Le fleuve des rois, Taylor Brown

Couverture Le fleuve des rois

Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.
Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.
Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au cœur de cette région mythique du Nouveau Monde.

Albin Michel (12 mai 2021) -464 pages – 22,90€
Traduction : Laurent Boscq

AVIS

Le roman s’intitule Le fleuve des rois, mais j’aurais presque eu envie de le renommer Le roi des fleuves. Il se dégage, en effet, une certaine majesté de l’Altamaha River, un fleuve de Géorgie que, pour ma part, je ne connaissais pas, mais dont j’ai découvert l’emprise qu’il a pu avoir et qu’il continue d’exercer sur les hommes. Est-ce habité par son esprit que l’auteur s’est lancé dans cette épopée ambitieuse ? Peut-être, l’important étant que les lecteurs se retrouvent très vite subjugués par ce fleuve, personnage à part entière du roman.

Un personnage auréolé de mystères et de légendes, empli de créatures dangereuses, un personnage inspirant et exigeant qui saura se montrer dur et implacable, tout en se retrouvant, paradoxalement, à la merci des hommes. Des hommes pas forcément respectueux de tout ce que cours d’eau spécial à leur offrir… D’une plume acérée, brutale parfois, mais d’une précision quasi chirurgicale, l’auteur nous permet d’appréhender les contours, les dangers et les richesses d’un cours d’eau qui a été le témoin silencieux de drames humains, comme celui vécu par des colons français du XVIe siècle. 

On découvre ainsi plus particulièrement le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe au service de Charles IX, qui va prendre par à l’expédition de 1564 en direction du Nouveau Monde et de la Nouvelle France. Une terre d’espérance dont il est chargé de dessiner la flore, la faune, de cartographier les cours, les rivières et de restituer, à travers ses dessins, l’expérience vécue par lui et ses camarades… Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu !

Entre des erreurs stratégiques ayant entraîné la méfiance, puis la défiance des autochtones pourtant accueillants de prime abord, une faune locale difficile à dompter, une mutinerie, une faim tenace et entêtante, l’arrivée d’autres conquérants… Le Moyne va devoir sortir de son rôle d’observateur et d’artiste non pas pour conquérir, mais simplement pour survivre. Il pourra heureusement compter sur une certaine capacité d’adaptation, une bonne intelligence des situations, et des appuis parmi les autres colons, ce qui ne l’empêchera pas de vivre, comme les autres, des moments extrêmement durs.

À ma grande surprise, c’est probablement le destin de cette colonie qui m’a le plus captivée ! Mélange de rêve et d’espoir, et de bêtises humaines, motivées comme toujours par l’appât du gain, cette aventure tourne progressivement au cauchemar, enseignant à des conquérants sûrs de leurs bons droits une dure et implacable leçon d’humilité. Dans une ambiance différente, bien qu’également assez sombre, nous suivons, dans le présent, deux frères réunis pour disperser les cendres de leur père, Hiram, et découvrons, en parallèle, des bribes du passé de cet homme taciturne, violent et renfermé.

Alors qu’il a eu à subir ses coups et sa rage, Lawton, l’aîné des deux frères, semble étrangement conserver une sorte de respect irrationnel pour ce géniteur mort, il y a un an, dans des circonstances étranges. D’ailleurs, l’expédition en kayak sur le fleuve afin de disperser les cendres de leur père dans l’océan, se transforme, du moins pour Lawton, en une quête de vérité, destinée à faire toute la lumière sur ce décès soudain. Mais si finalement, toutes les vérités n’étaient pas à bonnes à découvrir, et qu’à trop remuer la vase, les quelques lambeaux de bons souvenirs risquent de se désagréger ?

Alternant entre le passé du père et le présent des deux fils, l’auteur nous dépeint des relations familiales complexes, entre un père incapable de se détacher d’une vie qu’il rêve, mais que le fleuve ne semble pas prêt à lui donner, et deux fils avec lesquels il n’a jamais réussi à communiquer, du moins autrement que par fleuve interposé et par coups. Hiram, homme peu sympathique, arrive toutefois à susciter une certaine compassion, non par pour l’homme qu’il est devenu, mais pour l’être blessé qu’il a été. De fil en aiguille, on découvre ainsi chez lui une certaine fragilité tenue à distance par les excès de violence et le refus de se laisser bercer par les sentiments. Seul une femme, qui ne sera jamais la sienne, et l’Altamaha River semblent arriver à le renvoyer à sa propre humanité.

La relation entre Lawton et son cadet Hunter, quant à elle, oscille au rythme de leur avancée entre provocations, moments de complicité fraternelle, silence, non-dits et questionnements… Bien qu’unis par une même enfance compliquée auprès d’un père qui n’en a jamais vraiment été un, il semble y avoir une certaine distance entre eux, distance renforcée par le fantôme de leur père, par des personnalités diamétralement opposées et des vies très différentes. L’un est ainsi devenu soldat d’élite, et a fait de l’horreur son quotidien, quand l’autre est un étudiant qui se pose encore des questions sur son avenir et devenir. Cette expédition en kayak sera pour les deux, l’occasion, peut-être la dernière, de mettre les choses à plat ou, du moins, d’avancer et de tourner une page. 

En résumé, mêlant plongée dans les terres du Nouveau Monde, d’autant plus fascinante que basée sur des faits historiques réels, et exploration de l’âme humaine et de ses égarements, Le fleuve des rois nous propose une épopée historique, familiale et humaine ambitieuse, fascinante, poignante et exigeante. Une épopée, alternant entre présent et passé, dont le véritable héros est un personnage silencieux, mais bruyant à la fois, un personnage sur lequel on peut naviguer, mais dont on ne connaîtra jamais tous les secrets, et qui se trouve ici sublimé par la plume de Taylor Brown. Un auteur au pouvoir d’évocation immense qui arrive à faire renaître de ses cendres le passé et qui, avec brio, lie inextricablement nature et trajectoires humaines.

Je remercie les éditions Albin Michel et Léa pour cette lecture réalisée dans le cadre du Picabo River Book Club.

Vorrh, B. Catling

Je remercie Lecteurs.com et les éditions Fleuve de m’avoir permis de découvrir Vorrh de B. Catling, un roman lu dans le cadre des Explorateurs de l’imaginaire.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

La Vorrh est une forêt merveilleuse et effrayante. Tous ceux qui y pénètrent y trouvent soit la mort, soit l’oubli. Néanmoins, elle exerce une fascination quasi magnétique et un attrait irrésistible. On dit que le jardin d’Éden est dissimulé en son cœur. Personne ne l’a jamais explorée en entier, elle serait sans fin.
Pourtant, un homme a entrepris le périple. Un ancien soldat qui a tout abandonné pour suivre sa bien-aimée, Este. À sa mort, il a, suivant d’antiques rituels, emprisonné son esprit dans un arc et, écoutant ses murmures, s’est lancé sur la route…

Fleuve éditions (26 septembre 2019) – 484 pages – Broché (24,90€) – Ebook (17,99€)
Traduction : Nathalie Mege 

AVIS

La lecture du résumé laissait entrevoir un récit mystérieux, mais je ne m’attendais pas forcément à ce qu’il soit aussi dur et cruel, et qu’il provoque en moi un tel malaise. La scène d’ouverture gore à souhait aurait dû me mettre sur la piste tout comme ce passage où une sorte de cyclope connaît ses premières relations charnelles avec une machine conçue pour l’élever et lui permettre d’assouvir ses désirs sexuels. L’ambiance était donc un peu trop surréaliste, morbide et malsaine pour moi bien que certains éléments m’aient plu : le mélange entre des personnes ayant réellement existé et des êtres de fiction, l’atmosphère assez mystérieuse du livre, certains thèmes soulevés et le fait que les personnages, à défaut d’être attachants, se révèlent complexes, variés, intrigants et auréolés, pour la plupart, d’une certaine noirceur.

À cet égard, le personnage de Tsungali m’a semblé particulièrement intéressant. Villageois devenu policier et érigé en modèle de soumission par l’occupant anglais, il finira, après un séjour en Angleterre qui le bouleversera, par se révolter et participer à un massacre… Il sera néanmoins embauché des années plus tard pour traquer un individu, un Blanc, pour lequel il ne ressent aucune haine ni désir de vengeance, des sentiments qui ne pourraient que de toute manière nuire à sa mission. À travers ce personnage, l’auteur évoque, entre autres, la colonisation avec ces nouveaux venus qui imposent leurs croyances, leurs manières de faire et de penser, leurs richesses, et ces objets qui sont tout autant de moyens d’éblouir et d’asservir jusqu’à ce qu’une petite flamme fasse tout vaciller…

Et puis personnage à part entière si ce n’est LE personnage du roman, se dresse la Vorrh, mystérieuse, impétueuse et luxuriante forêt, baignée de mythes et de légendes, qui semble aussi intrigante que menaçante. Il est ainsi dit qu’à trop la côtoyer, on risque de perdre une partie de soi et voir son âme aspirée et effacée… Une mise en garde qui n’empêchera pas certains d’être inexorablement attirés par cette forêt, ses richesses et ses mystères, malgré les dangers qu’elle abrite en son sein, et que l’on découvre au fur et à mesure de l’intrigue.

Le roman se classe dans la catégorie des grands romans, de ceux dont l’ambition n’est pas d’offrir un divertissement consensuel et passe-partout, mais une œuvre à part entière dont la complexité et la richesse se dévoilent dans toute leur splendeur au fil des pages. Au cinéma, on serait ainsi plus dans un film d’art et d’essai que dans un blockbuster à l’américaine, ce qui se traduit ici par une lecture exigeante qui nécessite une attention de tous les instants rendant la lecture ardue et fastidieuse. Il m’a ainsi fallu prendre des notes pour arriver à suivre un minimum le déroulement de l’histoire, l’auteur sautant d’une époque, d’un personnage ou d’un événement à l’autre sans que le lien entre tous ces éléments soit, à première vue, évident. Néanmoins, les éléments finiront par s’imbriquer et s’amalgamer dans un ruisseau de sang, de peine et d’oubli.

Un fil conducteur difficile donc à appréhender ce qui m’a quelque peu déstabilisée ne sachant pas où voulait en venir l’auteur. Quant aux allusions religieuses et questions philosophiques étayant le texte, elles ont fini par me lasser et me faire ressentir un certain ennui. Bien que j’apprécie les histoires complexes qui requièrent de la concentration, je crains donc de ne pas avoir accroché à ce roman que j’ai trouvé parfois assez fouillis. J’ai, en outre, eu l’impression frustrante d’être passée à côté d’une partie du sous-texte comme si j’étais restée aux portes de la Vorrh sans ne jamais arriver à vraiment en pénétrer les profondeurs. Il faut dire que complexe et imagée, l’écriture de l’auteur a quelque chose d’insaisissable et de trop obscur pour moi me donnant parfois le sentiment de comprendre les mots sans arriver à dépasser leur symbolisme pour les faire prendre corps dans mon esprit.

En bref, Vorrh est un roman ambitieux, atypique, érudit et unique qui devrait plaire aux lecteurs cherchant une histoire complexe nécessitant une lecture attentive et « intellectuelle ». Pour ma part, malgré ses qualités et des passages qui ont éveillé mon intérêt, je crains d’être passée à côté et de ne pas avoir su saisir là où voulait en venir l’auteur. Pas pour moi, tout simplement…

Retrouvez le roman chez votre libraire ou sur le site Place des libraires.

Fleuve éditions