La nostalgie du sang, Dario Correnti

Je remercie Babelio et les éditions Albin Michel pour m’avoir permis de découvrir les épreuves non-corrigées de La nostalgie du sang de Dario Correnti.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Une série de crimes sauvages bouleverse Bottanuco, une petite ville du nord de l’Italie. Des cadavres de femmes mutilées, des signes de cannibalisme, des aiguilles disposées comme dans un rituel magique et une mystérieuse inscription ensanglantée sur le lieu du crime : «ViVe». Alors que la police se perd dans des fausses pistes et que l’insaisissable meurtrier continue de frapper, deux journalistes enquêtent sur l’affaire : Marco Besana, un grand reporter menacé de retraite anticipée, et Ilaria Piatti, une stagiaire méprisée de la rédaction mais incroyablement douée pour traquer les coupables.
C’est Ilaria qui réalise qu’il pourrait s’agir d’un imitateur de Vincenzo Verzeni, le tout premier tueur en série italien à la fin du XIXe siècle. Qu’est-ce qui peut bien relier les victimes à ce tueur mort il y a plus d’un siècle ?
Une enquête à couper le souffle.

Albin Michel (29 mai 2019) – 528 pages –  Broché (22,90€) – Ebook (15,99€)
Traduction : Samuel Sfez

AVIS

Avec ses chapitres courts et rythmés, et une alternance présent/passé efficace, La nostalgie du sang est un thriller entraînant qui happe l’attention des lecteurs dès les premières pages. À mesure que l’on remonte la piste d’un tueur en série sanguinaire qui a la fâcheuse tendance de massacrer le corps de ses victimes avant de s’adonner au cannibalisme, on retrace l’histoire du premier tueur en série qui a sévi en Italie au XIXe siècle, Vincenzo Verzeni. Deux tueurs, deux époques différentes, mais un même mode opératoire. A-t-on affaire à un simple copycat ou à un individu avec ses propres motivations et/ou névroses ?

Une question, parmi tant d’autres, que ne pourront que se poser les deux journalistes en charge de l’affaire, Marco Besana, spécialiste des affaires criminelles et Ilaria Piatti, une stagiaire à l’avenir incertain, son contrat ayant pris fin sans qu’aucune proposition d’embauche ne lui ait été proposée. Il faut dire qu’en ces temps de restrictions budgétaires, une stagiaire mal fagotée, assez maladroite et dépourvue du fameux papier rose ne suscite guère d’enthousiasme parmi la direction…

Heureusement que la pugnacité d’Ilaria, sa capacité de travail prodigieuse (miracle de la caféine ?), son intelligence et ses talents de déduction n’échapperont pas à Besana qui finira par la prendre sous son aile. Tout au long de leur collaboration, il aura à cœur de lui apprendre les ficelles du métier et surtout, la nécessité de prendre de la distance… Une chose difficile pour la jeune femme qui reste hantée par un événement traumatisant de son passé. Celui-ci explique probablement son appétence, frisant parfois l’obsession, pour les affaires criminelles et son envie presque maladive de rendre justice aux victimes.

Une envie qui va fortement guider sa pratique du journalisme et que seul le côté plus rationnel et froid de Besana viendra contrebalancer. C’est que pour faire face aux scènes de crime, au sang, à toute cette haine, cette violence et cette folie humaine qu’un journaliste d’investigation côtoie dans sa carrière, il faut s’endurcir et bien avoir la tête sur les épaules. Question de survie, ce que va intégrer notre apprentie journaliste qui, petit à petit, va arriver à mettre de côté sa sensibilité à fleur de peau ! La condition sine qua non pour réussir dans ce métier pour lequel elle semble prédestinée…

La dynamique autour du duo Besana/Ilaria est intéressante, leurs différences de vie et de caractère les rendant parfaitement complémentaires. Si on a bien le schéma typique du protagoniste bourru qui a roulé sa bosse et du bleu au passé tourmenté qui fait ses armes, j’ai trouvé que le duo dégageait une certaine fraîcheur, peut-être en raison de la personnalité très fille d’à côté, limite empotée, d’Ilaria. Grande gaffeuse dans l’âme, j’avoue d’ailleurs avoir pas mal ressenti d’empathie pour cette dernière d’autant que son histoire familiale ne peut laisser indifférente. Quant à Besana, on le voit évoluer grâce à cette femme qui lui fournit l’impulsion nécessaire pour remettre de l’ordre dans une vie personnelle partie en déliquescence. 

L’enquête, quant à elle, est dans la lignée des bons thrillers, c’est-à-dire rythmée, efficace et sous tension. Le parallèle entre notre tueur en série et un tueur d’anthologie fait monter la pression et apporte pas mal de suspense. Mais petit à petit, l’auteur brouille les pistes et nous laisse entrevoir une autre réalité, celle d’une personne dérangée qui ne suit aucun agenda si ce n’est le sien. Devant l’accumulation des meurtres et cette impression d’un tueur tellement passe-partout qu’il en devient insaisissable, une certaine parano finit par s’installer… Après tout, le monstre pourrait se cacher en n’importe qui, du gentil beau-frère qui cache un secret, à cet individu que l’on ne remarque que lorsqu’il est trop tard.

L’anxiété monte d’un cran, notamment pour nos deux journalistes qui, en progressant dans leur enquête, flirtent avec le danger. Cette tension croissante mettra le cœur des lecteurs à rude épreuve, mais elle permettra également à un personnage de vraiment se révéler. À cet égard, j’ai apprécié son évolution, mais j’ai quelque peu regretté qu’elle donne lieu à une fin qui aurait mérité d’être un peu plus développée… Cela ne m’a pas empêchée d’apprécier la tournure prise par les événements, l’auteur nous prouvant qu’il n’y a pas besoin de tomber dans le spectaculaire pour marquer les lecteurs et leur offrir une fin solide.

Si l’intrigue est parfaitement calibrée pour offrir un moment de lecture prenant et immersif, peut-être un peu trop au regard de certains détails sur le cannibalisme, elle permet également de faire un rapide état des lieux d’une Italie en pleine mutation, et du métier de journaliste qui a connu, notamment en raison de l’avènement des réseaux sociaux et d’internet, de profonds changements. À côté de cette nostalgie du sang qui réunit nos deux journalistes, il y a donc aussi cette nostalgie d’un certain journalisme d’investigation qui a laissé progressivement sa place à un journalisme de l’instantanéité dans lequel on se doit d’être sur tous les fronts, tout le temps, quitte à faire passer la qualité et l’authenticité de l’information au second plan.

Autre point intéressant de cette enquête dans laquelle notre duo tirera son épingle du jeu par rapport à des forces de police dépassées par la psyché de notre tueur en série, les sauts dans le passé qui permettent de se rendre compte de l’évolution des méthodes d’investigation criminelles qui, au fil du temps, sont devenues de plus en plus scientifiques, précises et fiables.

En conclusion, porté par deux journalistes très différents, mais parfaitement complémentaires et attachants, La nostalgie du sang est un thriller efficace, plein de tension et rythmé qui joue avec habilité sur l’alternance présent/passé, et sur la ressemblance entre deux tueurs en série séparés par les années, mais réunis par une même soif de sang. En plus d’une enquête menée tambour battant qui vous réservera quelques sueurs froides et vous fera tourner les pages avec entrain, l’auteur fait également le pari réussi d’apporter une certaine profondeur à son récit en l’ancrant dans une Italie où modernité et tradition se côtoient, et dans laquelle le métier de journaliste a connu de profondes mutations… pour le meilleur et pour le pire.

Découvrez un extrait du roman sur le site des éditions Albin Michel.

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Mes pas dans les tiens, Fioly Bocca

Couverture Mes pas dans les tiens

Je remercie les éditions Denoël pour m’avoir permis de découvrir Mes pas dans les tiens de Fioly Bocca.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Alma a trente-cinq ans et tient une petite librairie à Bologne. Alors qu’elle est en vacances avec une amie dans une ferme du Piémont, elle fait la connaissance de Bruno, un moniteur d’équitation. Transportés par la magie du paysage, ils tombent amoureux. Mais au bout de quelques mois Bruno décide de mettre fin à leur relation, au désespoir d’Alma.
Frida est une psychiatre de cinquante-cinq ans. Après la mort de son mari dans un bombardement en Syrie, elle abandonne son cabinet et part sur les traces de ceux qui l’ont connu.
Alma et Frida vont se rencontrer sur le chemin de Compostelle. Malgré la froideur de Frida, elles apprécient la compagnie l’une de l’autre et décident de marcher ensemble, Alma racontant son amour perdu, Frida se taisant, murée dans sa douleur. Les deux femmes sont très différentes et elles ne savent pas encore que partager la souffrance et l’épuisement peut parfois engendrer des miracles.

  • Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza

Éditions Denoël (8 nov 2018) – 192 pages – 21€ (broché) – Ebook disponible

AVIS

Après Au cœur de la folie, nouvelle incursion dans la littérature italienne, mais cette fois-ci dans un registre bien différent…

Mes pas dans les tiens est un roman qui touche et qui frappe le cœur. Malgré les sujets abordés, bien souvent difficiles, ce qui marque, c’est toute cette poésie qui se dégage des pages et de la rencontre fortuite, mais presque évidente, de deux âmes en peine.

Nous faisons ainsi la connaissance d’Alma et de Frida, deux femmes très différentes qui vont se rencontrer par hasard sur le chemin de Compostelle. L’une, jeune et expansive, est une spécialiste des mots, quand l’autre, plus âgée et réservée, s’occupe des maux de l’esprit. Un duo que rien ne disposait à se rencontrer, mais qui va finir par marcher ensemble…

Très vite, en plus de partager ses pensées dans son carnet, Alma se met à nue devant Frida, ancienne psychiatre. Elle lui narre sa rupture avec Bruno, cet homme qu’elle a tant aimé, qu’elle aime toujours tellement, mais que la distance et les peurs lui ont pris. Quant à Frida, elle écoute patiemment et avec bienveillance cette femme qui partage la même douleur qu’elle, celle d’un amour perdu. Sauf que pour Frida, la séparation est irrémédiable…

Ces deux femmes m’ont touchée, voire bouleversée, surtout Frida dont la mort brutale de ce mari qu’elle aimait de manière inconditionnelle marque presque la fin de sa propre vie. L’autrice a réussi le tour de force de nous faire ressentir toute sa peine et son besoin de retourner sur les lieux de vie de son mari sans tomber dans le pathos. Même une hypersensible comme moi qui pleure systématiquement quand il est question de deuil n’a pas versé de larmes. Frida a perdu l’amour de sa vie, mais elle a également eu la chance rare de vivre l’amour avec un grand A, celui qui vous pousse à aimer l’autre entièrement, avec ses qualités et ses défauts. Elle a toujours respecté les valeurs de son mari et son besoin d’aider les autres quitte à le laisser partir loin d’elle. Une très belle preuve d’amour si ce n’est la plus belle…

L’empathie que l’on développe pour Frida, mais aussi pour Alma, est exacerbée par la manière dont l’autrice nous fait naviguer entre le présent et leur passé, quelques mois avant le début du pèlerinage. À mesure que l’on découvre leur vie et les circonstances qui les ont poussées à marcher (marcher pour oublier, marcher pour se rappeler, marcher pour se retrouver…), on ne peut que se sentir proche d’elles et espérer qu’elles arrivent à surmonter cette douleur qui leur broie le cœur.

À cet égard, les rencontres, bien souvent fugaces mais toujours pleines de sens, leurs échanges et confidences, mais aussi tous ces kilomètres qu’elles avalent les uns après les autres, leur seront d’une grande aide. Un peu comme si en marchant, elles reprenaient progressivement goût à la vie et se rendaient compte que se perdre dans les méandres du passé n’était pas un moyen pour survivre au présent. Cela ne signifie pas oublier ce qui fut, mais plutôt gagner assez en sérénité pour envisager ce qui sera… Une chose qui aurait semblé impossible aux deux femmes avant de se lancer sur le chemin de Compostelle, un voyage ou plutôt une quête autant physique que mentale.

À travers l’histoire d’Alma et de Frida, Fioly Boca nous parle de la vie et de la mort, de l’amour, du deuil, mais aussi de la reconstruction de soi, de la renaissance, de cette impression qu’un point est parfois le début d’une nouvelle histoire. D’une plume lumineuse et poétique, l’autrice dépeint avec force et précision, des couleurs, des sensations, des émotions, des moments fugaces de bonheur, d’autres plus longs de malheur. C’est parfois sublime, parfois nostalgique et triste, mais c’est toujours poignant et plein de vérité !

Quant à la fin, sans entrer dans les détails, elle m’a semblé parfaite. Elle comporte cette touche d’espoir et d’optimisme qui prouve que la vie peut toujours apporter des surprises à condition de lui en laisser la chance… A noter également, les multiples références littéraires qui, en plus de ravir les lecteurs, enrichissent à merveille le récit.

En conclusion, Mes pas dans les tiens nous offre un récit poignant mettant en scène deux femmes aux histoires aussi uniques que banales, la séparation et la mort ayant en commun une certaine universalité. Avec délicatesse et poésie, Fioly Boca nous invite aux côtés de ses personnages à faire un voyage dont la richesse et la profondeur se dévoilent au fil des pages. Belle, forte et touchante, laissez-vous emporter par cette rencontre riche en émotions !

Et vous, envie de feuilleter ou de craquer pour Mes pas dans les tiens ?