Mort et vie du sergent Trazom, Olivier Boile

Couverture Mort et vie du sergent Trazom

Le matin du 5 décembre 1791, le corps du sergent Trazom est retrouvé gisant dans la boue de Constantinople, parmi d’autres soldats tombés au front.
Seul son ami Lorenzo Da Ponte, avec qui il composa Les Noces de Figaro, a conscience de l’inestimable perte que représente la mort de Wolfgang Mozart. Comment le musicien le plus talentueux de son époque en est-il arrivé là ?

Nestiveqnen (19 février 2021) – 240 pages – 18€
Illustration : Maxime Desmettre

AVIS

Olivier Boile nous offre ici un roman empli de passion à l’image de l’illustre et célèbre compositeur Mozart. Mais loin de nous servir une énième biographie de cet être d’exception, dont le nom suscite toujours émerveillement et admiration, l’auteur opte pour une approche plus originale. Avec un sens du réalisme et du détail indéniable, il imagine ainsi un autre destin à Mozart ! L’issue sera tout aussi dramatique que dans la réalité, mais à sa différence, elle nous offrira une explication claire et irréfutable aux raisons de la mort de ce génie de la musique. 

Mort et vie du Sergent Trazom ne nous narre donc pas les exploits militaires d’un illustre inconnu, mais l’enchaînement des événements ayant conduit Mozart, ce petit prodige ayant enchanté par sa précocité musicale les grands cours d’Europe, à s’engager dans la Grande Armée impériale jusqu’à le payer de sa vie. Alternant entre 1816, 1790 et 1791, l’auteur déroule sous nos yeux l’histoire d’un musicien en prise avec la réalité d’une Vienne obsédée par les progrès techniques, l’économie et la modernité, au détriment de sa vie culturelle et artistique. Un désert dont les seuls artistes rescapés le sont non pas grâce à leurs talents, mais à leurs accointances…

Corruption, uniformité, plagiat éhonté, mépris, pauvreté culturelle, musique considérée comme futile à une époque de l’utile… Tout autant de barrières auxquelles Mozart va durement se confronter jusqu’à prendre une décision radicale. Une décision qui a de quoi surprendre au regard de son talent, mais qui semble finalement s’imposer, l’auteur déroulant avec intelligence un scénario dont l’issue apparaît inévitable. D’ailleurs, si l’on comprend aisément le sentiment de culpabilité de son ami Lorenzo Da Ponte, qui l’a encouragé dans la voie militaire, on réalise qu’il est vain, le contexte culturel, économique et géopolitique étant finalement le seul à blâmer… À moins que ce ne soit toutes ces personnes incapables de reconnaître le beau et le génie, trop préoccupées par les apparences et les effets de mode.

Pour ma part, j’ai adoré les parties consacrées à Mozart le musicien, que l’on voit enchaîner désillusion sur désillusion jusqu’à subir un véritable camouflet entérinant une situation de disgrâce qui n’a que trop longtemps duré. Si l’absence de reconnaissance de son art est compliquée à accepter pour l’ancien prodige, d’autant que sa situation financière n’est pas reluisante, il garde néanmoins conscience de son talent. Un talent loin d’être récompensé à sa juste mesure à une époque où la réussite matérielle supplante toute vie culturelle, mais un talent sur lequel il n’a aucun doute. C’est d’ailleurs ce qui rend la situation tellement difficile pour lui : comment renoncer à la musique quand on sait son art si pur ? Comment renoncer à l’excellence sur l’autel d’un travail dépourvu de la moindre passion et d’une médiocrité plus rémunératrice ? 

L’homme derrière le musicien nous apparaît entier et que trop humain, en atteste ses emportements face à une destinée qui s’échine à se dérober à lui, avant de le pousser dans la boue fusil à la main. Si le roman est trop court pour approfondir la psychologie des personnages, leur présence est indéniable, que ce soit celle de Mozart, de sa sœur Nannerl, grande oubliée de l’Histoire, la vraie celle-ci, d’un homme dont l’identité s’est révélée surprenante, ou encore de Lorenzo Da Ponte. Un personnage dont on sent l’indéfectible affection et amitié pour un Mozart qui deviendra, avec son aide, le sergent Trazom.

Prêtre, poète, militaire, épicier, Da Ponte est un homme aux multiples talents qui semble toujours prêt à se (ré)inventer, mais c’est sa relation particulière avec Mozart qui marque le lecteur. On sent son profond respect pour l’homme et sa sincère admiration pour le musicien, un génie condamné à porter l’uniforme. Une admiration qui fait peut-être écho à celle de l’auteur… Car plus on avance dans le récit, plus on développe la certitude qu’il faut sincèrement apprécier le musicien pour en parler si bien et lui donner, durant quelques heures, l’occasion de se réanimer sous des traits nouveaux mais fidèles.

Ma chronique insiste sur la dimension humaine du récit et la déchéance d’un artiste qui a touché les étoiles avant de s’enfoncer dans la boue, parce que c’est ce qui m’a le plus touchée et emportée, mais ce roman offre également une immersion incroyable sur le terrain de la guerre. Nous ne suivons pas que le destin tragique d’un musicien, mais aussi une campagne militaire nous faisant traverser plusieurs villes et vivre différentes batailles, certaines bien moins glorieuses que d’autres. Les lecteurs friands de stratégie militaire ou simplement désireux de découvrir la vie de soldats en temps de guerre, avec ses instants de camaraderie indispensables pour supporter l’insupportable, devaient trouver leur bonheur.

Dans un premier temps, j’ai adoré cette immersion au plus près de soldats de différentes nationalités, tributaires d’enjeux géo-politiques qui les dépassent, et qui se contentent de tirer là où on leur dit en croisant les doigts pour survivre et ne pas perdre trop de camarades. Mais j’avoue avoir fini par quelque peu m’en lasser, préférant la vie de Mozart à celle du Sergent Trazom et de ses compagnons. Il reste néanmoins intéressant de suivre, à travers les yeux chagrins de Da Ponti, l’évolution d’un Mozart qui va petit à petit adopter une vie très éloignée de celle à laquelle il aspirait. À cet égard, une scène de camaraderie plutôt bestiale symbolise assez le changement de posture de notre personnage, le clavier laissant place au couteau, et l’art du beau aux bas instincts.

Quant à Olivier Boile, il m’a enchantée par sa capacité à faire pleinement ressentir la nostalgie et l’humanité de ses personnages, que ce soit dans les instants de grâce musicale ou, à l’inverse, dans les moments où la réalité de la guerre se rappelle brutalement à eux. J’ai également été impressionnée par la vivacité et l’acuité de ses descriptions qui, en peu de mots, donnent vie aux scènes d’action et aux décors traversés. L’auteur revisite d’ailleurs avec brio de célèbres temps forts et batailles de la guerre austro-turque.

Étant loin de très bien connaître cette période historique, j’ai pris le temps en fin de lecture de vérifier quelques faits et dates, afin de distinguer la réalité de la fiction. Si cela a bien souvent tendance à me frustrer, ce ne fut pas le cas ici, ayant adoré la manière dont l’auteur arrive à proposer une œuvre mêlant imaginaire et faits réels qui pourrait s’intégrer avec naturel à notre propre histoire. J’ai également pris plaisir à (re)découvrir des personnages réels que je connaissais très peu, comme le supposé grand rival de Mozart, l’auteur se plaisant à redéfinir presque avec facétie, certains liens…

En conclusion, mêlant réalité et imagination, histoire et fiction, Olivier Boile nous propose une uchronie particulièrement immersive dans laquelle on assiste impuissant à la déchéance d’un musicien de génie contraint d’adopter l’uniforme dans une guerre qui ne le concerne pas vraiment. Porté par une plume délicate empreinte d’une poésie qui allie l’art du beau et du dramatique, Mort et vie du Sergent Trazom est un roman sensible et brutal à la fois, mêlant amour de la musique classique et de l’un de ses plus illustres représentants, et histoire. Une histoire revisitée avec un sens du détail et du réalisme impressionnant donnant un élan d’authenticité mélancolique à une uchronie plus sensible qu’il n’y paraît.

Je remercie la maison d’édition de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

17 réflexions sur “Mort et vie du sergent Trazom, Olivier Boile

    • Je crois que le talent précoce de Mozart est ce qui marque le plus 🙂
      Quant à une carrière militaire, je ne pense pas qu’il en ait eu une. Ici, l’auteur propose une œuvre de fiction qui part d’un contexte historique réel pour imaginer et inventer un autre destin à l’artiste. Mais comme dans la réalité, sa mort sera précoce….

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