Le Royaume assassiné, Alexandra Christo

Couverture Le Royaume Assassiné

La princesse Lira fait partie de la royauté des sirènes, et c’est la plus létale de tous. Elle possède le cœur de dix-sept princes dans sa collection et est vénérée à travers les mers. Jusqu’à ce qu’un coup du sort la force à tuer l’un des siens. Pour punir sa fille, la Reine des Mers transforme Lira en ce qu’elle hait le plus au monde : une humaine. Privée de sa voix, Lira a jusqu’au solstice d’hiver pour délivrer le cœur du Prince Elian de la Reine des Mers, au risque de rester humaine pour toujours.

L’océan est le seul lieu que le Prince Elian considère comme chez lui, même s’il est l’héritier du plus puissant royaume au monde. Chasser les sirènes est davantage pour lui qu’un répugnant passe-temps, c’est sa vocation. Lorsqu’il vient en aide à une femme sur le point de se noyer, elle se révèle être bien plus que son apparence ne le laisse supposer. Elle fait la promesse de l’aider à trouver le moyen de détruire les sirènes pour de bon. Mais peut-il lui faire confiance ? Et à combien de pactes Elian va-t-il devoir consentir pour éliminer le pire ennemi de l’humanité ?

De Saxus (26 Novembre 2020) – 500 pages – Broché (18,90€)

 

AVIS

Ayant précommandé le roman, j’ai eu la chance de le recevoir dans sa superbe version collector reliée. Mais même ceux qui possèdent le format broché pourront admirer les petits ajouts visuels agrémentant le livre, notamment en début de chaque chapitre. Un petit plus qui vient parfaire une expérience de lecture que j’ai trouvée divertissante à souhait et très prenante.

Dès le début du roman, on comprend que cette réécriture de La petite sirène s’éloigne des canons Disney, ce qui m’a évidemment beaucoup plu. Rappelons que les contes à la base sont bien souvent loin d’être des histoires avec des cœurs et de jolies paillettes… Ici, l’autrice nous présente deux ennemis naturels : l’héritière de la Reine des Mers, surnommée la Dévoreuse de Princes, et le Prince Elian. La première a comme spécialité d’arracher le cœur des princes, au lieu et place du premier matelot ou quidam qui passe. Et le second passe sa vie en mer en bon prince pirate qui s’est donné comme mission de débarrasser le monde des sirènes à bord de son navire.

Ces deux héritiers n’auraient jamais dû se rencontrer, ou alors brièvement avec comme issue la mort rapide de l’un d’entre eux, mais c’était sans compter sur le machiavélisme et la perfidie de la Reine des Mers. Ainsi, après l’avoir transformée en humaine, elle ordonne à Lira de lui rapporter le cœur du Prince Elian si elle veut espérer retrouver sa forme de sirène en même temps que sa place à la Cour. Une mission qui n’aurait peut-être pas posé problème à Lira, la sirène sanguinaire, mais qui s’avère bien plus compliquée pour Lira, l’humaine. Dans son malheur, elle aura néanmoins la chance d’être sauvée par le Prince qui ignore tout de son identité, et de nouer avec lui une alliance afin de trouver et libérer un cristal magique qui pourrait changer sa vie et celle du monde à jamais… Les deux alliés de fortune, en compagnie de l’équipage du Saad, vont affronter des tempêtes et surmonter des dangers, parfois tout aussi pernicieux que la Reine des Mers.

J’ai adoré le personnage de la Reine des Mers, une version bien plus cruelle et sanguinaire qu’Ursula dans le dessin animé Disney. Froide, méchante et calculatrice, seuls le sang, le pouvoir et la domination semblent l’intéresser. Cela explique la manière dont elle tente d’éloigner sa fille du trône en la condamnant sous un prétexte fallacieux. Notre Reine n’est, en effet, pas vraiment prête à abdiquer et encore moins au profit d’une fille dont elle abhorre l’étincelle d’humanité qui perdure en elle, malgré toutes les atrocités qu’elle lui a fait subir. La Reine des Mers est, pour moi, la seule et véritable méchante de l’histoire, car si le résumé nous laisse penser que les deux antagonistes sont, chacun à leur manière, des tueurs implacables, l’image ne tient guère longtemps.

J’ai d’ailleurs été un petit peu frustrée : j’aurais aimé que Lira et Elian soient plus sombres et ténébreux. J’ai, néanmoins, apprécié que l’autrice ne tombe pas dans le manichéisme et opte pour des personnages nuancés. En effet, si Lira et Elian commettent des atrocités et des meurtres de sang-froid, c’est bien plus en raison des circonstances que de leur nature profonde. Une réalité qui nous frappe de plein fouet à mesure que l’on apprend à connaître Lira et qu’on la voit évoluer au contact des pirates du navire. Pour la première fois de sa vie, elle est confrontée à l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau : l’affection, l’amitié, l’amour, la loyauté méritée et non imposée par le sang et la terreur… Des choses dont elle a toujours été privée et qui ne la laissent pas aussi indifférente que cela. 

Et si finalement, toute cette haine des humains que sa mère instille dans le cœur de chaque sirène dès son plus jeune âge, n’était qu’un prétexte pour les soumettre et assouvir sa soif de pouvoir ? Et si le vrai ennemi de ses sœurs n’était pas l’Homme, mais leur propre souveraine et le règne de la vengeance et de la terreur qu’elle a instauré ? Des questions, parmi d’autres, qui pousseront Lira à reconsidérer toutes ses certitudes, d’autant que sa petite étincelle d’humanité, qu’elle réservait à sa cousine, semble grandir et l’ouvrir à de nouveaux sentiments. J’ai apprécié l’évolution de Lira et la manière dont elle réalise qu’elle peut se libérer du carcan de haine dans lequel sa mère l’a enfermée !

Aventurier et épris de liberté, Elian nous apparaît, quant à lui, comme un jeune homme attachant et parfois un peu trop impulsif, mais au sens du sacrifice certain. Cela explique, en partie, la dévotion de son équipage prêt à aller jusqu’en enfer pour lui ! Si vous aimez les histoires de pirates, vous devriez apprécier cette ambiance de franche camaraderie et de loyauté à bord du navire. J’ai toutefois regretté que les personnages secondaires ne soient pas plus développés, notamment Madrid, une jeune femme au passé compliqué. Alors qu’il y aurait eu matière à étoffer les liens entre Madrid, Kye, Torik et Elian, l’autrice a préféré centrer son intrigue sur Elian et Lira dont elle alterne les points de vue..

Reconnaissons d’ailleurs qu’elle a réalisé un très bon travail sur leur psychologie : on découvre au fil des pages leurs craintes, leurs doutes, leurs espoirs, les rêves qu’ils n’osent qu’ébaucher à demi-mot, le poids écrasant des responsabilités que leur statut d’héritier fait peser sur leurs épaules… Je me suis beaucoup attachée à ces deux personnages qui se ressemblent bien plus qu’ils ne le pensent. En outre, quel plaisir de suivre leurs échanges pleins de verve, de mordant et de piquant. Ils se jaugent, se titillent en permanence et se provoquent jusqu’à développer une complicité, voire des sentiments plus profonds que ni l’un ni l’autre n’avait espérés ou même recherchés. Les choses se font assez naturellement entre eux comme s’ils formaient les deux facettes d’une même pièce…

Néanmoins, le poids des secrets, des mensonges, des faux-semblants et de la trahison se fait de plus en plus pesant à mesure que l’on avance dans la lecture. Il en résulte une tension qui monte crescendo avec cette impression qu’un orage puissant et potentiellement mortel risque à tout moment d’éclater. À cet égard, j’ai adoré le sens de la mise en scène de l’autrice qui semble posséder un talent certain pour ménager les entrées de ses personnages et décrire avec force et précision les scènes de combat. Certaines sont particulièrement sanguinolentes, nous rappelant, si besoin en est, que la Reine des Mers n’est guère du genre à accepter les velléités d’indépendance et encore moins la morsure de l’échec !

Au-delà des personnages, de la vie à bord du bateau pirate et des escales dans différents pays, le charme du roman réside dans ce monde de la mer imaginé par l’autrice. Un monde froid, dur et cruel dénué d’une once d’humanité, de bienveillance et de respect pour la vie. J‘ai adoré naviguer dans ces eaux troubles où se côtoient des espèces différentes, mais bien souvent mortelles : femmes-poissons rêvant de devenir humaine, hommes-poissons n’aspirant qu’à la guerre, sirènes calculatrices condamnées à voler chaque année le cœur d’un homme pour marquer leur anniversaire… Le monde de la mer est régi par des règles impitoyables et bestiales que l’on découvre avec une horreur teintée de fascination.

Quant à la fin, je l’ai trouvée quelque peu précipitée, bien que cohérente avec l’envie de Lira d’en finir avec tout ça et de se libérer de l’influence de sa mère. J’aurais aimé que la confrontation finale dure un peu plus longtemps et permette aux parties engagées de montrer toute l’étendue de leur force de frappe et, peut-être, de la difficulté de s’affranchir du joug de la dictature. Je salue toutefois l’ingéniosité avec laquelle l’autrice a réussi à conclure son roman sans renier les aspirations et la nature profonde de ses protagonistes !

En conclusion, renouant avec l’image meurtrière des sirènes, Alexandra Christo nous propose un roman sombre dans lequel voler le cœur d’un prince doit se comprendre au sens littéral du terme. Mais loin de se cantonner à une opposition binaire entre les gentils et les méchants, elle développe un univers riche et cohérent qui fait voler en éclats les frontières entre le bien et le mal, et nous rappelle que dans une guerre, le sang coule des deux côtés. Réécriture de conte, roman de piraterie, de fantasy, d’action, d’aventure et de loyauté, Le Royaume assassiné offre une expérience de lecture complète, immersive et palpitante qui devrait vous tenir en haleine jusqu’à la dernière page !

46 réflexions sur “Le Royaume assassiné, Alexandra Christo

  1. Ce roman a l’air aussi bien qu’intéressant. Je craignais un univers trop lisse mais il a l’air plein de nuances avec un joli travail sur les personnages. Maintenant je regrette de ne pas l’avoir pris pour l’avoir en relié ><

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  2. Une chronique que j’attendais avec impatience et que je ne suis pas déçu de lire ! Je suis content que cette lecture t’ait plu. J’ai vraiment adoré l’univers et cette réécriture bien que je n’aurais pas été contre une saga complète vu le potentiel de celle-ci.

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    • C’est grâce à toi que j’ai eu le courage de corriger mon brouillon pour publier ma chronique aujourd’hui 🙂
      Je ne sais pas si j’aurais aimé une saga parce que j’apprécie que l’autrice ne tergiverse pas tout en offrant une aventure complète. Mais je n’aurais pas été contre une duologie qui lui aurait permis de développer les personnages secondaires… Je ne sais pas toi, mais j’aurais aimé en apprendre plus sur eux et les voir intéragir avec Lira, notamment Madrid qui dès le début essaie de se rapprocher d’elle.

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  3. C’est un bel article très complet que tu nous a rédigé ici ! 🙂 Dévoreuse de Princes, c’est un bien joli surnom ! 🤭 Je ne suis pas une grande fan des contes revisités, en général je met trop longtemps à les finir, je n’arrive jamais à me mettre dedans, je n’ai peut être pas encore trouvé le bon. 🤔 Ursula est une méchante de Disney que j’aime beaucoup, si son équivalent dans ce livre est encore plus sombre et machiavélique, c’est un personnage que j’aimerais surement 😇 merci pour cette belle chronique ! Bonne soirée ✨

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  4. Je ne savais pas qu’une réécriture existait. C’est intéressant de voir comment retravailler une histoire désormais culte. Je trouve, en tout cas, bien d’avoir redonné un aspect un peu plus sombre à cette histoire. Ton avis a piqué ma curiosité !

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    • Je suis ravie de voir l’accueil réservé à ce roman que j’ai vraiment beaucoup aimé 🙂
      Je pense, en effet, que l’autrice aurait pu aller plus loin dans la noirceur, parce que pour moi, on est vraiment plus dans des actes atroces commis dans le cadre d’un endoctrinement et de la guerre que dans des actes cruels faits par deux monstres.
      Mais après, on reste dans du YA alors ça reste cohérent avec la cible du livre… Et surtout, la Reine des Mers est cruelle pour trois !

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      • Je comprends. Le hic avec le YA, c’est qu’il y a vraiment de tout ! Quand je vois Half Bad ou la Commandante d’Une braise sous la cendre, là c’était dur et violent… Mais à côté, dans la même collection, il y a des titres plus légers. On ne sait jamais sur quel pied danser avec un récit YA. ^^ J’ai l’impression que c’est comme un roman catégorisé « ado » : tu as début et fin collège…
        En tout cas, cette reine des mers m’intrigue !

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      • Je peux me tromper, mais je pense que ça provient surtout que le YA est plus une invention marketing fourre-tout qu’autre chose. Après avec une catégorie destinée au 12-25 ans, c’était quand même le risque… Dans ces âges, deux ou trois années suffisent à changer complètement la maturité et ce qui est acceptable ou non de faire lire.

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  5. C’est cool que tu aies aimé ta lecture malgré les craintes que tu avais au départ. C’est vrai que le personnage de la reine des mers est intrigant mais j’ai trouvé qu’il n’était pas assez exploité pour vraiment être un intérêt pour le roman. J’aurais aimé aussi que les deux personnages principaux soient plus sombres, j’ai vraiment pas cru à la méchanceté de Lira, ou plutôt à son côté carnassier.

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    • Oui, j’ai eu vraiment peur, surtout au niveau de la traduction, mais finalement, c’est très bien passé. Quant à Lira, c’est d’autant moins crédible que tous ses agissements sont plus ou moins forcés par sa mère parce qu’avec elle, c’est tuer ou être tué.

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  6. Pingback: Challenge Romantasy 2021 : l’heure du bilan ! | Light & Smell

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