Top Ten Tuesday #229 : 10 romans, 10 pays

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« Le Top Ten Tuesday est un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire prédéfini. Ce rendez-vous a initialement été créé par The Broke and the Bookish et est repris en français sur le blog Frogzine. »


Le thème de la semaine ne m’inspirant pas outre mesure, j’ai décidé de vous présenter 10 romans se déroulant dans 10 pays différents : Porc Braisé (Chine)Le fleuve des rois (États-Unis) 20 ans avec mon chat (Japon), Nos jours heureux (Corée, coup de cœur), Au pays des eucalyptus (Australie), La gitane aux yeux bleus (Espagne), Le ciel de Darjeeling (Inde), La vie est un cirque (Norvège), Sothik (Cambodge), Cette chose étrange en moi (Turquie).


Et vous, aimez-vous lire des romans ne se déroulant pas en France ou dans votre pays de résidence ?
C
ertains de ces romans vous tentent-ils ?

 

L’honneur des ombres, Nicolas Cluzeau

Je remercie les éditions Lynks de m’avoir permis de découvrir L’honneur des ombres de Nicolas Cluzeau.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Dans l’ombre de la politique turque règne une congrégation bien plus ancestrale. Un roman young adult haletant au beau milieu du coup d’état au pouvoir turc.

– Le rêve commence toujours ainsi : je suis sur un navire à rames, une galère grecque, armée pour la guerre. Elle est magnifique : sa carène est toute de bois d’un noir d’encre. Des plaques dorées recouvrent sa figure de proue. C’est Poséidon, armé de son trident.
– Le dieu grec des mers et des océans ?
Dolunay acquiesce. Elle se lève, puis écarte les bras du corps. La jeune fille sent le vent chaud qui souffle, gonflant la voile carrée de la galère, elle entend le battement régulier des rames de la chiourme sur l’eau. Habillée d’une robe flottante et d’une tunique de cuir sombre, serre-tête en forme de dragon dans ses cheveux, elle tient un arc à double courbure dans ses mains. Dans son dos, deux épées courbes dans des fourreaux de buis noir peints de dragons d’or allongés…

  • Broché: 287 pages
  • Éditeur : Lynks (1 février 2018)
  • Prix : 15.90€

BANDE-ANNONCE DU LIVRE

AVIS

J’ai tout de suite été attirée par l’énigmatique couverture du livre avec cette tête de statue qui m’a fait penser au mythe grec de Méduse. Mais l’auteur sort des sentiers battus en ne parlant pas de mythologie grecque, mais de croyances venues de Turquie et de pays proches. Et c’est d’ailleurs l’un des grands points forts de l’auteur : avoir su offrir aux lecteurs un dépaysement total autant au niveau du lieu de l’action, la Turquie, que des forces surnaturelles entrant en jeu dans ce roman.

J’ai ainsi adoré me balader en Turquie et dans les rues d’Istanbul que Nicolas Cluzeau semble très bien connaître si l’on se réfère aux nombreux détails et à sa capacité à nous immerger simplement dans ce pays et cette grande ville. Mais ce que j’ai préféré, c’est découvrir toute une mythologie que je ne connaissais pas et qui s’est révélée fascinante bien que parfois complexe à appréhender. Néophyte en la matière, il m’a fallu un petit moment avant de bien faire les relations entre les différentes divinités que l’on découvre, entre autres, à travers les rêves de Dolunay.

Cette jeune fille issue d’une famille plutôt aisée et progressiste fait des rêves étranges, ce qui apporte, dès le début du roman, un certain mystère. Comme elle, les lecteurs désirent alors ardemment découvrir leur signification et ce qu’ils impliquent. De fil en aiguille et aidée par son frère et son petit ami, Azad, la jeune fille fait des découvertes sur elle-même, ses pouvoirs plus qu’impressionnants, son passé, sa famille et sur ses rêves aussi effrayants qu’intrigants.

Ces découvertes ne se feront pas sans heurt ! En approchant de la vérité et en déchirant le voile obscur de ses songes, Dolunay réveillera des forces surnaturelles ancestrales et déterrera de sombres secrets de famille... À cet égard, j’ai trouvé que l’auteur arrivait à ménager un certain mystère puisqu’il faudra avancer dans l’histoire pour réellement comprendre les ramifications entre les différents membres de sa famille. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles sont aussi complexes que tordues. L’auteur ne ménage donc pas son héroïne ni, de manière générale, ses personnages. Un point que j’ai apprécié même si mon cœur s’est quelque peu brisé pour une raison que je vous laisserai le soin de découvrir.

Fluide, travaillée et immersive, sans pour autant être difficile à suivre, la plume de l’auteur est à l’image de son roman : agréable à découvrir et plutôt entraînante. Le livre étant relativement court, l’auteur a fait l’économie de longues descriptions et/ou phases d’introspection, ce qui devrait plaire aux amateurs de récits menés tambour battant. Dès les premières pages, on entre donc dans le feu de l’action et on se laisse emporter par la succession d’événements qui prennent vie sous nos yeux. Loin de ralentir, le rythme de l’intrigue s’intensifie au point de nous donner l’impression d’être devant un film d’aventure ou d’action qui devient, au fil des pages, de plus en plus intense et sombre. Je ne me suis donc jamais ennuyée, l’auteur ne laissant pas vraiment de répit à ses lecteurs. J’aurais néanmoins apprécié que la psychologie des personnages soit un peu plus développée notamment en ce qui concerne Dolunay qui semble, à mon sens, prendre les choses avec un peu trop de sérénité. Mais il est vrai que sa vie se trouve tellement chamboulée qu’elle n’a pas le temps de se morfondre ni de se laisser distraire par ses états d’âme.

J’ai d’ailleurs adoré suivre les péripéties de Dolunay qui est ce que l’on peut appeler une battante. Elle gravit chaque obstacle avec témérité, prend chaque problème à bras-le-corps et n’hésite pas à se lancer dans la mêlée sans tenter à tout prix d’avoir l’aval de sa famille ou de son petit ami. Si vous aimez les héroïnes badass avec du mordant et qui n’attendent pas d’être sauvées par le prince charmant, vous allez l’adorer. Son indépendance de caractère ne l’empêche pas de vivre une belle histoire d’amour avec Azad, un Arménien. La nationalité de celui-ci n’est pas forcément anecdotique si l’on se souvient du génocide arménien et de la réserve qui existe encore entre ce peuple et le peuple turc… Moi qui n’aime pas trop les histoires d’amour dans les romans, j’ai été agréablement surprise par la manière dont l’auteur arrive à nous faire ressentir l’amour et le profond respect qui unit Dolunay et Azad, et ceci sans tomber dans de la romance dégoulinante de bons sentiments. Un point qui est tellement rare que je tenais à le souligner.

Quant aux autres personnages, je vous laisserai le soin de les découvrir, mais ce qui est certain, c’est que si vous aimez les protagonistes complexes et torturés, vous allez être servis ! Aucun manichéisme dans ce roman où la frontière entre gentils et méchants est bien mince voire plutôt mouvante. Il faut dire que les forces qui sont en jeu sont d’une telle puissance que les règles qui régissent les rapports humains semblent finalement dépassées. L’auteur n’hésite d’ailleurs pas à aller loin dans le côté obscur des choses…

Au-delà des personnages plutôt atypiques, des sombres secrets de famille et du rythme de l’histoire, j’ai été conquise par le mélange réalité/imaginaire. L’auteur positionne, en effet, son intrigue en Turquie tout en prenant appui sur le contexte politique du pays. Un pari audacieux qui apporte un réalisme fou à l’histoire au point de la rendre presque crédible ! On découvre ainsi de l’intérieur la tentative de coup d’État de juillet 2016 et on assiste aux conséquences directes sur la population, les intellectuels du pays, et sur la famille de Dolunay soupçonnée d’être impliquée dans cette tentative insurrectionnelle. La jeune fille devra donc faire face à des forces d’une puissance inimaginable dans un contexte politique lui-même difficile ! La combinaison de ces deux dangers, l’un issu du monde réel et l’autre du monde imaginaire, rend l’histoire palpitante et prenante.

À noter qu’un petit lexique est présent en fin d’ouvrage. Un petit bonus fort appréciable pour les lecteurs qui auraient peut-être du mal à s’approprier les noms des personnages ou des sigles rencontrés dans le roman. De la même manière, des notes de bas de page viendront vous éclairer sur des notions ou points peu connus en France.

En conclusion, L’honneur des ombres est un roman dépaysant qui vous conduira en Turquie et qui vous fera découvrir, à travers l’histoire d’une jeune fille pas comme les autres, une mythologie passionnante. Alors si vous avez envie de découvrir une histoire qui sort des sentiers battus et qui mêle magie ancestrale, sombres secrets, histoires de famille et de vengeance, action et personnages complexes, ce roman devrait vous plaire. Pour ma part, j’espère que Nicolas Cluzeau continuera dans sa lancée en nous proposant une suite à ce roman original et prenant.

Et vous, envie de découvrir L’honneur des ombres ?

Retrouvez le roman sur le site des Éditions Lynks.

 

Cette chose étrange en moi, Orhan Pamuk

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Je remercie Babelio et Gallimard pour m’avoir fait parvenir les épreuves non corrigées du roman d’Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi.

NB : n’ayant pas eu la version finale en main, je ne saurais vous dire l’importance des éventuels changements apportés.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Comme tant d’autres, Mevlut a quitté son village d’Anatolie pour s’installer sur les collines qui bordent Istanbul. Il y vend de la boza, cette boisson fermentée traditionnelle prisée par les Turcs.
Mais Istanbul s’étend, le raki détrône la boza, et pendant que ses amis agrandissent leurs maisons et se marient, Mevlut s’entête. Toute sa vie, il arpentera les rues comme marchand ambulant, point mobile et privilégié pour saisir un monde en transformation. Et même si ses projets de commerce n’aboutissent pas et que ses lettres d’amour ne semblent jamais parvenir à la bonne destinataire, il relèvera le défi de s’approprier cette existence qui est la sienne.
En faisant résonner les voix de Mevlut et de ses amis, Orhan Pamuk décrit l’émergence, ces cinquante dernières années, de la fascinante mégapole qu’est Istanbul. Cette «chose étrange», c’est à la fois la ville et l’amour, l’histoire poignante d’un homme déterminé à être heureux.

  • Broché: 688 pages
  • Editeur : Gallimard (17 août 2017)
  • Prix : 25€

AVIS

Je dois admettre qu’à la lecture du résumé, je n’étais pas particulièrement emballée par ce roman. Éprouvant déjà du mal à me plonger dans la biographie de personnages historiques qui pourtant me fascinent, je me voyais difficilement suivre avec palpitation les tribulations d’un vendeur de yaourt et de boza (boisson traditionnelle fermentée). Je me suis néanmoins laissée tenter pour le plaisir de découvrir un auteur turc, ma connaissance en matière de littérature turque approchant du néant. Et je peux déjà d’ores et déjà vous dire que je me félicite de ma curiosité.

L’histoire d’un marchand ambulant, de celle de sa famille et de ses amis dans la Turquie de 1969-2012

Dès la première page, l’auteur arrive en effet à créer un climat de complicité qui vous enjoint à vous poser confortablement afin d’arpenter virtuellement les rues d’Istanbul et de découvrir la vie de Mevlut et de ses amis. A cet égard, je trouve le titre complet du livre beaucoup plus parlant que son raccourci : Cette chose étrange en moi. La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l’histoire de ses amis et tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages.

Ce titre révèle, en partie, ce que l’auteur vous propose : découvrir une saga familiale/amicale et le contexte socio-culturel, économique et politique dans lequel elle évolue. L’auteur aborde ainsi différents sujets comme la corruption, la haine raciale et les tensions entre les différentes communautés, l’islamisme, les meurtres politiques, la question de la place de la femme dans une société où elle est en permanence sous le joug d’un homme, l’urbanisation presque sauvage et très rapide d’Istanbul, l’industrialisation et les nouvelles normes d’hygiène… Néanmoins, le roman n’ayant pas de vocation idéologique ou politique, ces différents sujets sont toujours abordés sous le prisme de l’impact plus ou moins direct qu’ils ont sur la vie personnelle et professionnelle de Mevlut et de ses amis. L’auteur ne s’attarde donc pas sur les différents événements ce qui évite d’alourdir une histoire déjà très riche.

Cette chose étrange en moi, c’est avant tout l’histoire d’un homme ordinaire, de ses amis et de sa famille. Le caractère banal de notre protagoniste permet à l’auteur d’aborder des thèmes universels : les relations enfants/parents, la famille avec l’amour que l’on porte à ses membres mais également les dissensions qui peuvent séparer ses membres, l’amitié et les disputes, les soirées entre amis, les premiers questionnements sur sa sexualité, la recherche d’un travail, l’argent, la solitude, la quête de soi et du sens de la vie et bien sûr, l’amour. Nous découvrons ainsi les premiers émois amoureux de nos protagonistes, et notamment de Mevlut à travers ses lettres d’amour. Elles n’arriveront jamais à la bonne destinataire, mais scelleront pourtant pendant quelques années son destin, et son bonheur auprès d’une femme qu’il n’aura de cesse d’aimer. Je ne suis pas forcément très sensible aux histoires d’amour, mais j’ai trouvé celle de notre protagoniste plutôt belle, car parfaitement ancrée dans la réalité.

A noter que Gallimard vous propose, en fin d’ouvrage, une chronologie très bien pensée des principaux événements de la vie de Mevlut et de ses amis, entremêlée avec les faits historiques de la période 1954-2012. Je n’ai pas ressenti le besoin de la consulter durant ma lecture, mais cela peut se révéler utile si vous vous sentez perdus.

Des personnages nombreux… rendant la narration vivante 

En effet, bien que la maison d’édition propose un petit arbre généalogique en début d’ouvrage, la multitude de personnages, aux noms peu communs pour des Occidentaux, pourrait effrayer, décontenancer ou simplement perdre certains lecteurs. Pour ma part, ce ne fut pas le cas, car les différents personnages interviennent suffisamment pour que leurs noms nous deviennent rapidement familiers tout comme leurs liens avec Mevlut.

J’ai apprécié que l’auteur ne se focalise pas seulement sur notre vendeur de boza, mais offre une place importante aux personnes qui ont compté dans sa vie. Il n’hésite d’ailleurs pas à leur donner la parole puisque ceux-ci s’adressent et interpellent régulièrement le lecteur. Je ne suis pas friande de ce genre de procédé, mais utilisé avec intelligence comme ici, je ne peux que l’apprécier. Cela crée une connivence entre le lecteur et les personnages, et donne un côté très vivant à la narration. J’ai parfois eu le sentiment d’entrer dans une conversation ou de suivre en direct un reportage où plusieurs intervenants échangent leurs points de vue sur un sujet et veillent à rétablir leur propre vérité.

Mevlut et Istanbul

Contrairement à son père que la vie à la ville a rendu aigri, envieux et médisant, Mevlut est ce genre de personne profondément optimiste qui voit le verre à moitié rempli plutôt qu’à moitié vide. Les différentes épreuves qu’il rencontrera le rendront parfois d’humeur chagrine et le conduiront à avoir de brusques emportements difficilement compréhensibles pour son entourage, mais il n’en demeure pas moins un homme bon, avec ses défauts et ses qualités. Tout au long du roman, il essaiera ainsi de vivre sa vie sans juger ni prendre parti tout en restant fidèle à ses valeurs. Cette neutralité lui sera d’ailleurs utile pour exercer son métier de vendeur ambulant sans trop d’encombres, et côtoyer des personnages aux opinions politiques et religieuses diamétralement opposées. Si son entourage est assez politisé, Mevlut n’aspire, quant à lui, qu’à une seule chose : être heureux. Cela peut parfois donner le sentiment qu’il se laisse porter par les événements se contentant de les constater et de s’ajuster sans vraiment anticiper, mais ça lui donne un côté rêveur et idéaliste qui le rendent assez touchant.

Le roman nous permet de découvrir la vie de notre vendeur de boza et de ses amis, mais, tout au long du livre en filigrane, il y a Istanbul. Istanbul et ses rues, Istanbul et son foisonnement, Istanbul et son urbanisation, Istanbul et ses constants changements, mais surtout Istanbul et Mevlut dont la vie semble intrinsèquement liée à cette ville comme si elle était un peu sa vieille amie. Alors qu’il aurait été assez humain de rejeter toutes les évolutions de la ville en se réfugiant dans un passé idéalisé, Mevlut se contente de les observer tout en continuant à faire ce qui le rend véritablement heureux : arpenter les rues le soir en vendant de la boza, parler avec des clients et sentir ce vent de liberté qui s’offre à lui. Et peu importe que les clients se tarissent et que l’activité ne soit pas rémunératrice… Mevlut apparaît alors au lecteur ainsi qu’à la plupart de ses clients, comme l’un des derniers représentants du passé et des traditions dans une Istanbul sans cesse renouvelée.

Enfin, j’ai beaucoup aimé la profusion des détails donnés par l’auteur, car ils permettent de se plonger complètement dans la vie de Mevlut et de sa famille et dans les rues d’Istanbul que l’on voit évoluer. Ils sont ainsi indispensables pour comprendre les personnages et le contexte dans lequel ils évoluent et rendent, paradoxalement, ce roman de plus de 600 pages facile et agréable à lire.

En conclusion, avec Cette chose étrange en moi, Orhan Pamuk nous offre une très belle saga familiale dans une Istanbul en pleine évolution urbaine, culturelle, politique… Si le livre aborde différents thèmes allant de la corruption à la place de la femme dans la société turque en passant par l’urbanisation sauvage d’Istanbul, son intérêt principal réside ailleurs. Il réside dans la parole donnée à un protagoniste banal qui n’est pas un héros, qui n’est ni riche, ni méchant, et dont le seul objectif dans la vie est simplement d’être heureux. Et si, sous l’apparente naïveté de Mevlut dont l’entourage aime à se moquer, se cachait finalement une certaine sagesse ?

Je conseillerais ce roman à toutes les personnes qui aiment les histoires où les nombreux détails font la richesse du récit et où le voyage est plus important que la destination.