Au cœur de la folie, Luca D’Andrea

Couverture Au coeur de la folie

Je remercie les éditions Denoël pour m’avoir permis de découvrir Au cœur de la folie de Luca D’Andrea.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Italie, hiver 1974. À bord d’une Mercedes crème, Marlene fuit à travers le Sud-Tyrol. Elle laisse derrière elle son mari, Herr Wegener, et emporte les saphirs qui lui avaient été confiés par la puissante mafia locale. Alors que, devenu fou, il retourne la région pour la retrouver, Marlene prend un mauvais virage et perd connaissance dans l’accident. Simon Keller, un Bau’r, un homme des montagnes, la recueille et la soigne. Marlene se remet petit à petit dans un chalet isolé, hors de portée de poursuivants pourtant infatigables, et fait un jour la connaissance de Lissy, le grand amour de Simon Keller.

Entre huis clos des sommets et traque mafieuse en Italie, Au cœur de la folie nous entraîne dans une spirale de frayeur, à la suite de personnages d’une noirceur fascinante.

  • Broché: 448 pages
  • Editeur : Denoël (11 octobre 2018)
  • Collection : Sueurs froides
  • Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza
  • Prix : 21.90€

AVIS

Deuxième roman de la collection Sueurs froides qui me tombe entre les mains et deuxième lecture haletante ! Ne connaissant pas Luca D’Andrea, je ne savais pas à quoi m’attendre, mais je peux d’ores et déjà vous dire que j’ai accroché à sa plume aussi nerveuse qu’immersive. L’auteur joue sur la longueur des phrases, sur celle des chapitres, sur l’intensité du suspense et de l’angoisse… Bref, il joue avec allégresse et talent avec nos nerfs !

On fait ici la connaissance de différents personnages dont Marlene qui, après avoir dérobé de précieux saphirs dans le coffre-fort de Herr Wegener, son richissime, puissant et criminel mari, s’enfuie au volant de sa voiture. Elle avait tout prévu pour commencer une nouvelle vie avec un mystérieux personnage nommé Klaus. Mais un grain de sable vient enrayer la machine, un accident de voiture qui la mettra sur la route et la protection d’un Bau’r, un homme des montagnes, nommé Simon Keller. L’homme attire d’emblée la sympathie notamment par la manière dont il s’occupe de Marlene sans poser de questions, mais avec beaucoup de gentillesse.

En parallèle, on suit Herr Wegener qui, fou de rage, est bien décidé à retrouver l’impudente et à lui faire payer son affront. Il est, bien sûr, blessé par la trahison de sa femme qu’il aimait, mais le vol des saphirs le met également dans une position fort délicate vis-à-vis d’une puissante organisation, le Consortium. Marlene, en volant les pierres précieuses, n’a pas pris toute la mesure de son geste, son vol lançant une machine inébranlable, une arme à visage humain pour lequel la notion d’irrémédiable est non négociable : l’Homme de Confiance. Et ça, Herr Wegener va l’apprendre de la pire des manières…

En plus de son mari et de l’Homme de Confiance qui sont à ses trousses, la fuyarde doit également faire face à un autre danger, celui-ci beaucoup plus sournois dans la mesure où il faudra un certain temps avant qu’il montre son vrai visage. Et c’est cet aspect du récit qui m’a poussée à tourner les pages les unes à la suite des autres. On sent assez vite qu’il y a quelque chose de louche, de malsain, des phrases sibyllines, des comportements teintés d’irrationnel, une obsession étrange… Mais l’auteur fait taire les doutes de Marlene et des lecteurs en montrant également l’autre face du danger, les moments de douceur, la complicité, la gentillesse, une certaine forme de sagesse… Au bout d’un certain temps néanmoins, l’angoisse monte progressivement et inexorablement jusqu’à devenir asphyxiante, à l’image de cette vie en huis clos dans le maso où Marlene a trouvé refuge. Je suis assez frustrée de ne pouvoir développer ce point sans vous gâcher le plaisir de la découverte, mais je peux vous dire que si vous aimez les situations non linéaires et les personnages ambivalents, vous allez vous régaler.

À travers des sauts dans le passé, l’auteur nous permet de mieux appréhender ses différents personnages qui, comme vous le verrez, ont tous eu une enfance assez difficile, soit teintée de pauvreté soit de violence, voire des deux. Même si cela n’excuse pas le comportement de chacun, cela permet toutefois de se rendre compte du poids de l’enfance dans la vie de ces adultes… Malgré la découverte de son passé qui nous éclaire sur ses choix de vie, je n’ai pas ressenti beaucoup d’affection pour Marlene. J’ai, par contre, été très touchée par Simon Keller, un homme qui a connu son lot de souffrances et de solitude. Son amour inconditionnel et intemporel pour sa sœur décédée ne pourra qu’émouvoir avant de finir par inquiéter…

Malgré ses plus de 400 pages, le roman se lit rapidement, l’alternance des points de vue, la présence d’allers-retours dans le passé, et les nombreux dialogues donnant un certain rythme au récit et une certaine puissance à la narration. À cela s’ajoute une écriture nerveuse, tout en relief, qui s’accorde parfaitement au décor dans lequel se déroule l’histoire, le Sud-Tyrol, une partie de l’Italie que je ne connaissais pas vraiment. L’auteur a su utiliser l’aura de mystère et de danger qui se dégage de l’endroit pour stimuler l’imagination des lecteurs. Il n’hésite pas ainsi à parsemer son récit d’allusions à des créatures fantastiques et aux fameux contes des frères Grimm qui, dans leur version première, ne sont pas forcément des plus rassurants… Le tout concourt à maintenir une pression constante sur le lecteur qui veut absolument savoir ce qui va tomber sur la tête de Marlene. On alterne, en effet, entre moments doux et moments plus tendus, mais on garde toujours cette sensation que tout peut s’emballer d’un moment à l’autre, comme si après le calme, ne pouvait s’abattre que la tempête. Et cette sensation diffuse de danger est aussi angoissante qu’addictive !

En conclusion, tempête intérieure et tempête extérieure se mêlent et s’entremêlent pour nous offrir un récit haletant et totalement immersif. À travers une plume nerveuse et redoutable, Luca D’Andrea nous parle du poids de l’enfance, de la vie et de la mort, d’espoir, mais aussi de folie, de cette folie qui semble être au cœur des hommes, des pires comme des meilleurs. Alors si vous avez envie d’une histoire qui vous tiendra en haleine du début à la fin, et qui vous fera naviguer en eaux troubles, vous avez trouvé le livre qu’il vous faut.

Et vous, envie de feuilleter ou d’acheter le roman ?

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Le rôle de la guêpe, Colin Winnette

Je remercie les éditions Denoël pour m’avoir permis de découvrir Le rôle de la guêpe de Colin Winnette.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Un nouvel élève vient d’arriver à l’orphelinat, un établissement isolé aux mœurs aussi inquiétantes qu’inhabituelles. Il entend des murmures effrayants la nuit, et ses camarades se révèlent violents et hostiles. Quant au directeur, il lui souffle des messages cryptiques et accusateurs. Seul et rejeté par ses pairs, le nouveau tente de survivre à l’intérieur de cette société inhospitalière.
Une rumeur court parmi les pensionnaires, selon laquelle un fantôme hanterait les lieux et tuerait une personne par an. Tous les ans, les garçons se réunissent, sous l’impulsion de quelques anciens, pour démasquer celui d’entre eux qu’ils pensent être le fantôme… et l’éliminer!
Simple mascarade potache ou mise en scène sordide pour justifier les meurtres rituels? Cette année, le prétendu fantôme a été clairement désigné : c’est le petit nouveau. Pour une simple et bonne raison, on ne l’a jamais vu saigner, et les guêpes, très nombreuses dans cette bâtisse, ne le piquent pas. La chasse aux sorcières peut commencer.

  • Broché: 208 pages
  • Editeur : Denoël (13 septembre 2018)
  • Collection : Sueurs froides
  • Traduction : Robinson Lebeaupin
  • Prix : 20€
  • Autre format : ebook (14,99€)

AVIS

Si j’ai eu envie de m’attarder sur ce roman, c’est d’abord en raison, ou à cause, de sa couverture que je trouve aussi dérangeante que fascinante. Cette guêpe à l’orée d’un œil à la beauté glaçante ne peut qu’attirer l’attention tout en donnant envie de fuir loin, très loin. On peut donc dire que cette couverture annonce dès le début au lecteur l’ambivalence des sentiments que ce roman ne manquera pas de faire naître chez lui. Car le résumé, qui me semble d’ailleurs quelque peu éloigné de ce que vous trouverez dans le livre, ne vous prépare pas vraiment à la tournure que vont prendre les événements. Je m’étais ainsi attendue à une vague histoire de persécution dans une ambiance teintée de fantastique quand j’ai découvert bien plus que cela.

L’auteur va bien plus loin dans le glauque, l’horreur et le bizarre. À travers un narrateur à la froideur déstabilisante, il vous propose une histoire abordant des thèmes difficiles : la persécution, la malveillance, la violence individuelle et collective, la force des croyances, la recherche d’un sentiment d’appartenance et ses dérives… Mais ce qui met vraiment mal à l’aise, ce ne sont pas ces thèmes courants, notamment dans les romans noirs, mais le fait qu’ils soient abordés du point de vue d’adolescents. Dans l’imaginaire collectif, l’enfance est liée à l’innocence, mais ici enfance et adolescence sont placées sous le signe de la malveillance et de la méchanceté. Nous découvrons ainsi un orphelin placé dans un orphelinat aux mœurs plutôt hostiles. Asocial et assez égocentrique, il n’arrivera pas vraiment à s’intégrer à ses « frères »… Mais la situation prend une tournure encore plus délicate quand des meurtres sont commis au sein de l’orphelinat.

À la fois accusateur et accusé, notre protagoniste se met à soupçonner tout le monde, à commencer par ce directeur qui lui semble tour à tour sympathique puis manipulateur. Mais qu’en est-il vraiment ? Ami ou ennemi dont il faut venir à bout avant qu’il ne ligue les autres orphelins contre lui ? Le doute s’installe, l’ambiance devient étouffante et poisseuse, les tensions croissent, les rancœurs s’installent, la peur s’immisce dans l’orphelinat en même temps que s’accumulent les disparitions… Et puis il y a ces rumeurs d’une présence spectrale qui laissent sceptique notre narrateur, mais qui ne manqueront pas de semer le doute et l’effroi dans l’esprit des lecteurs. La frontière entre réalité et monde fantasmagorique semble donc mouvante entre les mains de l’auteur qui, tel un metteur en scène, construit patiemment un décor horrifique prompt à enfermer votre imagination dans des scénarios plus angoissants les uns que les autres.

La tension monte crescendo, bien que l’auteur ménage régulièrement des pauses à travers les considérations presque philosophiques de notre orphelin, et c’est avec horreur que le lecteur assiste à un pseudo procès de cet orphelin bouc émissaire qui passe auprès de ses pairs de potentiel meurtrier à fantôme qu’il convient de faire disparaître. À travers une mise en scène à la fois éloquente et grotesque, l’auteur nous convainc du poids du groupe en tant qu’entité et des exactions qu’un faux sentiment, entre autres, de camaraderie peut faire commettre à chacun. Une dilution des responsabilités inhérente aux groupes qui peut mener au pire des chaos et aux actions les plus condamnables que ce soit ici, ou dans la vraie vie d’ailleurs.

La malveillance de certains jeunes protagonistes met donc fortement mal à l’aise car elle est dépeinte avec détachement et de manière désagréablement réaliste ! Difficile de parler de bons et de méchants dans ce roman puisque même le protagoniste a un comportement des plus ambivalents. Froid et méthodique notamment dans les plans qu’il imagine pour se débarrasser de ses ennemis supposés, il est impossible de le prendre en pitié. L’auteur se délecte d’ailleurs du doute qu’il installe, petit à petit, dans notre tête. Victime d’un système qui l’a privé d’amour ou malade d’une personnalité égocentrique et calculatrice, qu’en est-il vraiment de ce personnage dont on partage les pensées pendant plus de 200 pages ?

Sur ce point, à chacun de tirer ses propres conclusions, mais ce qui est certain, c’est que le doute est roi dans ce récit, ce qui vous met dans un climat permanent de questionnement et de tension. Un procédé efficace pour s’assurer de votre entière attention devant cet enchaînement de faits catastrophiques dont on essaie tant bien que mal de déterminer le fil conducteur. Et pour ce faire, vous n’aurez que les pensées d’un orphelin dont l’ambiguïté n’inspire pas vraiment la confiance et des dialogues dont il est parfois difficile de déterminer la véracité. Ces doutes permanents m’ont parfois frustrée, notamment avec une fin qui n’apportera pas les réponses tant attendues, mais ce sont aussi eux qui m’ont permis de m’immerger totalement dans ce récit aux relents angoissants de films d’horreur.

L’orphelinat en lui-même apporte également cette dimension dramatique qui fait le sel de ce roman. Ce lieu austère, dans lequel les orphelins vivent quasiment en autarcie, semble porter intrinsèquement en lui le terreau du drame. On ne sera donc nullement surpris qu’il soit le théâtre d’événements perturbants. Mais derrière l’horreur d’un récit teinté de fantastique, l’auteur semble aussi dépeindre de manière plus ou moins directe, l’horreur cette fois-ci bien humaine, d’un endroit délaissé par les autorités publiques qui demandent à un homme seul de gérer son établissement avec toujours moins de moyens, mais toujours plus d’orphelins. Si la critique sociétale, une parmi d’autres, est intéressante en soi, elle sert aussi ici parfaitement l’intrigue puisque le manque de ressources ne pourra qu’avoir un impact sur ces orphelins conscients du problème… Avec cynisme, on en vient d’ailleurs à se demander si les meurtres ne sont pas un moyen de régulation comme un autre.

Ce climat malsain dans lequel on évolue passe par les péripéties, bien sûr, mais aussi par le style atypique de l’auteur qui allie froideur et pensées teintées de poésie et de philosophie, un mélange efficace qui garantit une immersion totale dans ce huis clos dont on regrettera seulement de ne pas avoir percé tous les mystères. La plume de l’auteur plaira donc à ceux qui acceptent de ne pas rentrer dans l’émotif, mais dans l’efficacité, la froideur et la complexité derrière une apparente simplicité.

En conclusion, Colin Winnette a su imposer ici son style, un style efficace dont la relative froideur cache des questions non dénuées d’une certaine profondeur. Derrière des situations qui frisent parfois l’absurde, l’auteur semble sonder l’âme humaine dans toute sa noirceur et sa complexité. Il en ressort une histoire qui dérange, met mal à l’aise et laisse le lecteur seul face à ses doutes notamment sur la dimension horrifique du livre. Déstabilisant et fascinant, à l’image de son protagoniste, Le rôle de la guêpe fait partie de ces romans qui ne plairont pas à tout le monde, mais qui ne laisseront aucun lecteur indifférent.

Et vous, envie de feuilleter et/ou d’acheter le roman ?
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