Simone Veil ou la force d’une femme

Annick Cojean est grand reporter au Monde.
Au fil de sa carrière, elle a croisé Simone Veil à plusieurs reprises. Au fil de leurs rencontres, une relation singulière s’est installée entre Simone Veil et la journaliste.
Une relation de femmes au-delà des fonctions.
Un portrait subjectif, délicat et parfois surprenant de la femme au-delà de l’héroïne.

Steinkis (28 mai 2020) – 112 pages – Relié (18€) – Ebook (9,99€)
Auteurs : Annick Cojean  – Xavier Bétaucourt
Illustrateur : Etienne Oburie

AVIS

2017, Paris. L’annonce du décès de Simone Veil s’accompagne, pour la journaliste Annick Cojean, d’un article à rendre sur cette grande dame qu’elle a eu l’honneur de rencontrer à plusieurs reprises, que ce soit lors de manifestations officielles ou de rendez-vous plus personnels et intimes… La journaliste remonte alors le fil du temps et de ses souvenirs pour nous brosser le portrait d’une femme de caractère et d’une grande dignité qui a toujours lutté pour les opprimés et les exclus.

En plus d’être visuellement attractive, cette BD présente un atout important pour les personnes qui, comme moi, ont parfois peur de se lancer dans des biographies : l’accessibilité. Les auteurs ont ainsi réussi à synthétiser en un peu plus de cent pages toute la vie d’une femme qui en a pourtant vécu mille ! Cela rend évidemment la lecture agréable et rapide tout en offrant un bel aperçu de tous les événements marquants qui ont jalonné la vie personnelle et professionnelle d’une femme extraordinaire au destin hors du commun.

On découvre ainsi son enfance heureuse et insouciante auprès d’une mère qu’elle n’a jamais cessé d’aimer et d’admirer sans pour autant partager sa manière de s’oublier pour les autres, la guerre, la déportation, l’emprisonnement, l’humiliation, la mort et les drames, mais aussi sa rencontre avec son mari, son rôle de mère, ses amies… Je dois dire que j’ai été touchée par la pudeur avec laquelle est évoqué le passé de Simone Veil, et notamment la douloureuse expérience de la déportation qui marquera à jamais son existence. À l’inverse, le mépris et le manque de respect de certains devant son envie de témoigner sur le sujet m’ont laissée sans voix. Nul doute qu’il fallait la force de caractère et la pugnacité d’une femme comme Simone Veil pour faire face à toutes les situations qu’elle a traversées…

Les auteurs retracent également sa carrière qu’elle a menée d’une main de maître malgré les premières réticences d’un mari qui finira par la soutenir : ses débuts dans l’administration pénitentiaire qui lui permettront d’apporter un peu d’humanité là où elle avait été bafouée en toute impunité, son affectation à la direction des affaires civiles avec le constat affligeant du retard de la France, sa présidence du Parlement européen, son passage au ministère de la Santé marqué par la loi sur le droit et l’accès à l’IVG qu’elle défendra avec beaucoup de fermeté et de courage malgré des propos haineux et des attaques personnelles révoltantes… Des fonctions qu’elle exercera toujours avec détermination, droiture et conviction !

Évidemment, les sujets et les événements ne sont pas développés outre mesure, mais ils sont présentés avec assez de concision et de clarté pour en saisir tous les enjeux et/ou leur importance historique. Libre ensuite à chacun de faire ses propres recherches…

Le fait de parler de Simone Veil à travers les souvenirs d’une personne qui l’a côtoyée apporte également une dimension humaine et presque intime à cette BD, ce que j’ai trouvé fort appréciable. On sent toute l’admiration et la sympathie d’Annick Cojean pour cette figure historique avec laquelle elle avait fini par développer une relation dépassant le simple cadre professionnel. Une relation faite d’échanges à cœur ouvert et de confidences, notamment sur les rapports que chacune d’entre elles entretenait avec ses parents. Il faut dire qu’elles ont toutes deux eu plus ou moins un schéma similaire, entre une mère aimante et dévouée qu’elles adoraient, et un père autoritaire.

De cette structure familiale classique, Simone Veil a démontré tout au long de sa vie une grande soif d’indépendance financière qui explique probablement sa réussite professionnelle et une volonté farouche et inébranlable de pousser les femmes à travailler, à s’unir et à oser revendiquer leur place dans une société dominée par les hommes. Ce qui était vrai à son « époque » l’est tout autant actuellement puisque si les choses évoluent progressivement, il est flagrant de constater à quel point le combat pour la parité semble toujours d’actualité !

Quant aux illustrations, j’ai apprécié leur savant mélange entre précision et simplicité. Les décors et autres éléments architecturaux sont d’un réalisme indiscutable quand le faciès des personnages est plus ébauché, Étienne Oburie se concentrant sur les expressions. Un très bon moyen pour faire passer toutes les émotions qu’un regard, un sourire, une expression peuvent transmettre sans se perdre dans une avalanche de détails qui détournerait l’attention des lecteurs. On appréciera également la sobriété des couleurs avec des planches monochromes dont la couleur évolue en fonction de la temporalité dans laquelle Annick Cojean nous projette. Une manière élégante et subtile de guider la lecture.

En conclusion, dans une ambiance graphique douce et forte à la fois, cette BD raconte de manière inédite et avec une certaine tendresse, Simone Veil, de son enfance heureuse, aux drames qui ont jalonné sa vie en passant par sa carrière professionnelle qui ne peut qu’inspirer et servir d’exemple à des générations de femmes. Un portrait inédit tout en subtilité qui rend un vibrant hommage aussi bien à Simone Veil, l’héroïne pugnace qui a œuvré pour le bien des femmes et des exclus, que Simone Veil, la femme au-delà du personnage politique, historique et médiatique !

Simone Veil ou la force d’une femme est une BD passionnante et instructive que je ne peux que vous recommander pour en apprendre plus sur cette femme bien plus accessible que ce qu’une apparente austérité ne laisse présager. Et c’est probablement le tour de force d’Annick Cojean qui, en partageant ses souvenirs, a réussi à rendre Simone Veil aussi inspirante et humaine que touchante.

Je remercie Babelio et les éditions Steinkis pour m’avoir envoyé cet ouvrage en échange de mon avis.