Uderzo L’intégrale 1953-1955, Philippe Cauvin et Alain Duchêne

Je suis toujours excitée quand je reçois un mail me confirmant ma sélection à une opération Masse critique de Babelio, mais je dois dire que mon excitation s’est muée en émerveillement quand j’ai découvert le titre de l’ouvrage que j’allais recevoir. Je tiens donc à remercier chaleureusement Babelio et Hors Collection de m’avoir offert l’occasion de découvrir ce superbe livre de collection.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Le tome 3 de l’Intégrale Uderzo consacré aux années clés 1953 à 1955 : le tandem Goscinny-Uderzo est lancé ! Premières planches jamais vues de séries peu connues du grand public, épisodes complets, nombreux dessins inédits.

En 1953, pour le tout jeune couple que forment Albert et Ada Uderzo, c’est le temps des vaches maigres… mais heureuses ! Albert travaille de cinq heures du matin à minuit : la passion dévorante pour le dessin l’habite depuis toujours. Entre 1953 et 1955, avec, entre autres, Jean-Michel Charlier et René Goscinny, Uderzo produit des planches humoristiques (ou non) par dizaines, et des illustrations époustouflantes de réalisme par centaines.

Au fil de ces 424 pages fabuleuses de planches soigneusement restaurées, de dessins inédits, de documents d’archives, de commentaires du maître, le talent d’Uderzo explose, le trait s’affirme et s’affine, les blagues fusent. Bien plus qu’une compilation de séries BD présentées ici dans leur intégralité, cette intégrale est une merveilleuse malle aux trésors à ouvrir d’urgence !

Ce très bel ouvrage, relié, dos toilé, est le troisième volume d’une série comportant deux autres volumes : L’Intégrale Uderzo 1941-1951 et L’Intégrale Uderzo 1951-1953.

  AVIS

Cette intégrale Uderzo est la troisième d’une série qui comprend deux autres volumes, le premier consacré aux travaux de l’illustrateur durant la période 1941-1951 et le deuxième, durant la période 1951-1953. Quant à ce troisième tome, il se consacre à la période 1953-1955.
Deux ans dans la vie d’un illustrateur, ça semble finalement peu, mais c’est beaucoup quand on parle d’un illustrateur comme Uderzo à la capacité de travail époustouflante. Par nécessité souvent, mais aussi, j’aime à croire, par passion, il n’hésitait pas à se consacrer corps et âme à son travail avec, fort heureusement, la présence bienveillante de sa femme, Ada, dont on sent, à travers ce livre, le profond attachement. C’est d’ailleurs l’un des points que j’ai le plus aimé dans cette intégrale. Sans nous donner en long et en large les détails de sa vie privée, on y découvre quelques informations, grâce notamment à des photos personnelles ou à des interventions d’Uderzo, qui nous permettent de voir l’homme derrière l’illustrateur.

 

 

 

L’intérêt, pour le lecteur, est de se sentir plus proche de lui et de son travail et de prêter, peut-être, plus attention à des détails sur lesquels il ne se serait pas spécifiquement attardé. Uderzo aime les voitures et les chevaux ? Ne reste plus qu’au fil des planches qui se dévoilent à nous de chercher cette appétence pour cet objet et cet animal dont le point commun est d’offrir vitesse et liberté. Est-ce deux valeurs appréciées par l’illustrateur ? Peu importe puisque ce qui compte ici est le plaisir qu’on prend à scruter plus attentivement, par exemple, les dessins des chevaux que vous ne manquerez pas de croiser tout au long de votre lecture.

Je dois avouer que pour moi, Uderzo, c’est Astérix et Obélix et éventuellement, Oumpah-Pah. Et à la lecture de cette intégrale, j’ai quelque peu honte d’avoir réduit et cantonné l’illustrateur à ces deux BD, certes de qualité, mais qui ne représentent qu’une très infime part de son impressionnante production. Rappelons-nous que nous parlons ici d’un bourreau de travail qui pouvait travailler de 5h du matin à minuit pour assurer ses nombreuses commandes. Alors, je suis reconnaissante aux auteurs de cet ouvrage d’avoir pris le temps de collecter les différents travaux du dessinateur durant cette période 1953-1955. Il aurait été, en effet, difficile et fastidieux pour un lecteur lambda d’effectuer ce travail de longue haleine d’autant que loin de nous proposer seulement la reproduction de documents déjà publiés, nous avons ici droit à des documents d’archives, des dessins inédits, des planches originales, des croquis, des tapuscrits…

Au-delà du panel de documents dont la richesse et la diversité devraient conquérir chaque lecteur, cette intégrale contient les illustrations d’Uderzo publiées quotidiennement dans La Libre Belgique, celles réalisées pour des scenarii de Goscinny (Jehan Pistolet, Luc Junior et Bill Blanchart) et de Jean-Michel Charlier (Belloy, Valérie André et Le fils du tonnelier, une histoire de l’Oncle Paul). Si le duo Goscinny-Uderzo m’est évidemment familier, j’ai aimé la synergie dégagée par celui formé par Jean-Michel Charlier et Uderzo, un duo qui fonctionne, à l’instar du premier, à merveille.

A noter que chacune des histoires bénéficie de quelques pages d’explications afin de permettre, entre autres, aux lecteurs d’en connaître le contexte de publication et les techniques artistiques utilisées par Uderzo qui lui sont d’ailleurs parfois imposées…

Cette démarche apporte une réelle valeur ajoutée aux planches que l’on prend ensuite plaisir à découvrir, à ausculter sous toutes les coutures afin de s’imprégner des illustrations qui subliment, à chaque fois, le scénario qu’elles servent. Puis, vient le temps de la dégustation pendant lequel on se laisse simplement emporter par les dessins qui nous conduisent aussi bien sur les traces de l’Histoire, que sur celles d’un jeune reporter affublé d’un chien fougueux et d’un collègue qui n’aspire qu’à la tranquillité ou même sur celles d’un chasseur de fauves…

Si certaines histoires m’ont plus intéressée que d’autres, en raison notamment de leur scénario, elles permettent toutes de s’apercevoir qu’Uderzo est un artiste aux multiples facettes, capable aussi bien de souligner l’absurdité d’une situation en quelques coups de crayon que de suggérer les émotions d’une scène par un trait saisissant de réalisme. Et je dois d’ailleurs faire mon second mea-culpa de cette chronique. Jusqu’à présent, j’avais tendance à associer Uderzo à Asterix avec ses personnages typés et aux traits quelque peu caricaturaux. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant si l’on considère que l’auteur avoue, à plusieurs reprises, son goût pour le dessin humoristique où il s’illustre avec brio. Néanmoins, grâce à Jean-Michel Charlier et à son histoire mettant en scène la vie de cette femme d’exception qu’est Valérie André, j’ai découvert que le talent de dessinateur d’Uderzo dépassait de loin ce que j’imaginais. Ses dessins sont d’un tel réalisme que l’on s’approche presque plus de la photo que de l’illustration. On s’attend ainsi à voir Valérie André sortir du livre pour se lancer dans une nouvelle aventure. Des dessins d’exception pour une femme d’exception en somme ! A noter qu’Uderzo avait reçu comme consigne de faire des dessins au lavis afin d’avoir un rendu proche du roman-photo. Et je pense que l’on peut dire qu’il a relevé le défi haut la main au point que je regrette qu’il n’ait pas plus souvent utilisé cette technique qui lui réussit plutôt bien.


L’artiste a également participé pour La Libre Belgique à une série qui, de nouveau, prouvera sa capacité à faire des dessins réalistes même si ce n’est pas un genre qu’il affectionne beaucoup. J’ai trouvé cette idée de développer un sujet, sur plusieurs semaines, à travers quatre vignettes fort intéressante d’autant que les thèmes abordés sont nombreux : la prise de la Bastille, l’Indochine, les faits marquants de l’année 1953, la guerre des Boers…

Les illustrations sont assez réalistes pour que, plusieurs années après leur publication, on les comprenne aisément et qu’on en ressente toujours l’importance. Certaines illustrations sont également agrandies permettant aux lecteurs d’en analyser un peu plus les détails.

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Toujours avec cette idée de réalisme, bien qu’ici ce soit plus subtil, j’ai été subjuguée par l’attention portée aux faciès des personnages. Une mimique, un sourire en coin, un regard… Il n’en faut pas beaucoup plus pour que le lecteur perçoive les émotions des personnages mises à nu par les dessins : couardise, bravoure, férocité, méchanceté, peur, détermination… J’ai également été saisie par la capacité d’Uderzo à suggérer le mouvement : multiplication des points de vue, découpage de l’action, fluidité dans les coups de crayon.. Ce sens du mouvement explique, entre autres, la complémentarité entre l’illustrateur et les deux scénaristes dont les histoires pleines d’action avaient définitivement besoin de dessins dynamiques tels que les siens.

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Et puis, il y a ce sens du détail qui fait qu’en regardant de plus près certains dessins, vous verrez que rien n’y est laissé au hasard comme avec ce bol qui semble épouser la forme du crâne ajoutant un comique de situation auquel il est bien difficile de ne pas succomber. Ceci est d’autant plus remarquable que l’artiste, pris par une cadence de production intensive, n’avait pas forcément le temps et la possibilité de fignoler les détails…

Enfin, je ne peux pas terminer cet article sans souligner le magnifique travail éditorial dont les quelques photos ci-dessus vous donnent un petit aperçu. Si le livre est beau visuellement, on ne peut qu’en outre apprécier son large format qui offre un vrai confort de lecture.


D’aucuns pourraient reprocher un ouvrage peut-être un peu lourd, mais son poids ne gêne en rien la lecture puisque je l’ai moi-même dévoré en position semi-allongée avec un chat allongé sur mes genoux. Et puis, nous sommes ici face à un article de collection dont le poids est à la hauteur de la qualité ! Quant au papier, j’ai aimé son aspect glacé, mais je sais que certains amateurs de BD sont attachés au papier traditionnel. Pour ma part, je n’ai pas cet attachement appréciant fortement que le papier glisse entre mes mains lorsque je tourne les pages.

BD format classique – L’intégrale – BD grand format

En conclusion, offrant une petite incursion dans la vie de l’homme derrière l’illustrateur, cette intégrale est un petit bijou que tout amateur d’Uderzo se doit de posséder dans sa bibliothèque. Cet article de collection devrait vous convaincre, une fois de plus, du talent de ce dessinateur qui manie aussi bien le dessin humoristique avec ces gros nez qu’il aime tant que le dessin réaliste avec des faciès au réalisme remarquable. Un artiste aux multiples talents et à la productivité hors norme qui a marqué toute une génération et qui, nul doute, en marquera encore bien d’autres. Uderzo ou le nom d’un artiste que l’on peut définitivement qualifier d’intemporel.

Je terminerai cette chronique par une photo de l’illustrateur qui représente à merveille ce que vous ressentirez une fois la dernière page du livre tournée.

Et vous, envie de craquer pour cette sublime intégrale ou d’en feuilleter quelques pages ?