Ranee Tara Sonia Chantal Anna, Mitali Perkins

Ranee, Tara, Sonia, Chantal, Anna par Perkins

Des années 1960 aux années 2000, cinq femmes cherchent leur propre voie, entre leur culture indienne et le rêve américain auquel elles aspirent.

Ranee migre avec sa famille du Bengale à New York pour une vie meilleure.
Tara, sa première fille, est admirée par tous, mais se sent obligée de jouer un rôle pour continuer à être aimée.
Sonia, sa cadette, rebelle et engagée, provoque un véritable séisme au sein de la famille lorsqu’elle tombe amoureuse.
Chantal, la fille de Sonia, talentueuse danseuse et athlète, est prise dans une lutte entre ses deux grands-mères et ses origines.
Anna, enfin, reproche à sa mère, Tara, de l’avoir forcée à quitter l’Inde pour les États-Unis et doit trouver sa place à New York.

Le fragile équilibre que les femmes de la famille Das peinent à trouver est chaque jour menacé par des blessures qui mettront des générations à cicatriser…

Bayard Jeunesse (2 juin 2021) – 352 pages – Papier (14,90€) – Ebook (9,99€)
Traduction : Pascale Houssin Jusforgues – 14 ans et +

AVIS

Des années 70 aux années 2000, une fresque familiale sur trois générations…

Appréciant beaucoup les fresques familiales et les relations intergénérationnelles, j’ai tout de suite été tentée par cette lecture qui nous plonge dans la vie mouvementée de la famille Das. Une famille qui a quitté le Bengale avant de poser ses valises au Ghana, en Angleterre, puis aux États-Unis. Ne connaissant pas la culture bengalie, j’ai apprécié d’en avoir, tout au long du roman, un petit aperçu que ce soit à travers la musique, les habits, les coutumes, les traditions familiales…

L’autrice a opté pour une narration alternée efficace et un découpage en trois parties, nous permettant de suivre les membres de la famille Das des années 70 aux années 2000. Dans ce roman choral campé par des femmes hautes en couleur, les hommes ne sont pas vraiment présents, bien qu’on ait la chance de faire brièvement la connaissance du père de Tara et de Sonia que j’ai tout simplement adoré. Gentil et aimant, il fait figure de père idéal même si son envie d’offrir le meilleur à ses filles ne lui permet pas de passer autant de temps qu’il le voudrait à leurs côtés.

Suivre trois générations, c’est l’assurance de découvrir une histoire familiale forte dans laquelle se mêlent incompréhensions, déceptions, mais aussi tendresse, complicité, pardon, et amour, beaucoup d’amour. C’est d’ailleurs quelque chose que j’ai beaucoup apprécié, car malgré les épreuves de la vie et les périodes de tempête, nul ne peut douter des liens unissant les femmes de la famille Das. On prend donc plaisir à sentir la complicité qui unit Tara et Sonia, deux sœurs qui vont devoir s’adapter à cette nouvelle vie aux États-Unis où leurs parents ont décidé de s’installer. Un pays accueillant mais qui n’est pas exempt de préjugés quant à leurs origines, des origines sur lesquelles on semble régulièrement les interroger.

De l’actrice à l’engagée, deux sœurs très différentes, mais très complices…

Habituées à voyager et à aller à la rencontre de différentes cultures, les deux adolescentes vont très vite s’intégrer, Sonia n’ayant besoin que de son carnet et d’un stylo pour se sentir chez elle, et Tara en faisant comme à son habitude : en s’appropriant un rôle qui n’est pas le sien. La télévision américaine lui sera d’une grande aide dans cette entreprise, ainsi que le talent de couturière de sa mère qui veille à ce que ses filles soient toujours à la pointe de la mode locale. Si j’ai trouvé Tara sympathique et attachante, j’ai eu un peu de mal à comprendre son besoin de porter un masque en permanence ou presque. Peut-être un moyen pour elle de se protéger et de ne pas montrer sa vulnérabilité, ou tout simplement l’expression de son goût pour la comédie et le théâtre. Un art dans lequel elle excelle !

Ouverte d’esprit, tolérante, amoureuse des livres en général, d’Orgueil et préjugés en particulier, prônant l’égalité entre les sexes, Sonia m’a d’emblée conquise. Cette forte tête, aux convictions politiques et féministes déjà bien affirmées, entrera souvent en conflit avec sa mère, au grand dam de Tara qui fera régulièrement office de médiatrice. Il faut dire que si Ranee est prête à faire certaines concessions pour l’intégration et la réussite de ses filles, elle se révèle pétrie de préjugés raciaux, au point de blâmer sa propre fille pour sa peau qu’elle juge trop foncée. Elle reste, en outre, attachée à des valeurs traditionnelles, notamment sur la place et le rôle de la femme au sein d’un couple. Des valeurs que sa cadette rejette en bloc.

Une mère courageuse, parfois difficile, mais une grand-mère touchante qui évolue pour le bonheur des siens…

Ranee est ravie que son mari ait écouté son envie d’immigrer aux États-Unis, mais elle ne verra pas d’un bon œil que ses filles vivent dans un quartier où les Afro-Américains sont majoritaires. Alors quand Sonia se met à fréquenter un homme noir avant de s’engager à ses côtés, la réaction ne se fait pas attendre… Ranee, personnage servant de fil conducteur au roman, offre, pour moi, l’évolution la plus intéressante et la mieux amenée. Durant une partie non négligeable du roman, je l’ai trouvée difficile, autoritaire, intransigeante, injuste, intolérante, obtuse… Mais de fil en aiguille, elle nous dévoile d’autres facettes d’elle-même : celle d’une femme parfois maladroite, mais qui a toujours tout fait pour assurer le bonheur et la réussite de ses filles, celle d’une femme courageuse qui a affronté une véritable tempête sans jamais sourciller, celle d’une femme capable d’évoluer et de laisser de côté ses préjugés et ses biais raciaux pour accueillir à bras ouverts la mixité et la diversité dans sa vie et au sein de sa famille.

Mère exigeante, on la découvre grand-mère, peut-être un peu mêle-tout et parfois maladroite, mais surtout grand-mère aimante et touchante. J’ai adoré la relation qu’elle a réussi à nouer avec ses deux petites-filles, des relations bien plus apaisées que celles qu’elle a pu avoir avec Sonia par le passé. Ranee m’a également touchée par sa quête d’identité qui survient après un drame qui a marqué dans sa chair les États-Unis, et qui ne sera pas sans conséquence pour certains immigrés devenus boucs émissaires. Elle va tâtonner, passer d’un extrême à l’autre, avant de se créer une vie qui lui convient et dans laquelle elle peut s’épanouir en trouvant un équilibre entre sa culture bengalie, les valeurs de son pays d’adoption et ses propres convictions. Des convictions forgées au gré des épreuves de la vie, de ses erreurs et de différentes rencontres.

La troisième génération : entre défiance et intégration, deux cousines aux antipodes l’une de l’autre 

Quant à Chantal, la fille de Sonia, et Anna, la fille de Tara, elles m’ont moins marquée que leur mère respective ou leur grand-mère Ranee. Les deux cousines offrent néanmoins un contraste intéressant : si la première est née et a été élevée aux États-Unis comme une Américaine, la seconde a été élevée en Inde. Anna se refuse d’ailleurs à renier sa patrie, dont elle apprécie la richesse linguistique, culturelle, et religieuse, au profit des États-Unis. Un pays dans lequel on l’a obligée à venir étudier, sans lui demander son avis, alors qu’elle ne s’y sent pas vraiment à sa place. Le fait que sa grand-mère ne cesse de la comparer à la parfaite, athlétique, intelligente, sportive et très américaine Chantal ne l’aide pas vraiment à accueillir ce déménagement aux États-Unis avec plaisir.

Contrairement à Chantal qui m’a semblé un peu terne, bien que j’aie apprécié la manière dont elle rappelle à ses deux grands-mères qu’elle est noire et bengalie, Anna frappe par sa présence. J’ai aimé sa manière de revendiquer le droit d’être elle-même et de demander à ce que l’on respecte sa culture et ses croyances. La « révolution des vestiaires », qu’elle mène avec intelligence, prouve d’ailleurs son aplomb et sa force de caractère, deux qualités qui la rapprochent de sa tante Sonia. D’abord sur la réserve face à cette cousine qui lui fait de l’ombre, Anna finira par nouer une certaine complicité avec Chantal, d’autant que si elles sont très différentes, elles sont toutes les deux très attachées à Ranee. Une grand-mère qui va parfois les inquiéter, mais qui sera toujours là pour elles.

Des thématiques passionnantes et variées traitées avec justesse, mais un roman qui aurait mérité d’être étoffé…

En plus de nous offrir une belle fresque familiale à travers le temps et de nous dépeindre le portrait de femmes fortes et attachantes, ce roman offre également une réflexion intéressante autour de thèmes variés : le racisme, l’identité, les racines, l’immigration, l’intégration, la famille, le deuil, la religion, les couples mixtes, la difficulté de trouver un équilibre entre la culture de son pays d’origine et celle de son pays d’adoption, le sentiment d’appartenance à un pays qui peut revêtir différentes formes, chacune tout autant valide l’une que l’autre…

Destiné aux adolescents, ce roman se lit tout seul, les phrases sont simples et fluides, le découpage des chapitres dynamique, le style de l’autrice très accessible, l’alternance des points de vue efficace pour happer et maintenir l’attention des lecteurs… Néanmoins, si j’ai passé un très bon moment aux côtés des femmes Das, le roman m’a paru trop ambitieux par rapport à sa longueur. En choisissant d’évoquer cinq femmes, l’autrice ne se laisse pas l’opportunité de développer de manière équilibrée chacune d’entre elles. La dernière partie consacrée à Anna et Chantal m’a ainsi semblé terne par rapport aux deux premières parties. J’ai, en outre, été surprise de voir à quel point Tara est occultée dans la dernière partie, d’autant que je m’interroge encore sur sa décision soudaine de déraciner sa fille sans même rester à ses côtés. Ranee, Sonia et Chantal s’occupent bien d’Anna lors de son arrivée aux États-Unis, mais cela ne vaut quand même pas le soutien de ses propres parents !

Les ellipses temporelles créent également un certain sentiment de frustration même si elles ont le mérite de nous permettre de nous focaliser sur l’essentiel et d’éviter de nous perdre dans les détails. Le roman convaincra probablement le public visé, mais laissera peut-être un peu sur la faim un lectorat plus âgé. Pour ma part, cela ne m’a pas dérangée outre mesure puisque j’ai ressenti assez d’émotions dans ma lecture pour avoir envie de tourner les pages les unes après les autres. La seule chose qui m’a vraiment gênée, voire franchement dépitée, est l’avant-dernière page : alors que le mariage forcé est plutôt dénoncé, notamment à travers Sonia, une phrase nous en donne une vision bien douce et idéalisée. C’est un détail, certes, mais un détail qui m’a quand même bien fait râler.

En conclusion, Mitali Perkins nous offre une fresque familiale et humaine qui, en plus de nous permettre de découvrir trois générations de femmes unies malgré leurs différences et des périodes de tension, évoque des thématiques importantes : la famille, le deuil, le racisme, les différences culturelles, les couples mixtes, la difficulté de s’intégrer dans un nouveau pays sans renier et/ou oublier ses propres racines, et celle de naviguer entre plusieurs cultures pour se forger sa propre identité… Un roman choral facile et rapide à lire porté par des femmes de caractère dont l’histoire se révèle tour à tour fascinante, émouvante, inspirante, mais surtout emplie d’une belle et touchante humanité !

Je remercie les éditions Bayard et Babelio de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.
Téléchargez un extrait sur le site des éditions Bayard.

 

En Arden, Mathilde Hug

En arden par Hug

Une compagnie de théâtre monte Macbeth, la police blesse à mort un jeune garçon et des émeutes éclatent dans Paris. Alors que son couple bat violemment de l’aile, Julie lit Shakespeare, se languit de son amant et retrouve son amie Sophia en soirée. Privé et politique sont les deux faces de la même pièce, en constante correspondance ; ils font d’En Arden le tiers lieu au sein duquel Julie, héroïne toute contemporaine, joue les équilibristes.
Mathilde Hug compose ici un premier grand roman féministe, dans lequel elle réussit à harmoniser le tragique propre à l’époque, les outrances médiatiques, les élans du désir, l’onirisme des parrainages littéraires avec les drames de l’intime.

Gorge Bleu – 252 pages – Broché (17€)
Illustration de couverture : Christelle Diale

AVIS

J’ai tout de suite été séduite par la couverture poétique et onirique qui laissait présager un texte tout en délicatesse.

Et c’est exactement ce que j’ai trouvé dans ce roman, du moins dans la forme, puisque le fond se concentre sur des thématiques sociétales fortes et importantes. Ainsi, les nombreuses références littéraires et les pensées et états d’âme de Julie mettent en lumière une actualité brûlante et des schémas de pensées archaïques, certaines issues du colonialisme et du patriarcat. Des pensées délétères et des préjugés qui égratignent chaque jour un peu plus le vivre-ensemble et menace d’imploser à chaque moment. C’est d’ailleurs dans un certain climat de tension que nous évoluons, des échauffourées ayant éclaté après l’interpellation d’un lycéen qui a mal tourné. Un drame qui ne sera pas sans faire écho à d’autres, ceux-là bien réels…

Si Julie nous semble évoluer dans son monde intérieur, elle se prend la réalité en pleine face : son couple est une vaste fumisterie, les sourires sont parfois un moyen détourné d’obtenir ce que l’on souhaite, le monde est injuste, le sexisme et le harcèlement de rue, une réalité, et la France pas forcément ce pays de tolérance qu’il se targue d’être. Mais alors qu’elle s’informe, s’indigne et essaie de comprendre, son compagnon se contente d’un cynisme propre à une certaine élite intellectuelle qui semble parfois déconnectée des drames du quotidien, préférant s’enfermer dans des idées et postures bien plus confortables. Mais jusqu’à quand peut-on faire la sourde oreille et rester en retrait du monde ? Jusqu’à quand peut-on prétendre ignorer que la politique d’intégration défendue par le modèle républicain français se soit transformée, au fil du temps, en une injonction à subir la discrimination en silence ? Comment peut-on laisser le racisme gangréner les esprits et les injustices durablement s’établir ?

La dénonciation du racisme et de l’hypocrisie autour de la question tient une place importante dans le roman, mais l’autrice évoque également les discriminations envers les femmes, mais surtout le rôle et la place que la société leur a assignés. Injonctions à se taire, injonctions à paraître, injonctions à enfanter, mais pas à explorer sa sexualité sous le prisme du plaisir… Difficile de dire les femmes libres ! N’oublions pas non plus la manière dont leur présence dans la rue est bafouée et soumise aux regards des hommes qui se sont approprié l’espace public : sifflement, insultes, regards salaces, frottements… Quand on est une femme, et quoi qu’on puisse faire, on est certaine d’y être confrontée à un moment de sa vie, plus probablement tout au long de sa vie.

Mais, peut-être pire, cette oppression et étouffante domination ne se limitent pas à la rue. Combien de femmes n’ont-elles pas pu ou osé dire non à leur compagnon, petit ami ou mari ? Combien doivent encore subir le mépris quotidien et ces petites phrases destinées à les remettre à leur place ? Combien se sont laissées prendre dans les filets d’un manipulateur ?

En parallèle de ces thématiques, on suit les coulisses d’une pièce de théâtre que tente de mettre en scène Thomas, avec l’aide de Julie. Mais entre les doutes personnels de l’homme, ses propres barrières mentales et les conflits entre les acteurs, la situation est loin d’être reposante. Cet interlude dans le monde du spectacle avec son aura toute shakespearienne m’a bien plu et offre une vision réaliste, et non idéaliste, du processus créatif et de ses difficultés… J’ai également apprécié la subtilité avec laquelle théâtre au sens strict du terme et théâtre de vie se fondent dans une mélopée grinçante.

Si l’écriture est puissante, poétique et belle à la fois et les différentes thématiques intéressantes, notamment par toutes ces réflexions et prises de conscience qu’elles suscitent, du racisme à la « puissance du masculin » en passant par tous ces doutes qui forment les personnalités, ce texte pourra surprendre. Car, du moins pour moi, on est bien plus à la croisée de l’essai et du roman que de la pure œuvre de divertissement. Un mélange audacieux, très bien amené, et plutôt percutant, qui a bien fonctionné sur moi, mais qui ne convaincra pas forcément les lecteurs en quête d’une simple histoire, et non d’une œuvre mêlant avec un certain sens de l’à-propos trajectoire individuelle et débâcle collective.

En conclusion, En Arden fait partie de ces textes forts, portés par une belle et délicate plume, qui bousculent les certitudes et poussent les lecteurs à s’interroger sur leurs propres croyances et le miroir déformant à travers lequel ils en sont venus à les façonner. Engagé, et par certains aspects militant, voici un ouvrage qui ne laissera personne indifférent, et dont la puissance réside, entre autres, dans la manière dont il fait le parallèle entre littérature, crises existentielles et drames actuels.

« J’écoute le bruit qui gonfle, qui ondule, qui se retire et qui revient, tapageur, violent. « 

Je remercie Babelio, Mathilde Hug et les éditions Gorge Bleu pour m’avoir envoyé ce livre en échange de mon avis.

Félines, Stéphane Servant #PLIB2020

Félines | rouergue

Personne ne sait exactement comment ça a commencé. Ni où ni quand d’ailleurs. Louise pas plus que les autres. Ce qui est sûr, c’est quand les premiers cas sont apparus, personne n’était prêt et ça a été la panique. Des adolescentes qui changeaient d’un coup. Des filles dont la peau se recouvrait de… dont les sens étaient plus… et les capacités… Inimaginable… Cela n’a pas plu à tout le monde. Oh non ! C’est alors qu’elles ont dû se révolter, être des Félines fières et ne rien lâcher ! Après Sirius (prix Sorcières 2018), Stéphane Servant revient avec un roman coup de poing.

Éditions du Rouergue (21 août 2019) – 464 pages – Broché (15,80€) – Ebook (10,99€)
#ISBN9782812618291 #PLIB2020

AVIS

Vu les avis assez contradictoires, Félines me faisait un peu peur. Mais fort heureusement, dès les premières pages, l’auteur avait gagné une lectrice avide de découvrir son roman prenant la forme d’un témoignage fictif, celui de Louise. J’ai adoré me plonger dans la vie de cette adolescente cabossée par la vie qui, deux ans après un accident lui ayant fait perdre sa mère et sa popularité, doit affronter une nouvelle épreuve : sa mutation. Un phénomène inattendu et inexplicable recouvrant progressivement les jeunes filles de poils et les dotant de meilleurs sens. Dans une société où les poils demeurent tabous, voilà une transformation qui ne passe guère inaperçue, a fortiori quand elle est instrumentalisée par des fondamentalistes qui voient en cette évolution une manière d’abrutir et de contrôler les masses jouant sur cette peur ancestrale et profondément ancrée de la différence.

Les adolescentes ne sont donc plus des jeunes filles, ce ne sont plus les enfants de parents censés les soutenir et les aimer inconditionnellement, ce ne sont plus des sœurs ni des amies ou des petites amies… Non, ce sont des dépôts de Satan qu’il convient de traquer, de parquer, de châtier et d’éduquer comme les animaux qu’elles sont devenues. Voici la position défendue par les extrémistes de La ligue de la Lumière qui, pour notre plus grand écœurement, gagne en puissance jusqu’à atteindre les plus hautes sphères du pouvoir. De manière explicite, l’auteur reproduit ce dont notre Histoire a déjà été le témoin. Et ça marche parce qu’il suffit de regarder autour de nous pour se rendre compte que cette même haine de l’Autre et de ce qui est différent de nous est encore fortement ancrée dans le cœur et le corps des hommes.

Les réactions auraient-elles été aussi extrêmes et violentes si le phénomène avait concerné les hommes ? Peu probable parce que les dirigeants, la plupart du temps masculins, auraient veillé à changer les règles pour protéger leur position et leurs acquis. Mais ici, on parle de femmes, cette catégorie de la population qui n’a pas le droit à l’erreur, qui ne doit pas faire de vague et dont le corps est soumis constamment aux jugements et aux diktats de la société. Il se dégage donc de ce roman un message féministe fort auquel j’ai été particulièrement sensible et que je trouve très important, notamment si l’on considère le lectorat visé par cette publication. J’ai également apprécié la solidarité féminine qui se développe entre les Félines, condition sine qua non pour leur assurer une place au sein d’une société qui les rejette.

Ni monstres ni Obscures, les Félines sont juste des jeunes filles qui ont vu leur corps changer et leurs capacités évoluer, mais qui conservent le droit d’exister, d’aimer et de vivre leur vie sans être ostracisées ni violentées. Devant les injustices qu’elles subissent, les Félines vont peu à peu se réunir, se rebeller et s’opposer aux autorités… Certaines se montreront plus féroces que d’autres, mais Louise fera de son mieux pour leur éviter de tomber dans cette violence à laquelle on essaie de les acculer afin de pouvoir les exterminer en toute impunité en raison de leur « dangerosité ». J’ai apprécié la manière dont l’auteur nous montre le cercle vicieux que certains peuvent mettre en place, avec le soutien des médias contents de faire du sensationnalisme et donc de l’audimat, pour justifier l’usage de la force et créer un profond clivage au sein de la population… La société se divise d’ailleurs ici rapidement entre Félines et humains, entre créatures de l’enfer et enfants de Dieu selon La Ligue de la Lumière, une organisation qui utilise le prétexte de la religion pour asservir et tuer.

Fort heureusement, tout le monde ne cède pas à la haine ni à la peur. À cet égard, j’ai adoré la famille de Louise, et en particulier son petit frère qui se révèle des plus attendrissants. Pour ce dernier, peu importe que sa sœur ait gagné une pilosité importante, elle reste la même personne, celle qui joue avec lui, l’emmène à l’école et lui raconte des histoires le soir. Et puis c’est doux les poils, non ? Quant à son père, bien que dépassé par la situation, il fera de son mieux pour aider et soutenir Louise comme tous les parents devraient le faire, ce qui est loin d’être le cas que ce soit dans le roman ou la réalité. Regrettant que les parents soient bien souvent défaillants ou absents dans les romans young adult, cette figure paternelle, bienveillante et aimante, m’a beaucoup touchée.

J’ai également apprécié Tom, un jeune homme stigmatisé, non pas en raison d’un système pileux hyperactif, mais de sa différence, de sa sensibilité, de son amour des livres, de son amour des histoires d’amour, de son amour des hommes, de son embonpoint…Ce personnage, en plus d’être émouvant et de soutenir inconditionnellement Louise, permettra à l’auteur d’aborder la notion d’amour qui peut être protéiforme, de genre, mais aussi l’importance de laisser chacun être soi sans tenter de l’enfermer dans des cases.

J’aurais peut-être aimé que ces thèmes soient un peu plus développés, mais devant la multiplicité des thématiques abordées, je comprends qu’il ait fallu opérer des choix. Car en plus du racisme et de la méfiance envers les Félines qui traduit surtout celle envers les femmes qui osent se démarquer des carcans de la société, le roman interroge la notion de liberté et de désobéissance civile, et évoque des thèmes comme le harcèlement scolaire, le viol et la culpabilisation des victimes, la question des réfugiés qui sont traités de manière abjecte et avec un manque d’humanité flagrant, les mécanismes de la propagande et le rôle des médias, la manière dont un contexte socio-économique difficile peut servir de terreau à la haine…

Les personnages secondaires et les thématiques abordées sont donc intéressants, mais c’est le travail réalisé sur la personnalité de Louise qui m’a le plus agréablement surprise. Cette jeune fille fait montre, dès le début du roman, d’un sacré recul sur sa vie d’avant l’accident l’ayant fait tomber de son piédestal et de sa vie de petite princesse capricieuse et odieuse. On l’entend nous parler de cette adolescente méchante et superficielle qu’elle était tout en découvrant la jeune fille courageuse, forte et battante qu’elle est devenue. Le jugement sans concession de Louise sur sa vie d’avant la rend assez sympathique malgré un certain manque de chaleur dans la manière dont elle nous raconte son histoire. Cela m’a d’ailleurs un peu perturbée en début de lecture puisque j’ai eu l’impression que Louise ne parlait pas de sa vie, mais de celle de quelqu’un d’autre. Mais la pertinence du ton de la narration a fini par s’imposer à moi parce que l’histoire de Louise, ce n’est pas que la sienne, c’est un peu celle d’Alexia, de Fatia, et de toutes ces Félines, anonymes ou non, mortes au combat ou bien décidées à se battre pour revendiquer le droit d’exister !

Tout au long du livre, on apprend d’ailleurs à connaître certaines Félines comme La Rouquine et Fatia qui sont celles qui m’ont le plus marquée. La première en raison de sa personnalité et de son altruisme malgré les circonstances, et la seconde pour sa révolte qu’elle porte haut et fort comme pour faire un pied de nez à tous ces hommes et ces humains qui la rejettent, elle et ses sœurs, pour ce qu’elles sont. Louise et Fatia sont un peu les exacts opposés, mais chacune aura une certaine influence sur l’autre : Fatia donnera l’inspiration et le courage à Louise de se battre et Louise insufflera à Fatia un peu d’espoir quant à l’humanité. Et vu les actes de certains « hommes », de l’espoir, il en faudra !

Quant à la plume d’auteur, agréable et immersive, elle permet de se plonger sans réserve dans l’histoire, de vivre de l’intérieur le combat de Louise et de ses sœurs, de ressentir toute l’injustice de la situation… Le roman se lit donc tout seul, presque en apnée, tellement il est difficile de lever le nez du livre une fois les premières lignes avalées. Il faut dire qu’en plus de thématiques sociétales fortes, le roman bénéficie d’un bon rythme, les événements s’enchaînant rapidement et l’action étant omniprésente. Les instants émouvants de vie, d’amitié et de complicité alternent avec des moments plus durs, ce qui apporte un certain sentiment d’urgence et donne l’impression presque oppressante que tout peut basculer d’un moment à l’autre…

En conclusion, Félines fut une lecture pleine d’intelligence qui, sous couvert d’un phénomène extraordinaire et inexpliqué, permet de soulever des questions importantes autour de thématiques sociétales fortes allant de l’oppression des femmes au racisme en passant par l’extrémisme religieux. Immersive, haletante, et parfois choquante de réalisme, cette lecture ravira les lecteurs en quête d’une aventure rythmée et sous tension dans laquelle l’humanité s’apprête à affronter son plus gros changement. Plus qu’une révolte, la révolution Félines est en marche, et rien ne pourra l’arrêter !

Le noir entre les étoiles, Stefan Merrill Block

Dix ans après une terrible tuerie dans son lycée, Oliver Loving est toujours plongé dans un coma profond. Brisée par le drame, sa famille s’est désunie : son père, Jed, un artiste raté, a trouvé refuge dans l’alcool, et sa mère, Eve, s’obstine à garder espoir, refusant que son fils soit débranché. Quant à Charlie, leur cadet qui se rêve écrivain, il a quitté le Texas pour vivre librement son homosexualité à New York et fuir l’ombre pesante de son grand frère. Mais lorsqu’un nouvel examen révèle chez Oliver les signes d’une activité cérébrale, tous trois se retrouvent à son chevet, dans l’espoir d’avoir enfin une réponse à toutes leurs questions.

Après le succès d’Histoire de l’oubli, Stefan Merrill Block signe un roman bouleversant sur la famille, la fin de vie et la résilience. Alternant subtilement les points de vue, Le noir entre les étoiles interroge de manière intime l’expérience du traumatisme et aborde une question essentielle : qu’est-ce qu’une vie digne d’être vécue ?

Albin Michel (5 février 2020) – 448 pages – Broché (22,90€) – Ebook (15,99€)
Traduction : Marina Boraso

AVIS

Il y a dix ans, Hector Espina ouvre le feu dans le lycée d’une petite ville du Texas faisant plusieurs morts et un blessé grave. Pas vraiment vivant, mais pas tout à fait mort, Olivier Loving est, depuis ce drame, plongé dans le coma. Une vie en suspens, entre l’espoir d’une mère qui refuse de lâcher prise et le dépit du corps médical qui a arrêté de croire à un potentiel miracle, du moins, jusqu’à ce qu’un examen vienne semer le doute…

Derrière ce drame qui relance l’éternel débat américain sur la libre circulation des armes, l’auteur aborde avec beaucoup de sensibilité et de retenue, cette question délicate de la vie et de la fin de vie, de l’acharnement thérapeutique, et de cet amour familial qui, sans le vouloir, dévie et flirte dangereusement avec la maltraitance... Garder espoir malgré les avis médicaux pessimistes et se raccrocher au moindre geste, même automatique, semble terriblement humain, mais quand devient-il nécessaire d’accepter l’inacceptable et de laisser partir un corps qui abrite les derniers fragments et vestiges d’une vie qui n’est plus ?

Il n’y pas de réponse idéale ou toute faite, chaque situation étant différente… Mais plus les pages défilent, plus on en vient à se demander ce qui serait le pire : que le corps d’Olivier ne soit qu’une coquille maintenue artificiellement en vie depuis une décennie ou que l’esprit de l’adolescent ait été présent, même par intermittence, dans cette prison de chair et de sang infranchissable dans laquelle il aurait été emmuré vivant et impuissant… Et si Olivier pouvait faire entendre sa voix, que préférait-il : qu’on le maintienne en vie coûte que coûte ou qu’on le laisse enfin partir ? Une question qui hante le lecteur et qui, petit à petit, vient faire son chemin dans le cœur de sa famille…

L’auteur n’émet jamais de jugement de valeur sur tel et tel comportement, mais fait défiler sous nos yeux le passé et le présent d’une famille touchée par un drame dont il est bien difficile de se relever. Il alterne ainsi les points de vue et les époques nous permettant de prendre toute la mesure des douleurs, des désillusions, des espoirs, des secrets, des peines, des doutes, des forces et des faiblesses de personnes ni pires ni meilleures que les autres… La famille Loving n’était pas une famille foncièrement heureuse, mais elle n’était pas non plus malheureuse. Juste une famille américaine moyenne vivant dans une ville entachée par un racisme latent et toléré…

La tuerie du 15 novembre, en plus d’avoir endeuillé des familles, a marqué la mort d’une ville entière devenue ville fantôme. Certaines personnes ont ainsi instrumentalisé ce lugubre événement pour distiller haine, peur et rancœur envers les non-blancs qui ont fini par quitter cette terre inhospitalière… L’origine du tueur a donc servi de détonateur à une situation déjà explosive et marquée par de fortes tensions entre la communauté blanche et la communauté hispanique. Mais n’est-ce pas trop facile et réducteur d’imputer un acte aussi barbare que l’assassinat prémédité de personnes sans défense à l’origine ethnique d’une personne ? Quelle est la vraie raison de ces meurtres ? Y en a-t-il vraiment une ? Le drame aurait-il pu être évité ? Quelques questions, parmi d’autres, qui vous feront tourner les pages rapidement d’autant que l’auteur distille au compte-gouttes les informations permettant de recoller les morceaux du puzzle.

En parallèle, grâce à des retours dans le passé, on apprend à mieux connaître Olivier, un bon fils proche de sa mère, un adolescent timide, sensible, réservé, poète et quelque peu rêveur. Lors des passages qui lui sont consacrés, l’auteur s’adresse à lui avec un « tu » qui donne corps à cet adolescent, jamais devenu homme, qui nous semble déjà loin… Se dévoile aussi sa famille, une famille qui s’est délitée sous le poids de la douleur : un père dont le coma de son aîné a aggravé l’alcoolisme, une mère dévouée mais centrée sur le fils qui lui échappe sans considérer celui qui lui reste, et un frère, Charlie, dont la tentative d’émancipation à New York ne semble pas lui avoir apporté la paix à laquelle il aspirait. Mais comment prendre de la distance avec l’histoire familiale quand sa seule ambition dans la vie est de la retranscrire dans un roman ?

Le dialogue entre les différents membres de cette famille n’est pas toujours aisé, mais l’on comprend que chacun d’entre eux a sa propre manière d’affronter la situation. Entre dévotion quasi obsessionnelle et comportements compulsifs, fuite ou apparente indifférence, les réactions sont variées et parfois déroutantes pour le témoin extérieur… Si j’ai ressenti un profond sentiment d’empathie pour cette famille,  je ne me suis pas sentie reliée à elle, peut-être parce que l’auteur garde une certaine distance avec ses personnages. Cela se traduit par une narration puissante, poétique, imagée, mais qui ne verse jamais dans le pathos ni dans le sentimentalisme. Cette distanciation volontaire m’a semblé nécessaire pour supporter une histoire qui peut se révéler intense et difficile même si la lumière n’est jamais loin de l’obscurité.

En conclusion, en alternant les points de vue et en faisant des allers-retours réguliers entre présent et passé, Stefan Merrill Block nous offre un texte d’une profonde humanité mettant en parallèle les espoirs et les désillusions d’une famille dispersée par le drame et la dislocation d’une ville gangrénée par la haine et la méfiance. La résilience, le questionnement autour de la notion de vie et de fin de vie, les relations familiales, le racisme… sont au cœur d’une histoire émouvante et puissante qui devrait vous faire réfléchir et vous toucher au plus profond de vous-mêmes. Intense, poétique et brutal à la fois, voici un roman que je ne suis pas prête d’oublier !

Picabo River Book Club

Merci aux éditions Albin Michel et à Léa pour cette lecture réalisée dans le cadre du groupe FB Picabo River Book club.