Ceux qui restent, Josep Busquet (scénariste) et Alex Xöul (illustrateur)

Couverture Ceux qui restent

Un soir, le jeune Ben part sauver un royaume magique d’un terrible danger, de la même manière que Wendy et ses frères suivirent Peter Pan. Mais ce qui ressemble à un rêve d’enfant se transforme en cauchemar pour ses parents. Ben a disparu. Ses parents préviennent la police mais personne ne peut imaginer la réalité : leur enfant affronte mille dangers dans son royaume imaginaire. Mais un jour, il revient. Parents, police et psys pensent que Ben nie la réalité de ce qu’il a vécu. Avant de disparaître à nouveau. Seule une association regroupant des parents qui vivent les mêmes turpitudes pourra sans doute leur venir en aide…

Éditions Delcourt (21 mars 2018) – 128 pages – 19,99€

AVIS

Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qui se passait pour les parents de tous ces jeunes héros transportés dans d’autres mondes pour vivre de grandes et épiques aventures ? Pour ma part, oui, trouvant parfois même dommage que les auteurs occultent complètement les parents comme s’ils étaient une donnée négligeable. Alors quand j’ai vu cette BD qui donnait enfin la parole aux parents de jeunes héros, je n’ai pas hésité une seconde pour la lire.

L’auteur nous plonge dans la vie d’un couple dont le fils, Ben, a disparu sans laisser de traces, si ce n’est une chambre désordonnée, un peu comme si une mini-tempête s’y était abattue. Ils auront néanmoins le bonheur de retrouver leur fils sain et sauf avant que ce dernier ne disparaisse une nouvelle fois, puis une autre. Or, si lors de la première disparition, le couple a pu bénéficier d’un certain élan de solidarité, les choses se compliquent par la suite. De parents que l’on prend en compassion, ils passent à suspects ! Comment se fait-il que leur fils disparaisse comme par magie ? Et si, c’était de leur faute et que la prochaine fois, le petit Ben ne réapparaissait pas ? Cette suspicion, parfois teintée de malveillance, est entretenue par un journaliste qui se fait le devoir de calomnier ce couple déjà bien désemparé par la situation… Teigneux et vindicatif, il se comporte bien plus comme un harceleur en manque d’audimat que comme un professionnel respectable.

Mais les Hawkins ne sont pas seuls, et ils obtiendront l’aide d’une association d’un genre spécial, une association venant en aide aux parents d’enfants aventuriers et leur offrant un espace d’échanges, d’entraide et de libre parole. Car si notre couple a longtemps douté des propos fantasques de Ben qui parle de créatures étranges et de magie, ils finissent par accepter la vérité : leur fils ne ment pas et ses aventures ne sont pas issues de son imagination. Mais le monde n’est pas prêt à l’entendre et il va leur falloir ruser devant les absences répétées de leur fils sous peine d’attirer de nouveau l’attention de la police, et de devoir encore répondre à des questions dérangeantes.

Au fil des pages, les émotions et les états d’âme de ces deux parents deviennent les nôtres : détresse devant cette situation qu’ils ne maîtrisent pas et qu’ils ne comprennent pas, tristesse de voir leur enfant unique préférer vivre mille aventures plutôt que rester à leurs côtés, angoisse à l’idée de tous les malheurs qui pourraient arriver à leur petit garçon, sentiment de vide… Une situation d’autant plus angoissante que le temps s’écoule différemment pour Ben qui semble ne grandir et vieillir que très très lentement. Encore une chose difficile à expliquer et à gérer lors de ses réapparitions. Mais au-delà de la douleur, certains sentiments plus sombres et violents apparaissent, notamment pour le père de Ben atterré par l’égoïsme de son fils, qui ne semble pas conscient du mal qu’il fait tout autour de lui et de la situation délicate dans laquelle il place sa propre famille.

Une réaction qui nous presque comme une étape essentielle d’un processus de deuil qu’il faudrait entamer, car plus le temps passe, plus le sentiment que Ben ne retrouvera jamais sa place au sein de sa famille s’impose à nous. Mais ses parents sont-ils prêts à l’accepter ou vont-ils se laisser consumer par l’attente et l’espoir en un futur meilleur ? J’ai adoré la délicatesse et la sensibilité avec lesquelles l’auteur répond à cette question. Je n’en dirai pas plus, mais ne vous attendez pas à une ambiance et à une conclusion à la Disney, l’auteur faisant primer avant tout le réalisme. Cela n’en rend d’ailleurs les tourments et l’histoire des Hawkins que plus émouvants. Au fil des pages, on en vient naturellement à occulter tout le côté fiction et fantastique pour ne garder que l’aspect émotionnel et la détresse d’un couple à la dérive, qui ne souhaite rien d’autre que retrouver une vie de famille « normale ».

Si cet ouvrage se concentre essentiellement sur les oubliés des histoires fantastiques pour enfants, les parents, il évoque également brièvement les jeunes héros : courageux et vaillants quand il s’agit d’affronter des monstres et sauver des mondes, mais égoïstes et aveugles à la douleur des leurs dans leur propre réalité. À cet égard, la fin est particulièrement frappante, nous donnant le sentiment que si les parents sont les premières victimes, certains enfants le sont tout autant, prisonniers d’une vie d’exploits à laquelle ils ont par la suite des difficultés à renoncer. Hélas pour eux, toutes les bonnes choses ont une fin et quand l’innocence de l’enfance, clé pour d’autres mondes, s’évanouit, que leur restent-ils ? Sous le prisme de la fiction, on aborde ainsi avec subtilité le fameux Syndrome de Peter Pan et la délicate question du passage à l’âge adulte…

Quant à l’ambiance graphique, elle participe pleinement à la force des émotions qui nous assaillent durant notre lecture. La douceur des couleurs, loin de les compenser, souligne la douleur de l’absence et le poids des doutes. J’aime d’ailleurs beaucoup la couverture avec le contraste entre ses teintes chaleureuses et le vide dans laquelle elle nous plonge. N’est-il pas triste de voir un parc sans vie comme il est triste de voir des parents privés des éclats de rire et des sourires de leur enfant ?

En conclusion, avec beaucoup de délicatesse et de poésie, l’auteur répond à une question bien souvent occultée : que se passe-t-il pour les parents des enfants de romans et de contes qui partent vivre mille et une aventures sans se retourner ? Comment font-ils face à la situation et le peuvent-ils seulement ? À travers une ambiance graphique belle et pesante à la fois, le quotidien bouleversé d’un couple prend vie sous nos yeux, nous permettant de ressentir au plus près le poids de l’absence et ses conséquences. Beau et touchant, Ceux qui restent est un ouvrage que je ne peux que vous recommander.

39 réflexions sur “Ceux qui restent, Josep Busquet (scénariste) et Alex Xöul (illustrateur)

  1. Holàlà, cette idée est géniale ! Tu sais que dans Peter Pan, le mythe originel, on a la reaction des parents et leur vie entre temps, j’avais trouvé ça super.
    Je n’ai pas du tout entendu parler de cette BD, et elle allait super, je vais voir pour la lire à mon tour ! Merci pour cette découverte 😌😌

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  2. Cela me fait énormément penser à la série de novellas de Seanan McGuire « The Wayward Children ». Cela parle de ça, mais du point de vue de ces enfants qui, expulsés de ces mondes magiques, doivent se réhabituer à notre réalité. Chaque novella est un one-shot, c’est très court et ça se lit super bien.
    Etk, je note la BD, les dessins sont superbes et l’idée très sympa.

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    • Le sujet est traité avec tellement de finesse et d’émotions… Je n’ai pas d’enfant et pourtant, j’ai ressenti pleinement la douleur des parentes et les étapes par lesquelles ils passent.
      Je serais très curieuse d’en lire tes impressions si un jour tu sautes le pas.

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  3. Moi qui attendait ta chronique sur cette BD, je rattrape mon retard et je ne suis pas déçue ! Ton article me donne bien plus envie de la découvrir. C’est en quelque sorte l’autre côté du miroir pour les héros d’aventures intrépides, et ca donne envie ! Je le note dans ma liste, et je me laisserais tenter avec grand plaisir. Merci ! 😊

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