Camarade Wang achète la France, Stéphane Fière

Camarade Wang achète la France -

Je remercie Lecteurs.com et les éditions Phébus pour la découverte de Camarade Wang achète la France de Stéphane Fière.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Wang Desheng, vice-Ministre du Commerce de la République populaire de Chine, est en visite en France. Sa garde rapprochée ? Huit collaborateurs et six très jolies camarades de lit. Son objectif ? Faire ses courses dans le pays, comme dans un vaste discount center. Rien ne l’arrête, et surtout pas les scrupules. Ni le peu de résistance de ses interlocuteurs français. La délégation profite allègrement de leur cupidité pour acheter entreprises, hôtels, terres agricoles…

Jusqu’à ce qu’une belle universitaire croise la joyeuse équipe. Elle rêvait d’être interprète, juste le temps d’une cérémonie. Mais quand les raviolis à la chair de crabe sont délectables, on n’hésite pas à se resservir.

Après vingt ans dans le monde chinois, Stéphane Fière nous offre une satire experte. De quoi rire à gorge déployée mais aussi frémir. Et si c’était là notre réalité ?

  • Broché: 240 pages
  • Editeur : PHEBUS EDITIONS (7 janvier 2016)
  • Prix : 19€
  • Autre format : ebook

AVIS

J’ai un avis assez mitigé sur cette lecture que j’ai appréciée sans être particulièrement emballée. Il faut dire qu’à la lecture du résumé, je m’étais attendue à un roman complètement loufoque qui part dans tous les sens. Or, si le cynisme est bien présent, il manque à mon goût de panache. Stéphane Fière est presque resté trop sage dans ses propos et avec son personnage de Wang, vice-Ministre du Commerce de la République populaire de Chine. J’avais en effet espéré un peu plus de situations loufoques voire de quiproquos culturels qui ne soient pas cantonnés au domaine financier.

Ce personnage, brut de décoffrage et peu avenant, possède deux choses très importantes en ce bas monde. Deux choses qui sont d’ailleurs très souvent liées : de l’argent et du pouvoir à moins que ce ne soit du pouvoir et de l’argent. Ces deux mots magiques lui ouvrent pas mal de portes que ce soit en Chine ou en France, pays dans lequel il a décidé de faire son marché ou, dit de manière plus politiquement correcte, d’investir. Car ne vous y trompez pas, derrière l’exubérance et la vulgarité se cache un homme intelligent qui pense économies d’échelle, marketing et bénéfices. Il apprendra néanmoins que la France n’est pas la Chine et que le « business » ne se fait pas forcément de la même manière ni à la même vitesse.

Pour faire efficacement son marché dans l’hypermarché discount à ciel ouvert qu’est la France, Wang se déplace avec une délégation, aussi bruyante que tape-à-l’œil, composée de personnes indispensables telles que des conseillers, des camarades de lit (sous-entendez des jeunes filles parfois non majeures qui assouvissent les pulsions de ces messieurs) et un traducteur français qui se révèle être le mari de la nièce de Wang. Petit détail qui explique son accession à cette fonction, car disons-le tout de suite, il ne brille pas par ses talents d’interprète. Tout ce beau monde, qui sera rejoint en cours de route par une nouvelle traductrice, va donc passer son temps à voyager à travers la France en vue de faire de nouvelles acquisitions dont on ne peut s’empêcher de questionner le bien-fondé. Ce schéma narratif finit par avoir un côté redondant qui est fort heureusement cassé par les pensées des personnages. En effet, l’auteur nous offre quelques incursions dans la tête de certains personnages à travers de longs passages sans ou avec très peu de ponctuation. Si cela peut sembler étrange au premier abord, j’ai apprécié le procédé qui donne du rythme au récit et permet de se rapprocher de personnages pas forcément très attractifs.

L’auteur, qui connaît particulièrement bien le monde chinois, se joue volontairement et grossièrement des clichés que nous pouvons avoir sur les Chinois, mais aussi des clichés que ces derniers peuvent avoir sur nous. D’ailleurs des clichés, il y en a dans tout le roman que ce soit sur la manière de se comporter des Chinois lors des déplacements ou dans les relations d’affaires, leur petite tendance à l’espionnage industriel, leurs tentatives d’acheter progressivement tout ce qui fait la richesse de notre patrimoine culturel et économique, leur manque cruel de classe et de savoir-vivre, les tentatives plus ou moins voilées de corruption… Mais pas d’inquiétude, l’image de la France n’est pas en reste avec des politiciens qui baissent leur pantalon devant l’appât des gains, les traditionnelles grèves (on est un pays de fainéants ou on ne l’est pas), les retards dans les trains, les festifs bruits de kalachnikov à Marseille…

Si cette avalanche de stéréotypes poussés à l’extrême fera grincer quelques dents, il faut garder en tête que la surenchère est volontaire. L’auteur nous offre ainsi une satire avec deux mondes que tout oppose et dont la rencontre frontale fait quelques remous. Mais le principal intérêt de ce roman, du moins en ce qui me concerne, c’est qu’il met parfaitement en lumière la peur et les fantasmes que la Chine peut susciter dans des pays comme la France et, de manière plus générale, la mondialisation perçue par bien des personnes comme une menace. À travers Wang, c’est presque une Chine impériale toute puissante que l’on découvre. Une Chine qui peut acheter tout ce qui lui fait envie dépossédant la France de ses plus beaux atours. Une idée que certains médias se plaisent à entretenir. Alors que la Chine investisse dans notre pays, c’est un fait, qu’elle nous colonise, une exagération parfaitement exploitée par l’auteur à l’humour plutôt corrosif.

En rédigeant cette chronique, je me rends compte que le livre m’a fait passer un bon moment, mais qu’il m’a manqué un personnage sur lequel m’appuyer, une figure sympathique qui m’aurait donné envie de m’intéresser à sa vie et à ses aventures. Or, et c’est un choix que je comprends, l’auteur ne nous présente que des personnages caricaturaux et égocentriques auxquels je n’ai pas réussi à m’attacher. Au cours du livre, un nouveau personnage va heureusement prendre plus d’importance et apporter une nouvelle dynamique à l’histoire. Le personnage est en outre intéressant pour les questions qu’il permet aux lecteurs de se poser notamment sur la notion de morale qui semble un concept à géométrie variable au sein de la délégation. D’ailleurs, à cet égard, je dois dire que la fin est glaçante !

Pour conclure, à l’instar de l’illustration de couverture, Camarade Wang achète la France est une lecture atypique qui vous fera aller à la rencontre de personnages peu attachants, mais d’une exubérance qui prête à sourire. D’ailleurs, tout au long de votre lecture, la plume de l’auteur, cynique à souhait, vous arrachera indubitablement quelques sourires voire quelques rires. S’il m’a manqué la présence d’un protagoniste sympathique envers lequel j’aurais pu ressentir de l’empathie, j’ai néanmoins passé un moment de lecture plaisant. Alors si vous aimez vous jouer des clichés et avez envie de vous poser quelques questions sur la morale et le pouvoir de l’argent, ce roman est fait pour vous.

Envie d’acheter Camarade Wang achète la France de Stéphane Fière ?

La Couleur du lait, Nell Leyshon

La Couleur du lait -

J’ai lu La Couleur du lait de Nell Leyshon dans le cadre du Club de lecture du Petit Pingouin Vert. Pour rappel, l’idée de ce club sur Facebook est de lire un livre sélectionné suite à un vote des membres puis d’échanger autour de cette lecture commune.

Ce livre est le premier sélectionné par les membres du club.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

En cette année 1831, Mary, une jeune fille de 15 ans entame le tragique récit de sa courte existence : un père brutal, une mère insensible, en bref, une banale vie de misère dans la campagne anglaise du Dorset.
Simple et franche, mais lucide et entêtée, elle raconte comment, un été, sa vie a basculé lorsqu’on l’a envoyée chez le pasteur Graham, pour servir et tenir compagnie à son épouse, une femme fragile et pleine de douceur. Avec elle, elle apprend la bienveillance. Avec lui, elle découvre les richesses de la lecture et de l’écriture… mais aussi obéissance, avilissement et humiliation. Finalement l’apprentissage prodigué ne lui servira qu’à écrire noir sur blanc sa fatale destinée. Et son implacable confession.

  • Broché: 176 pages
  • Editeur : Phébus (28 août 2014)
  • Prix : 17€
  • Autres formats : Poche, Ebook

MON AVIS

Je vais commencer tout de suite cette chronique en présentant la principale faiblesse de ce livre qui, paradoxalement, est également sa principale force. En écartant d’emblée toute schizophrénie de ma part, je vais vous expliquer mon point de vue.

Ce livre est supposé transcrire les propos d’une jeune paysanne qui a appris à lire et à écrire depuis peu. Cela signifie concrètement une écriture « verbale » : le roman est écrit de manière très orale, la jeune femme s’exprimant à l’écrit comme elle le ferait à l’oral. Si on ajoute une éducation paysanne laissant peu de place à l’instruction, cela donne une grammaire très approximative, une orthographe à vous faire saigner les yeux et une syntaxe que nous qualifierons pudiquement d’originale.

Il est ainsi difficile de lire ce roman si vous faîtes, même si ce n’est qu’un peu, attention au français et à la qualité de la plume d’un auteur. Pour ma part, j’ai dû m’y reprendre à deux fois avant d’avancer dans ma lecture de La Couleur du lait. Pour y arriver, je ne peux que vous conseiller de lire au minimum une vingtaine de pages d’un coup car au bout d’un moment, votre cerveau arrive à passer outre le massacre de la langue pour vous plonger dans l’histoire.

Ce choix d’écriture qui, je le crains, a et fera abandonner certains lecteurs, se révèle d’un autre côté plutôt judicieux. Il aurait été peu crédible voire grotesque qu’une personne maîtrisant à peine la lecture et l’écriture se mette à écrire son histoire à la manière de Proust. La spontanéité de la narration avec ses nombreuses erreurs de français permet donc de rester fidèle au personnage de Mary. Cela ajoute même un côté enfantin qui contraste avec les épreuves de la vie que la jeune fille subit soulignant par là même le côté dramatique de sa situation.

La manière très simple dont Mary évoque son histoire la rend poignante. Loin de se plaindre ou d’égrener des jérémiades, Mary raconte juste les événements tels qu’ils se sont passés de son point de vue. Elle n’essaie pas de se faire passer pour une victime ou d’attendrir. Elle raconte, point! Derrière sa répartie et sa manière sans ambages de parler et donc d’écrire, Mary fait preuve en outre d’une forme d’intelligence et d’un certain bon sens paysan. Pour ma part, tout cela ne l’a rendue que plus attachante.

Soutenu par le style de narration simple et épuré de toute fioriture littéraire tout comme la vie de Mary l’est de poésie, La Couleur de lait permet de saisir la dureté de la vie quotidienne des paysans et surtout des femmes dans la campagne anglaise des années 1830. Ce roman a ainsi le mérite d’interpeller le lecteur faisant de ce dernier le témoin impuissant d’une situation révoltante.

En conclusion, une fois que l’on s’accoutume à l’orthographe et à la syntaxe à rendre chauve un Académicien, force est de constater que ce petit roman vaut la peine d’être lu. Poignant, il ne laissera aucun lecteur indifférent d’autant que Nell Leyshon a très bien soigné la fin.