilise les romances historiques pour mieux comprendre les femmes et sauver des couples. Les hommes virils lisent de la romance frappe donc par son originalité, et la manière dont l’amitié entre hommes est positivement mise en avant. Malgré des personnages féminins agaçants, j’ai vibré au gré des échanges entre un homme et une femme qui ont besoin d’apprendre à communiquer, avant de savourer pleinement le bonheur du quotidien et d’une vie de famille bien remplie. Cela ne se fera pas sans heurt, mais Gavin pourra compter sur l’aide de ses amis et d’un certain Lord pour reprendre sa place auprès de sa femme et de ses filles !

N’hésitez pas à lire l’avis des Blablas de Tachan que je remercie pour cette lecture commune.

Je remercie Babelio et les éditions HaperCollins pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.