Moi, Ligia, Sirène de Sylvie Baussier

Couverture Moi, Ligia sirène

Je m’appelle Ligia, et je donnerais tout pour redevenir celle que j’étais avant que la déesse Démeter me transforme en sirène : une jeune fille insouciante. Mais je vis désormais sur un rocher perdu en pleine mer et je guette les bateaux qui s’en approchent.
Comment cela a-t-il pu arriver ? Voici mon histoire…

Scrineo (20 août 2020) – 10,90€

AVIS

J’étais très curieuse de découvrir ce roman jeunesse qui prend le parti original d’aborder la mythologie grecque à travers le point de vue d’un méchant, une sirène. Une sirène qui ne colle pas à la version imaginée par Hans Christian Anderson, mais qui s’inscrit plutôt dans la pure tradition grecque, celle d’une femme-oiseau qui se repaît de la chair des marins.

De fil en aiguille, on découvre donc l’histoire de Ligia et de Leucosia, deux jeunes filles transformées en femmes-oiseaux par Déméter. Leur crime : n’avoir pas su empêcher la disparition de Coré, la fille de la déesse, et de ne pas avoir su la retrouver. Les voilà ainsi condamnées à attendre que des marins imprudents s’approchent de leur rocher afin de leur servir de repas. Les lecteurs ne pourront s’empêcher de s’offusquer devant l’injustice de la situation, les deux sœurs n’ayant rien fait de mal !

Devenues monstres malgré elles, elles survivent, alternant entre sensations tenaces de faim et culpabilité, une fois leur ventre tendu et repu. Parce qu’elles n’ont pas choisi d’être des monstres et qu’elles ne le sont pas vraiment, ces deux sœurs m’ont beaucoup touchée, et plus particulièrement Ligia, dont on sent le poids des regrets, de la nostalgie et du dégout de soi. Attirer, envoûter, tuer et mâcher… tout autant d’activités qui lui répugnent, mais qu’elle est condamnée à effectuer encore et encore pour survivre.

Malgré la situation et la manière dont Leucosia peut parfois provoquer Ligia, les deux sœurs peuvent heureusement compter l’une sur l’autre, une condition sine qua non pour ne pas sombrer. Et puis, ce n’est qu’en combinant leur chant qu’elles arrivent à harponner et transporter leurs proies…. Du moins, jusqu’à ce qu’une rencontre ne scelle leur destin à jamais !

Le gros point fort de ce roman est la manière dont l’autrice arrive à faire ressentir une profonde empathie pour des « méchantes » qui nous apparaissent ici bien plus victimes que bourreaux. Alors bien sûr, elles tuent des humains, mais ce n’est pas par plaisir ni cruauté, juste par nécessité, sans oublier que ces meurtres ne sont pas sans conséquence sur leur équilibre psychique. Doucement, on sent d’ailleurs Ligia glisser vers un état qui n’appelle pas de retour…

Au-delà du point de vue original de cette histoire et du sort de ces deux sœurs condamnées à une vie de solitude, d’attente et de souffrance, j’ai apprécié l’accessibilité de ce roman qui met la mythologie grecque à la portée des enfants : rappels succincts et illustrés des personnages mythologiques apparaissant au cours de l’histoire, plume fluide, chapitres courts, texte aéré, un point sur le mythe des sirènes intéressant, un cahier de jeux… Tout est mis en place pour faciliter l’expérience de lecture des jeunes lecteurs, et leur permettre de son plonger sans réserve dans l’histoire de Ligia et de sa sœur.

En conclusion, avec Moi, Ligia, Sirène, l’autrice offre aux enfants une porte d’entrée intéressante sur la mythologie grecque à travers non pas le point de vue d’un héros de légende, mais celui d’un monstre qui n’en est peut-être pas vraiment un. Touchant, accessible et captivant, voici un court roman jeunesse qui devrait plaire aux enfants, mais aussi aux adultes appréciant la mythologie et les textes emplis de sensibilité.