Premières lignes #89 : My absolute darling, Gabriel Tallent

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Le principe de ce rendez-vous initié par Ma lecturothèque est de citer, chaque semaine, les premières lignes d’un livre.


Pour cette édition, j’ai choisi de vous parler d’un roman qui me fait très envie mais qui m’intimide: My absolute darling de Gabriel Tallent.

Couverture My absolute darling

« À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie. »

Extrait disponible sur le site des éditions Gallmeister.

PREMIÈRES LIGNES

LA vieille maison est tapie sur sa colline, avec sa peinture blanche écaillée, ses baies vitrées, ses frêles balustrades en bois envahies de sumac vénéneux et de rosiers grimpants. Leurs tiges puissantes ont délogé les bardeaux qui s’entremêlent désormais parmi les joncs. L’allée de graviers est jonchée de douilles vides tachées de vert-de-gris. Martin Alveston descend du pick-up et ne regarde pas Turtle qui reste assise derrière lui dans l’habitacle, il gravit le porche, ses chaussures militaires émettent un son creux sur les planches, un homme robuste en chemise à carreaux et jean Levi’s qui ouvre la porte vitrée coulissante. Turtle attend, elle écoute les cliquetis du moteur avant de lui emboîter enfin le pas.

Et vous, connaissez-vous ce roman ?
L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé  ? 

Cape May, Chip Cheek

Je remercie les éditions Stock et Léa qui m’ont permis de découvrir Cape May de Chip Cheek dans le cadre du Picabo River Book Club.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Septembre 1957.
Henry et Effie passent leur lune de miel à Cape May, dans le New Jersey. Hors saison, la petite station balnéaire n’offre guère de distractions – si ce n’est la découverte du plaisir –, et le jeune couple ne tarde pas à s’ennuyer. Leur rencontre avec un groupe de New-Yorkais riches et délurés va leur ouvrir les portes d’un monde insoupçonné. Cape May devient alors leur terrain de jeu : ils s’invitent dans des maisons vides, font de la voile, se saoulent au gin et marchent nus sous les étoiles… jusqu’à cette nuit où tout bascule.

Stock (29 mai 2019) – 350 pages – Broché (22€) – Traduction : Marc Amfreville

AVIS

Cape May est un roman qui se lit vite, très vite, peut-être en raison d’un plaisir presque malsain à scruter et suivre la vie d’un jeune couple, fin des années 50, qui va s’éveiller, avec une certaine frénésie, à la sensualité et aux plaisirs de la chair. Il faut dire que tous deux puceaux avant d’entamer leur lune de miel à Cape May dans le New Jersey, Henry, 20 ans, et Effie, 18 ans, avaient tout à apprendre de ce côté-là… Mais rien d’étonnant dans cette Amérique puritaine, du moins en apparence, l’hypocrisie n’étant jamais loin d’une morale bridée par les conventions. Cette découverte de l’amour charnel pressante, intense et passionnée couplée avec la rencontre d’un groupe de jeunes gens riches, beaux et délurés conduira néanmoins nos deux jeunes mariés sur un terrain dangereux…

En effet, alors qu’ils s’ennuyaient passablement dans cette station balnéaire bien calme en dehors de la saison touristique, Effie et Henry vont se rapprocher de Clara, l’ancienne meilleure amie de la cousine d’Effie, dont elle ne garde pourtant pas un très bon souvenir. Mais très vite, pris dans le tumulte des excès, des fêtes alcoolisées, des sorties en bateau et autres joyeusetés, les deux époux ne peuvent plus se passer de Clara, de Max son amant, et d’Alma, la demi-sœur mystérieuse et attirante de celui-ci sans oublier tous ces fêtards de passage qui ne manquent pas de profiter des largesses de Clara toujours prête à accueillir de joyeux lurons.

Roman de mœurs, ou presque, aux relents fitzgéraldiens, qui nous plonge dans un monde d’oisiveté où le gin coule à flots pendant que les corps se dénudent, Cape May interroge le lecteur sur le mariage, l’adultère, la loyauté aux autres et à soi-même, la morale… Pas vraiment de jugement de valeur ici, juste une plongée au cœur de la tentation et du désir dont ne ressortiront pas indemnes nos jeunes mariés. Plongés dans un milieu glamour aux antipodes du leur avec comme seule arme leur innocence, Effie et Henry se laisseront séduire, si ce n’est corrompre, par tout ce luxe, mais tous les deux ne réagiront pas de la même manière face à cette luxure qui leur tend les bras… Rapidement, le vernis des jeunes amoureux se craquèle dans un amoncellement de moments volés et sensuels dont les lecteurs se font les témoins privilégiés et parfois gênés.

Ce roman est donc une ode à la sensualité, l’auteur ayant réussi à créer une ambiance où la tension sexuelle est omniprésente et croissante : regards dérobés ou plus directs, effleurements, corps qui se dénudent à la moindre occasion, allusions plus ou moins directes, fantasmes avoués et assouvis… mais aussi scènes de sexe plus crues, presque impitoyables. Sans vulgarité mais avec une précision déconcertante, l’auteur nous plonge ainsi dans l’intimité des personnages. À défaut d’établir une connexion émotionnelle avec ces derniers, s’établit donc une proximité créée par la chaleur des corps qui s’épanchent et se rejoignent dans une danse sensuelle et maîtrisée.

Si l’on ressent pleinement cette explosion des sens qui fait tourner les têtes, et plus particulièrement celle de Henry que l’on suit tout au long du roman, j’ai ressenti au bout d’un moment une certaine lassitude à suivre le cheminement de ses désirs, l’assouvissement de ses pulsions et à découvrir l’étendue de sa lâcheté et de son hypocrisie très en accord avec son époque d’ailleurs. Un côté répétitif, voire mécanique, qui occulte presque ce qui fait la richesse de ce roman, du moins pour moi, les thèmes abordés et cette confrontation des mœurs entre une classe aisée oisive et libérée sexuellement, et une classe agricole, plus modeste et traditionnelle. Deux visions du monde antagonistes qui, le temps d’un instant dans ce coin du New Jersey coupé du monde et d’une Amérique en pleine guerre froide, s’achoppent avant de s’imbriquer jusqu’à ce que la réalité finisse par reprendre ses droits…

Autre point fort du roman, cette ambiance des années 1950 parfaitement retranscrire que l’on se représente à merveille et pour laquelle on éprouverait presque une étrange nostalgie. Mais ce qui m’a peut-être le plus marquée, c’est cette impression d’être plongée dans un huis clos offrant une bulle hors du temps où la vie s’écoule au rythme des plaisirs et d’une liberté décomplexée aux antipodes d’une société américaine traditionnelle formatée et moralisatrice. Une liberté nouvelle et totale qui ne peut que faire tourner les têtes…

En conclusion, intense, voluptueux, décadent, Cape May est un roman qu’on lit rapidement, emporté par la manière dont l’auteur arrive à mettre à nu les pulsions de ses personnages et à retranscrire avec une précision chirurgicale l’éveil de deux jeunes mariés à la sexualité. Mais grisé par de nouvelles rencontres, le désir impérieux de jouissance et cette explosion de sensations nouvelles, l’un des deux ne risque-t-il pas de se perdre sur la route du plaisir, et de laisser filer ce bonheur conjugal tout juste effleuré ? Immersive et parfois dérangeante par les questions morales qu’elle suscite, voici une lecture qui (ré)chauffe les corps tout en échauffant les esprits !

Découvrez un extrait du roman sur le site des éditions Stock.

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