L’adieu à Camille, Guy-Roger Duvert

Couverture L'Adieu à Camille

Installé depuis deux ans à la PJ de La Rochelle après avoir fui la capitale, le capitaine Gabriel Podilsky gère son deuil aussi bien que possible, ayant préféré s’aider de récentes technologies révolutionnaires là où d’autres se laissent tomber dans la dépression ou dans l’alcoolisme. Enclin aux relations conflictuelles, à la mauvaise foi et à un certain cynisme, ses rapports avec ses collègues se sont vite montrés compliqués, mais ne l’ont pas empêché de gagner une légitimité certaine sur place.

Lorsqu’on l’envoie enquêter sur la mort d’une actrice hollywoodienne venue tourner un long métrage international sur l’Île d’Aix, il n’est pas surpris d’y trouver des histoires de sexe, de drogue, de pouvoir et d’argent. Il l’est déjà beaucoup plus en découvrant que la même technologie dont il profite s’avère possiblement liée au meurtre. Il lui faut vite dénouer l’affaire, car pendant ce temps, les morts s’accumulent.

Auto-édité – (3 juin 2021) – 278 pages – 19,99€

AVIS

C’est toujours avec plaisir que je me lance dans un livre de Guy-Roger Duvert à la plume particulièrement visuelle et cinématographique, ce qui n’est guère étonnant, l’auteur étant également réalisateur. Un amour pour le septième art que l’on retrouve ici, car s’il situe son intrigue sur l’Île d’Aix, c’est au cœur du tournage d’une production hollywoodienne qu’il nous plonge avec un sens du réalisme plus que convaincant. Une production quelque peu mise à mal par le décès de son actrice principale qui, à défaut d’avoir été appréciée de son vivant par les membres du tournage, était douée devant une caméra.

Bête accident comme chacun semble le penser ou meurtre ? C’est pour le déterminer que le capitaine Gabriel Podilsky de la PJ de La Rochelle, et le lieutenant de gendarmerie Beltiers sont envoyés sur place. J’ai apprécié de découvrir aux côtés des deux enquêteurs les dessous d’un plateau de tournage, la hiérarchie nette et franche qui sépare les gros poissons du menu fretin, les différents corps de métier, le rôle de chacun, certains termes techniques, les tensions, les solidarités, les cancans… Mais ce qui fait tout le sel de cette enquête, en apparence classique, c’est la manière dont l’auteur nous place aux côtés du capitaine et de son coéquipier de circonstance qu’il aime à charrier. Mais rassurez-vous, ce dernier semble tout à fait capable de lui rendre la pareille.

En plus d’une relation assez sympathique et amusante à suivre, j’ai donc apprécié cette impression de suivre chaque étape de l’enquête, un peu comme si j’étais dans la tête de notre capitaine ! Une tête qu’il partage d’ailleurs avec Camille, son alter et ancienne collègue décédée en mission. Les alters sont des intelligences artificielles créées à partir du scan d’une personne vivante ou de souvenirs, avant d’être implantés. Certaines personnes peuvent également préférer se faire implanter une création originale répondant à ses attentes et à ses besoins, dans le respect de la loi et de certaines règles de déontologie. Un implanté communique via la pensée ou à voix haute avec son alter, qu’il peut faire taire et apparaître sur demande. Une possibilité que n’hésitera d’ailleurs pas à utiliser notre capitaine bien qu’en théorie, il ne soit pas autorisé à communiquer avec Camille durant son temps de travail.  Évidemment, ces intelligences artificielles ne sont pas figées dans le temps et évoluent au gré de leurs expériences, de leurs interactions, de leurs observations…

Ainsi si L’adieu à Camille est un roman policier classique au premier abord, il intègre quelques touches de science-fiction qui m’ont personnellement plu. Il faut dire que la science-fiction, c’est un genre dans lequel l’auteur excelle ! Il prouve ici qu’il est capable d’écrire des œuvres de science-fiction pure, mais aussi de mélanger habilement les genres pour proposer une histoire captivante et, comme toujours, porteuse de réflexion. Car, si l’entreprise Alter propose une technologie qui a de quoi faire rêver, bien qu’on regrettera une certaine inégalité d’accès en fonction de ses moyens, des questions quant aux limites et aux dangers de celle-ci ne manqueront pas d’être soulevées au cours de l’enquête.

Malgré les règles de sécurité instaurées, les alters ne peuvent-ils pas induire des pensées dangereuses chez leur hôte, voire des comportements immoraux et illégaux ? Moyen de lutte contre la dépression et les vices qui semble avoir fait ses preuves chez certains, ou outil qui tend à couper l’utilisateur d’autrui et à l’enfermer auprès d’une personne qui n’existe pas vraiment, mais dont la sphère d’influence est bien réelle ? Que l’on approuve ou non la conclusion du roman, force est de constater qu’elle soulève une réflexion pertinente, et dans une certaine mesure, vertigineuse quant aux implications pour l’humanité. Alors, si j’ai au début du roman souhaité qu’une telle technologie nous soit un jour proposée, j’avoue que ses potentiels dangers et détournements ont quelque peu freiné mon enthousiasme. Après tout, la manipulation est déjà bien assez présente dans les modèles économiques actuels sans qu’on ait besoin qu’elle soit directement implantée dans notre tête !

En ce qui concerne l’enquête, sorte de huis clos insulaire, je préfère rester vague, mais je peux néanmoins vous dire qu’elle se complexifie à mesure que l’on tourne les pages. La mort de l’actrice principale n’est pas le seul drame qui va venir entacher la production hollywoodienne et une île devenue bien menaçante… Entre les constatations d’usage, les interrogatoires, la plongée dans un monde à part avec ses codes, les vices de certains, les révélations et autres joyeuses découvertes… le capitaine et son coéquipier ne vont pas avoir le temps de s’ennuyer. Ni le lecteur d’ailleurs, car à peine une question survient qu’une autre se pose, le tout dans un climat étrange où le glamour est estompé par la mort, l’argent en trame de fond puisque drame ou pas « the show must go on », les petits arrangements avec la morale que l’on pense à la drogue ou à la présence d’un réalisateur connu pour ses comportements de prédateur sexuel… Mais que voulez-vous, il est « bankable » alors la santé physique et mentale des femmes avec lesquelles il travaille ne semble pas une priorité. Difficile de ne pas faire le lien avec une célèbre affaire impliquant un producteur américain. 

Si j’ai deviné l’une des révélations, mais pas le motif, cela ne nuit en rien au plaisir que l’on prend à suivre le cheminement de pensées du capitaine, ses hypothèses, ses doutes, les ponts qu’il fait entre la situation sur place et sa vie personnelle… Un plaisir d’autant plus grand que le personnage est finalement bien plus sympathique que la description des débuts ne le laisse présager. Certes, il a tendance à mettre les gens à distance en se montrant cassant, mais son humour m’a fait sourire et sa relation avec Camille le rend assez touchant. On sent que derrière le côté bourru, se cache un homme qui a du mal à se pardonner la mort de sa coéquipière, mais qui ne cherche pas à explorer plus que cela ses sentiments et sa douleur. Quant à savoir si faire son deuil à l’aide d’un double virtuel de la personne que Camille fut est sain, chacun se fera sa propre opinion. Pour ma part, j’ai apprécié la lucidité du capitaine sur son alter et l’efficacité avec laquelle il utilise cette technologie.

Un point m’a semblé au départ peut-être un peu gros, mais après réflexion, je ne peux que reconnaître qu’en l’état actuel du monde, il est finalement assez réaliste ! C’est peut-être ce qui rend le dénouement aussi marquant avec cette impression qu’il y a au-dessus de la toile une araignée intouchable prête à étendre son influence. En ce qui concerne la plume de l’auteur, elle se révèle, comme toujours, très agréable et facile d’accès, ce qui rend la lecture aussi rapide que facile, d’autant que le roman ne souffre d’aucun temps mort ni de détails inutiles.

En conclusion, fidèle à son habitude, l’auteur nous propose un véritable page-turner, qualification qui tient autant à l’intrigue en elle-même, une enquête policière sur une île qui se complexifie au fil des pages, qu’à une plume fluide, immersive et agréable. Mais ce qui fait l’originalité de ce roman policier est sa touche de science-fiction qui, en plus de s’intégrer avec beaucoup de réalisme à l’intrigue, soulève des questions intéressantes quant aux intelligences artificielles, leurs bienfaits, leurs dangers et leurs limites, tout en nous poussant à nous demander si le véritable danger provient de la technologie en elle-même ou de l’utilisation que certains en font ou aimeraient en faire…

Je remercie l’auteur de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

Je te vois, Clare Mackintosh

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Le jour où Zoe Walker découvre son portrait dans les petites annonces d’un journal londonien, elle décide de mener sa propre enquête. L’image floue n’est accompagnée d’aucune explication, juste d’une adresse internet et d’un numéro de téléphone. Pour les proches de Zoe, c’est la photo d’une femme qui lui ressemble vaguement, rien de plus. Mais le lendemain et le surlendemain, d’autres visages féminins figurent dans l’encart publicitaire.

S’agit-il d’une erreur ? D’une coïncidence ? Ou quelqu’un surveille-t-il leurs moindres faits et gestes ?

Audiolib (14 mars 2018) – 12 heures et 2 minutes – Autres formats : broché, poche, ebook

AVIS

L’autrice prend le temps de poser son intrigue nous permettant ainsi de faire connaissance avec les personnages et d’entrer dans leur intimité. Nous découvrons ainsi Zoe Walker, une femme lambda, employée de bureau et mère de deux enfants, dont la vie va être bouleversée par une découverte étrange : sa photo a été publiée, sans son consentement, dans les pages d’un journal londonien. Va découler de cette découverte une période de doute puis d’angoisse à mesure que cette femme avance dans l’enquête qu’elle mène pour découvrir le fin mot de l’histoire. Loin de n’être qu’une banale usurpation d’identité, elle va, en effet, découvrir que se cache quelque chose de bien plus terrible derrière ce vol de photo. Elle pourra heureusement compter, dans une certaine mesure, sur le soutien de la police et plus particulièrement, d’une jeune policière qui porte crédit à sa mésaventure. L’alternance des points de vue entre ces deux femmes est complétée par l’intervention plus sporadique du mystérieux personnage responsable de toute cette mystérieuse et dérangeante histoire d’annonce.

Alors que l’on aurait pu craindre quelques longueurs destinées à nous faire entrer de plain-pied dans la vie des personnages, l’autrice a su donner la juste dose d’informations : assez pour développer une certaine empathie, mais pas trop pour ne pas finir par crouler sous l’ennui. Il en ressort un rythme de lecture rapide d’autant que le suspense va crescendo et se révèle très bien dosé. Petit à petit, l’angoisse de Zoe s’intensifie et devient contagieuse au point d’avoir, comme celle-ci, parfois l’impression que quelqu’un nous observe.

L’autrice n’hésite pas non plus à jouer avec nos nerfs et ceux de son héroïne en nous mettant sur de fausses pistes. On finit donc par suspecter tout le monde ou presque. Dans cette histoire, le bénéfice du doute n’est pas vraiment permis d’autant que Zoe est plutôt du genre à se forger une opinion sur les gens dès le premier regard. Un trait de caractère qui m’a parfois incommodée, mais qui d’une part, rend le personnage assez humain, et d’autre part, n’est pas une mauvaise chose quand des inconnus vous traquent.

Au-delà de Zoe et des personnages gravitant autour de cette dernière, Kate, en charge de son affaire, se révèle également intéressante. On apprend à découvrir ses propres blessures et on loue son entêtement à faire de l’enquête concernant Zoe une priorité. Par l’intermédiaire de cette jeune femme têtue, mais pas entêtée, l’autrice évoque un sujet difficile, le viol, et la manière dont chacun réagit face à cette atrocité. Si j’ai compris l’incompréhension de Zoe face à la réaction d’une victime proche d’elle, j’ai apprécié que l’autrice pointe l’importance de laisser à chaque victime la possibilité de faire face à la situation comme elle le peut et/ou le souhaite sans jamais porter de jugement.

En plus de nous plonger dans une enquête angoissante, ce roman soulève des questions intéressantes et pertinentes autour des nouvelles technologies et de la place qu’elles prennent dans nos vies. D’ailleurs, à l’issue de ma lecture, je suis plus que contente de n’avoir jamais été fan du concept de partager des photos de moi à qui mieux mieux sur FB et autres réseaux sociaux. Clare Macintosh nous montre, en effet, que cette source de données personnelles n’est pas forcément toujours utilisée à bon escient… Usurpation d’identité et autres dérives pouvant sans crier gare vous tomber dessus !

Mais l’autrice aborde également avec un talent certain un autre sujet d’actualité et sur lequel, nous avons au niveau individuel, bien peu de pouvoir : l’omniprésence des caméras dans nos vies qui vont jusqu’à s’immiscer dans la sphère professionnelle. Il est vrai que l’Angleterre est connue pour avoir un système de vidéosurveillance très développée, mais la France n’échappe pas à l’engouement pour ce moyen de surveiller la population. Je ne nie pas l’utilité d’un tel système, mais je me pose depuis un certain temps des questions sur ses dérives et cette impression de ne plus pouvoir faire un pas dans la rue sans être filmée… Or ici, nous sommes clairement confrontés à ce que la vidéosurveillance peut donner quand elle est détournée et utilisée, dirons-nous, à des fins beaucoup moins nobles que la protection des citoyens….

C’est peut-être ce qui rend cette histoire aussi glaçante, le fait que bien qu’elle soit pure fiction, elle n’en demeure pas moins réaliste et, je n’en doute pas, réalisable ! Quant au côté glaçant, vous le retrouvez avec la fin qui ne devrait pas vous laisser indifférents. J’avais anticipé l’un des retournements de situation, mais je n’avais pas vu venir la révélation finale. Cette fin risque de me rester un bon moment en mémoire tellement elle m’a choquée et saisie d’effroi. Machiavélique, révoltante, effroyable… il n’y a pas à dire, c’est du grand art !

Je ne suis pas toujours convaincue par les voix des narrateurs et narratrices dans les livres audio, mais j’ai trouvé celle de Marcha van Boven parfaite et en totale adéquation avec le ton du roman. Alternant entre intonations sûres et fragilité dans la voix, la narratrice s’est complètement approprié le personnage de Zoe. En l’humanisant, elle a largement contribué à l’empathie que l’on ressent pour cette femme menacée par une force mystérieuse et anonyme. Autre point non négligeable, la narratrice a su transmettre toute la tension et l’angoisse qui se dégagent du récit. Cette expérience auditive a donc été très satisfaisante en ce qui me concerne.

En conclusion, à travers une enquête dont on colle petit à petit les morceaux comme on essaierait de reconstituer les pièces d’un puzzle, l’autrice nous plonge dans une intrigue angoissante dont l’issue machiavélique devrait vous laisser sans voix. Avec Je te vois attendez-vous donc à une histoire intense qui, en plus de vous faire passer par de multiples moments de doute, devrait également vous pousser à réfléchir sur ces nouvelles technologies qui ont envahi nos vies… pour le meilleur et pour le pire.