Ludwig et Beethoven, Mikael Ross

Ludwig et Beethoven par Ross

Petit-fils et fils de musicien, mais un père alcoolique et endetté qui veut surtout tirer profit de ses talents. Une mère aimante qui meurt quand il a dix-sept ans. Un talent brut extraordinaire mais une prime éducation musicale lacunaire. Compositeur révolutionnaire atteint de surdité précoce… Tout, chez Ludwig van Beethoven, relève d’une extrême dualité, d’un destin au mieux compliqué, au pire contrarié.
Mikael Ross raconte cette jeunesse d’un génie avec une énergie folle et une vraie virtuosité.

DARGAUD (23 avril 2021) – 196 pages – Papier (19,99€)

AVIS

Ne connaissant que les grandes lignes de la vie de Beethoven, je me suis plongée avec curiosité, et très vite délectation, dans Ludwig et Beethoven de Mikael Ross. Une BD ambitieuse, autant sur le fond que la forme, et de très belle facture proposée par les éditions Dargaud, qui ont veillé à offrir un écrin seyant à la magnificence d’un musicien et compositeur de génie, dont le nom seul suffit à enflammer les esprits.

D’ailleurs, enflammé, Beethoven que l’on découvre ici à l’âge de sept ans, avant de le suivre dans ses jeunes années, l’est assurément. Prompt à réagir à l’humour très terre à terre de ses deux frères, dont il demeure pourtant proche, et à une condition de misère empirée par un père violent, alcoolique, autoritaire et (auto)destructeur, Beethoven se laisse bien souvent emporter par un esprit créatif que ni les défaillances paternelles, ni les épreuves ne pourront entacher. Quand les bruits du quotidien sont, pour le commun des mortels, de simples sons, le jeune garçon a appris à écouter et à transformer le rythme de simples pas, ou encore le piaillement des oiseaux, en quelque chose d’autre. Une mise en forme et en musique du banal qui préfigure déjà du talent de l’artiste pour transformer la boue en or, et se nourrir d’expériences désagréables afin de proposer un art du rêve, une musique qui touche, et dans laquelle les auditeurs aiment à se perdre.

Ludwig et Beethoven, en voici un titre intrigant, mais surtout en voici un titre qui exprime à la perfection la dualité qui marquera la vie et la personnalité de Beethoven : pauvre, par sa famille, mais digne des plus grands par son art, sûr de lui et envoûtant sur scène, tétanisé par l’angoisse avant d’y entrer, longtemps soumis à la dictature d’un père autoritaire, mais ouvert aux idées de liberté et d’égalité venant de France, doux en amour, tyrannique avec certains… Il se dégage ainsi une certaine fragilité et complexité de cet enfant, que l’on voit devenir homme, qui alterne entre exaltation créative, parfois nourrie de sentiments amoureux, et périodes de doutes comme doivent, probablement, en connaître tous les artistes.

Bien que ce ne soit pas forcément le type d’illustrations que je favorise dans mes lectures, je reconnais avoir été séduite par le style de Mikael Ross, dont le caractère fougueux et assez libre convient à merveille à l’esprit de Beethoven. L’auteur/illustrateur restitue ainsi avec une force indéniable, et une grande acuité, les émotions et les différents états d’esprit qui traversent le musicien, mais aussi la puissance des envolées lyriques et symphoniques qui s’échappent du piano. Ce que Beethoven compose et joue, l’auteur s’évertue à nous le représenter, nous permettant ainsi, pendant un instant empli de magie, de nous échapper du quotidien pour entrer dans les rêveries d’un homme qui semble s’oublier dans la musique. La simplicité des traits, à l’esthétique assez caricaturale, permet, en outre, de se concentrer sur le plus important, les émotions et la musique, mais aussi les problèmes de l’homme derrière le génie, ceux-ci abordés non sans une pointe d’humour !

Piano, Ludwig, Beethoven

Mêlant avec brio fiction et réalité, le talent de l’auteur réside également dans sa capacité à s’appuyer sur un contexte historique riche pour faire briller un Beethoven nourri de toutes les expériences propres à son époque, à sa vie et à des rencontres plus ou moins marquantes. On découvre, par exemple, de quelle manière le soutien d’une très accueillante et avant-gardiste famille lui permit de s’élever malgré une situation familiale difficile, mais aussi l’influence bienfaisante et bienfaitrice d’Hayden, qui veillera, avec une certaine patience, à guider son protégé pour qu’il ne se laisse pas déborder par ses instincts, ses impulsions et ses doutes.

La vie de Beethoven, bien que pas toujours simple, fut exaltante et riche. Une richesse dont l’auteur semble avoir su tirer la quintessence, en ne sélectionnant et ne retranscrivant que des moments importants de la vie d’un artiste d’exception, qui s’est construit malgré ou à cause des circonstances. Ce parti pris rend la lecture immersive et fluide, puisqu’il n’y a aucun temps mort, mais je reconnais peut-être une certaine frustration à ne pas avoir eu un aperçu global de l’existence d’un homme bénie par la grâce, mais aussi touchée par la disgrâce.

Ne vous attendez donc pas ici à une biographie de Beethoven, ou à une sorte d’hommage exhaustif, mais bien à une plongée fascinante et immersive, entrecoupée d’ellipses temporelles, dans la vie d’un enfant prodigue devenu un artiste en proie aux doutes, et à un mal-être physique et mental parfaitement saisi et illustré par Mikael Ross. Un auteur/illustrateur possédant un style fougueux très expressif et quasi caricatural, un peu à la Joann Sfar, que l’on appréciera ou non, mais qui ne laissera personne indifférent, à l’image du très grand Ludwig van Beethoven, qui, grâce à sa passion, réussira à réconcilier Ludwig avec Beethoven.

Je remercie Babelio et les éditions Dargaud pour cette lecture reçue dans le cadre d’une masse critique Babelio.