L’amour de ma vie, Clare Empson

L'Amour de ma vie (GRAND PUBLIC) par [Empson, Clare]

Je remercie les éditions Denoël de m’avoir permis de découvrir L’amour de ma vie de Clare Empson.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Catherine ne parle plus. Ni à son mari, ni à ses enfants, ni aux médecins, pas même à sa meilleure amie. Elle a été témoin d’une scène terrible et depuis plus un mot. Pourtant, du fond de sa bulle, Catherine se souvient…

Elle se souvient de Lui, Lucian, l’amour de sa vie rencontré à la fac. À cette époque, elle s’était laissé entraîner dans son cercle d’amis, privilégiés et hédonistes. Difficile d’oublier leur rupture, aussi : en une nuit, tout a volé en éclats. Elle l’avait quitté, détruisant leur vie à tous les deux. Sans qu’il n’y comprenne rien.

Elle se souvient surtout de leurs retrouvailles, quatre mois plus tôt : le hasard les a réunis, comme pour leur offrir une seconde chance. La passion a ressurgi immédiatement. Toutefois, impossible d’éviter la question essentielle : pourquoi? Pourquoi Catherine s’était-elle enfuie, cette nuit-là?

Une plongée sombre au cœur du silence, des secrets et des non-dits d’une histoire d’amour.

Denoël (13 juin 2019) – 448 pages – Broché (22,90€) – Ebook (16,99€)
Traduction : Jessica Shapiro 

AVIS

Avec L’amour de ma vie, attendez-vous à rester scotché à votre lecture et à passer par tout un tas d’émotions !

Cette histoire, c’est celle de l’amour avec un grand A, celle de la passion qui fait perdre la tête, qui enivre et tourne à l’obsession. L’autrice, en alternant les points de vue entre Catherine et Lucian, et en nous faisant naviguer entre trois époques différentes, nous permet de nous approprier leur tragique amour, et les événements qui ont conduit à une fin qui ne devrait pas vous laisser de marbre.

Pour ma part, j’ai assez vite anticipé la fin parce que j’ai ressenti la même montée en puissance du drame que dans Gatsby le magnifique. Sans comparer les deux romans qui sont très différents, j’ai trouvé qu’avec L’amour de ma vie, l’autrice arrivait avec beaucoup de talent à insuffler une aura dramatique et belle à la fois à son récit. À mesure que l’on tourne les pages, la tension gagne en intensité et provoque un sentiment d’oppression qui s’accentue avec les sauts dans le présent auprès d’une Catherine rendue muette par le choc. Ayant assisté à une scène tragique, elle s’est ainsi murée dans le silence… Elle respire, elle pense, elle comprend, mais elle ne peut pas parler pour le plus grand désarroi des siens.

Au fil des pages, on comprend que les racines de ce silence sont bien plus profondes qu’il n’y paraît. Ce silence provient avant tout de l’accumulation de non-dits, de sentiments refoulés, de honte, de culpabilité qui, année après année, ont poussé Catherine dans ses retranchements. Le choc n’a été que l’élément déclencheur faisant basculer une femme dans une prison dont elle est la seule à détenir la clé même si sa famille et sa meilleure amie essaient, du mieux qu’ils le peuvent, de la soutenir. Catherine, dont les mots ne franchissent plus la bouche, se souvient pourtant ! Retranchée dans ses souvenirs, elle décide alors de remonter le fil du temps et de raconter à Lui, son cher Lucian, tout ce qu’il représente pour elle, tout ce qu’elle n’a pas pu lui dire, tout son amour. Et nous, lecteurs, on est pris dans un puissant maelström d’émotions qui nous frappe de plein fouet. Malgré les quelques longueurs en fin de roman, je n’ai ainsi pas pu lever mes yeux du roman, pas un seul instant.

Je ne suis pas très fan des histoires d’amour, mais la relation entre Catherine et Lucian, c’est tellement plus que cela. C’est beau, fort et intense, mais c’est aussi la rencontre de deux âmes qui étaient faites pour se rencontrer, communier et ne jamais se quitter ! C’est peut-être la raison pour laquelle je n’ai pas toujours réussi à comprendre les réactions et les décisions de Catherine qui, en optant systématiquement pour la fuite devant les problèmes, a fait bien plus de mal que de bien. Mais parce que sa sensibilité m’a touchée, j’ai aussi compris ses sentiments, cette culpabilité et cette honte qui, pendant de très longues années, l’ont contrainte à vivre dans le passé sans profiter du présent.

Et puis il y a cet événement survenu il y a quinze ans et qui a conduit Catherine, pourtant éperdument amoureuse de Lucian, à le quitter du jour au lendemain sans aucune explication. J’ai assez vite deviné ce qui s’était réellement passé, ce qui ne m’a pas empêchée d’attendre avec impatience que l’autrice lève le voile sur cet événement qui marque la fin du couple Lucian/Catherine, et le début, pour les deux anciens amoureux, d’une longue descente aux enfers.

C’est totalement injuste de ma part, parce que personne n’a le droit de blâmer quelqu’un pour sa réaction face à un tel événement, mais j’ai parfois été frustrée par la manière dont Catherine se voile la face s’enfermant dans un rôle de coupable quand elle n’était que victime. Cela m’a tellement révoltée que j’ai attendu avec impatience, et une certaine crainte, que l’autrice mette enfin les mots sur un acte abominable et encore bien trop courant. À cet égard, j’ai apprécié la manière dont elle aborde ce sujet difficile, c’est fait avec sensibilité et intelligence. Elle laisse le temps qu’il faut à son héroïne d’accepter la dure vérité, de se réconcilier avec elle-même et de remonter à la surface.

Malgré des révélations qui ne m’ont pas surprise, j’ai trouvé que le roman dégageait pas mal de suspense. Il faut dire que dans le milieu assez malsain dans lequel évolue Lucian, on a ce sentiment qu’une étincelle pourrait vite déclencher un incendie. Entouré depuis des années de ses quatre meilleurs amis, Lucian vit en autarcie dans un monde de luxe et de fête où l’argent et l’alcool coulent à flots. Dès le départ, on sent qu’il y a quelque chose qui cloche, comme si les liens étroits entre ces amis phagocytaient leur chance de bonheur.  Si certains personnages sont finalement plutôt sympathiques à l’instar de Henry et de sa jeune épouse, une ancienne hôtesse de bar taïwanaise qui m’a beaucoup touchée, l’un des personnages respire la malhonnêteté, la jalousie, l’envie, la méchanceté… Car tout ce qui brille n’est pas d’or, Lucian finira par découvrir que le diable peut parfois se cacher parmi les siens. Mais n’est-ce pas trop tard ?

En conclusion, L’amour de ma vie est un roman qui se lit tout seul, la narration alternée et les allers-retours entre passé et présent étant plutôt efficaces pour tenir en haleine les lecteurs. Mais ce sont surtout la force des sentiments entre les deux protagonistes et la diversité des thèmes abordés (l’amour, l’amitié, le bonheur, la manipulation, la jalousie, les non-dits, le silence, le poids du passé, de la honte, de la culpabilité…) qui font de ce roman un véritable page-turner dont la lecture devrait vous retourner et susciter en vous de multiples émotions.

Feuilletez un extrait du roman sur le site des éditions Denoël.

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Pierre-de-vie, Jo Walton

Je remercie les éditions Denoël pour m’avoir permis de découvrir Pierre-de-vie de Jo Walton.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Applekirk est un village rural situé dans les Marches, la région centrale d’un monde où le temps ne s’écoule pas à la même vitesse selon que l’on se trouve à l’est – où la magie est très puissante et où vivent les dieux – ou à l’ouest – où la magie est totalement absente.
C’est la fin de l’été, et la vie s’écoule paisiblement pour les villageois. Mais le manoir va être mis sens dessus dessous par le retour de Hanethe, qui fut autrefois la maîtresse des lieux. Partie en Orient, elle y est restée quelques dizaines d’années. Mais, plus à l’ouest, à Applekirk, plusieurs générations se sont succédé. Ayant provoqué la colère d’Agdisdis, la déesse du mariage, Hanethe la fuit. Mais Agdisdis est bien décidée à se venger.

Subtil roman de fantasy – prix Mythopoeic en 2010 –, Pierre-de-vie dresse le portrait de femmes simples et merveilleuses, d’une famille sans histoires mais singulière, confrontées à des changements qui les dépassent, dans un monde hors du commun.

Denoël (23 mai 2019) – Collection Lunes d’encre – 336 pages – Broché (21,90€) –
Ebook (15,99€) – Traduction : Florence Dolisi

AVIS

Je dois avouer que c’est d’abord la superbe couverture du roman qui a attitré mon attention. Un travail d’illustration à la hauteur d’un roman simple et complexe à la fois. Simple par la facilité avec laquelle l’autrice nous immerge dans la vie d’une famille dont on va apprendre à apprécier les membres, et complexe en raison d’un univers dont il faut prendre le temps d’appréhender les spécificités. La notion de temps est ainsi bien différente de la nôtre puisqu’en fonction de l’endroit où l’on se situe, il s’écoule différemment : lentement à l’est où la magie est bien ancrée, et plus rapidement à l’ouest où la magie est inexistante. Cette double temporalité au sein d’un même monde est très bien exploitée par l’autrice qui a réussi à l’intégrer au récit sans jamais se perdre dans des détails superflus.

En se focalisant sur les conséquences d’un tel décalage temporel, notamment à travers un personnage, plutôt que sur les causes, Jo Walton permet aux lecteurs de s’immerger rapidement dans la vie de la famille du seigneur du village d’Applekirk dont on ne quitte jamais, du moins physiquement, les frontières. Alors que la vie dans ce village s’écoulait paisiblement au rythme des saisons, l’arrivée de deux voyageurs, un savant à la curiosité insatiable, et l’ancienne maîtresse d’Applekirk, va entraîner de profonds changements, et mettre en péril l’équilibre de la famille, voire du village entier. C’est que le premier est un bourreau des cœurs à la désinvolture fâcheuse quand la seconde, Hanethe, s’est attiré les foudres d’une divinité bien décidée à se venger…

Au fil des pages, nous découvrons les différents membres de la famille et les liens qui les unissent, les pouvoirs magiques de chacun, certains étant bien plus faciles que d’autres à gérer, mais aussi les différentes formes de dangers que cette famille unie va devoir affronter, la déesse bafouée ayant bien plus d’un tour dans son sac pour obtenir sa vengeance. Si tous les personnages apportent quelque chose à l’intrigue, j’ai trouvé qu’Hanethe se distinguait par sa complexité et la touche de suspense qu’elle apporte indéniablement à l’histoire. Il faudra ainsi attendre un long moment avant de découvrir le crime qu’elle a commis pour susciter le courroux de la déesse du mariage… Une découverte qui ajoutera à l’aura de mystère qui plane autour de cette femme égoïste mais prête à tout sacrifier pour ses idéaux et le bien commun, une femme froide et hautaine envers les « ploucs », mais capable d’un dévouement le plus total et sincère pour une enfant qu’elle connaît à peine… Que l’on apprécie ou non ses choix, Hanethe fascine donc par sa force de caractère et sa faculté à se battre pour obtenir ce qu’elle souhaite, et ne pas se laisser enfermer dans une vie qui ne lui sied guère.

Cette force de caractère est un trait commun à toutes les femmes du livre, l’autrice nous offrant une galerie de protagonistes féminins forts et déterminés. Les femmes du roman consentent à faire certains sacrifices pour le bien de la famille, mais elles n’en demeurent pas moins des personnes à part entière avec leurs propres besoins et aspirations qui se concrétisent dans cette pierre-de-vie, plus ou moins facile à trouver. Il se dégage ainsi du roman un bel hommage aux femmes qui sont ici complètes : ni juste mères, ni juste épouses, elles sont avant tout elles-mêmes !

J’ai également apprécié que l’autrice valorise un métier courant mais bien trop souvent déconsidéré, celui de maîtresse de maison. Gérer la vie du foyer est la pierre-de-vie de Taveth qui s’acquitte avec beaucoup de patience, de bienveillance et d’abnégation de toutes ces tâches du quotidien indispensables au bon fonctionnement de la vie d’une famille. Si certains événements vont la pousser à se sentir parfois peu reconnue dans sa fonction, le lecteur ne pourra que s’apercevoir du rôle central qu’elle tient dans le roman et dans la vie de chacun. C’est par la force et la constance de son travail que chaque membre pourra se consacrer à sa propre destinée…

Le traitement respectueux des personnages féminins est pour moi le point fort de ce roman qui a également le mérite de questionner notre modèle familial traditionnel. Dans ce monde atypique, la monogamie est chose rare, et le polyamour, la normalité. Cette vision de la famille qui n’est pas courante dans notre société est amenée avec délicatesse et justesse. Pas de jugement, mais la découverte d’une famille organisée selon un schéma familial dans lequel l’exclusivité des relations amoureuses et de l’autorité parentale n’existe pas. Cela peut rendre les liens entre les différents personnages un peu confus en début de lecture, mais on s’y fait rapidement d’autant qu’on se rend compte que finalement, peu importe les liens de sang, ceux du cœur pouvant se révéler tout aussi puissants.

Malgré un rythme assez posé, le récit n’étant pas truffé de scènes d’action ni de retournements de situation époustouflants, Pierre-de-vie est un roman immersif et prenant que j’ai lu très rapidement, séduite par la fluidité de la plume de l’autrice, et la manière dont elle arrive à retranscrire avec force et beauté aussi bien les petites choses du quotidien que les grands changements. Tout est intense et calme à la fois dans ce livre, un paradoxe souligné par une narration audacieuse et épurée qui alterne entre ce présent paisible où la vie de tous les jours a repris ses droits, et cette période mouvementée du passé qui a redéfini l’équilibre d’une famille et de ses membres.

En conclusion, roman de fantasy mais aussi roman de vie, Jo Walton nous propose ici une jolie fresque familiale dans laquelle la magie du coeur a tout autant d’importance, si ce n’est plus, que celle des Dieux. Entre les bouleversements liés à deux personnages qui font le pont entre présent et passé, le quotidien d’une famille ordinaire aux liens extraordinaires, et un monde original qui remet en question notre conception du temps, de l’amour et de la famille, ce roman vous promet un très beau et intense moment de lecture.

Découvrez un extrait du roman sur le site des éditions Denoël.

L’Ours et le Rossignol, Katherine Arden

Je remercie les éditions Denoël de m’avoir permis de découvrir L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden, une lecture qui m’a enchantée de la première à la dernière page. Et cela ne gâche rien, la couverture est superbe !

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Au plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter, avec ses frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel, ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre l’appel insistant des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales.

Inspiré de contes russes, L’Ours et le Rossignol a su en garder toute la poésie et la sombre cruauté. C’est le premier roman de Katherine Arden.

Denoël (17 janvier 2019) – 368 pages – 21,90€ (broché) – 15,99€ (ebook)
Traduction : Jacques Collin

AVIS

Ce roman nous plonge, dès les premières pages, dans la Russie, celle des contes qui vit au rythme de ses mythes, de ses légendes et de son folklore. Il en résulte un dépaysement total et glacial qui, un peu à l’image de Morozko le Roi de l’Hiver, se veut, tour à tour, cajoleur et menaçant. Katherine Arden nous invite donc à découvrir tout un folklore passionnant peuplé de créatures magiques qui peuvent se montrer aussi bienveillantes que sournoises et dangereuses. La plupart d’entre elles m’étant inconnues, j’ai pris un immense plaisir à les découvrir. Certaines, à l’instar de la Roussalka, une créature des eaux, m’ont d’ailleurs fascinée quand d’autres comme le Domovoï, protecteur des foyers, m’ont attendrie un peu comme a su le faire Dobby dans Harry Potter.

Mais ce que j’ai certainement le plus apprécié, c’est la relation particulière que noue Vassia, notre jeune héroïne, avec ces êtres de contes et de légendes qu’elle est capable de voir. Consciente de leur importance pour la sûreté de son village, elle veillera ainsi à entretenir de bonnes relations avec ceux-ci, malgré une belle-mère austère et dure qui ne tolère pas vraiment cette incursion dans le fantastique. Il faut dire que capable également de voir au-delà du visible, cette femme considère plus cette capacité comme l’expression du diable que comme une bénédiction.

L’Ours et le Rossignol nous offre un très bel univers magique qui derrière sa beauté n’en cache pas moins danger, peur et envie. Et des dangers, Vassia va devoir en affronter qu’ils soient d’ordre naturel ou surnaturel. Il y a d’abord le problème de cet asservissement qui la guette comme il guette chaque femme : dans cette Russie moyenâgeuse, les devoirs des femmes sont nombreux, les libertés quasi absentes. Il est ainsi demandé à Vassia, une fois en âge de se marier et de procréer, de choisir entre prendre époux ou entrer dans les ordres quand bien même elle aspirerait à tout autre chose. Un sort révoltant qu’elle refusera coûte que coûte, la jeune femme étant, dès ses premières années, éprise de liberté.

À travers cette héroïne aussi fougueuse que les chevaux qu’elle aime tant, difficile de ne pas voir une ode à la liberté et à l’émancipation des femmes. Contre l’avis de son père, contre l’influence grandissante d’un prêtre et de la foi chrétienne, contre les conventions et contre toutes ces personnes qui veulent décider pour elle de sa vie, Vassia va s’élever et se donner les moyens de faire entendre sa voix. Vous aurez donc compris que j’ai adoré cette enfant que l’on voit grandir et prendre en main son destin malgré les obstacles qui ne manqueront pas de se dresser sur son chemin.

Ce refus constant et inflexible de se plier aux normes est courageux si l’on considère cette société patriarcale qui transforme une femme indépendante en sorcière. Mais il force carrément le respect quand l’on sait à quels dangers surnaturels s’expose Vassia pour protéger les siens et son village des démons et d’une force obscure qui se rapproche et gagne en force. Je n’en dirai pas plus sur ce point si ce n’est que le principal antagonisme du récit est aussi insaisissable que glaçant. La jeune femme affrontera moult épreuves avec toujours beaucoup de courage et, reconnaissons-le, parfois une certaine impétuosité qui frôle l’inconscience ! L’autrice a donc su créer un personnage entier qui se fond parfaitement dans ce récit baigné d’ombres et de mystères. À contexte exceptionnel, femme exceptionnelle !

Vassia est un personnage qui fascine et qui attire par sa force de caractère, et qui touche par son côté profondément humain. Elle est forte et intrépide, mais elle a également besoin du soutien et de l’amour de ses proches. J’ai ainsi beaucoup aimé sa relation complexe avec son père. Juste, mais dur, autant avec ses enfants que les membres de son village, celui-ci va tout faire pour protéger sa fille allant jusqu’à essayer de l’enfermer dans une prison, dorée certes, mais une prison quand même. Ce qui est intéressant avec ce personnage, c’est que l’on constate que s’il tend comme les autres à vouloir enfermer sa fille dans un rôle qui ne lui convient pas, il le fait plus par volonté d’assurer sa sécurité que par conviction sur sa supposée infériorité. Il oscille donc entre fierté devant ce que Vassia sait faire, et volonté de la remettre sur « le droit chemin ». Bien sûr, certains de ses propos sexistes ( il reste un homme formaté par son contexte culturel et historique) et sa manière de ne pas voir à quel point sa nouvelle femme déteste sa fille m’ont hérissé le poil, mais c’est un personnage tout en nuances qui évite le cliché du père abusif. Quant à Aliocha, un des frères de Vassia, j’ai adoré le soutien inconditionnel qu’il lui porte. Sans la juger, mais toujours en l’épaulant de son mieux, ce sera un véritable allié pour cette dernière. La complicité frère/sœur m’a donc beaucoup touchée et apporte une certaine douceur à un récit qui, sans baigner dans le sang, comporte néanmoins sa part de noirceur.

Dans ce roman, il est question de quête de soi et d’identité, de famille, de mythes et légendes, mais aussi de religion, et de la manière dont la progression d’une religion monothéiste comme le christianisme a pu modifier profondément la société. Le village de Vassia vivait fastueusement et joyeusement en mêlant croyances chrétiennes et rites anciens sans que cela ne pose le moindre problème. La croyance relativement récente en un dieu unique n’empêchait donc pas, par exemple, de laisser des offrandes aux esprits de la maison pour s’assurer de leur bienveillance et de leur protection. Mais la situation va progressivement changer à l’arrivée d’un prêtre animé par une soif de pouvoir immense et une foi tournant à l’extrémisme. Persuadé de devoir sauver ses ouailles de la perdition, et plus particulièrement Vassia pour laquelle il développera une relation de haine/attirance, il finira par instaurer le règne de la peur, de la colère, de la suspicion et de la violence. Grâce à ce personnage complexe qui semble bien souvent en proie à ses propres démons et à cette fierté qui obscurcit son jugement, l’autrice nous offre non pas une critique de la religion en tant que telle, mais une dénonciation subtile et éclairée de cette foi extrême qui divise et terrifie au lieu d’apaiser et réunir…

Le livre se lit très facilement, la plume de l’autrice naviguant entre rudesse de l’hiver, beauté du froid et lyrisme d’un poème. Le style est donc très agréable à lire tout en demeurant très accessible. Je pense néanmoins que les lecteurs en recherche d’une histoire menée tambour battant avec des batailles épiques pourraient être déçus. Nous sommes clairement plus ici dans un conte dont le charme réside autant dans les différents événements que dans le plaisir pris à se plonger corps et âme dans cet univers de glace et de mystère dont la beauté n’a d’égale que sa dangerosité.

En conclusion, L’Ours et le Rossignol est un magnifique conte teinté de magie qui nous plonge avec délectation dans le folklore russe et ses démons plus ou moins sympathiques. Sous fond de magie, de quête de soi et de liberté, Katherine Arden nous propose une jolie épopée, celle d’une enfant exceptionnelle qui grandit et évolue, se bat pour les siens et ses idéaux, mais aussi pour ce qu’on a toujours refusé aux femmes, la liberté et le droit de choisir sa vie !

Retrouvez le roman chez votre libraire ou en ligne.

 

Mes pas dans les tiens, Fioly Bocca

Couverture Mes pas dans les tiens

Je remercie les éditions Denoël pour m’avoir permis de découvrir Mes pas dans les tiens de Fioly Bocca.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Alma a trente-cinq ans et tient une petite librairie à Bologne. Alors qu’elle est en vacances avec une amie dans une ferme du Piémont, elle fait la connaissance de Bruno, un moniteur d’équitation. Transportés par la magie du paysage, ils tombent amoureux. Mais au bout de quelques mois Bruno décide de mettre fin à leur relation, au désespoir d’Alma.
Frida est une psychiatre de cinquante-cinq ans. Après la mort de son mari dans un bombardement en Syrie, elle abandonne son cabinet et part sur les traces de ceux qui l’ont connu.
Alma et Frida vont se rencontrer sur le chemin de Compostelle. Malgré la froideur de Frida, elles apprécient la compagnie l’une de l’autre et décident de marcher ensemble, Alma racontant son amour perdu, Frida se taisant, murée dans sa douleur. Les deux femmes sont très différentes et elles ne savent pas encore que partager la souffrance et l’épuisement peut parfois engendrer des miracles.

  • Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza

Éditions Denoël (8 nov 2018) – 192 pages – 21€ (broché) – Ebook disponible

AVIS

Après Au cœur de la folie, nouvelle incursion dans la littérature italienne, mais cette fois-ci dans un registre bien différent…

Mes pas dans les tiens est un roman qui touche et qui frappe le cœur. Malgré les sujets abordés, bien souvent difficiles, ce qui marque, c’est toute cette poésie qui se dégage des pages et de la rencontre fortuite, mais presque évidente, de deux âmes en peine.

Nous faisons ainsi la connaissance d’Alma et de Frida, deux femmes très différentes qui vont se rencontrer par hasard sur le chemin de Compostelle. L’une, jeune et expansive, est une spécialiste des mots, quand l’autre, plus âgée et réservée, s’occupe des maux de l’esprit. Un duo que rien ne disposait à se rencontrer, mais qui va finir par marcher ensemble…

Très vite, en plus de partager ses pensées dans son carnet, Alma se met à nue devant Frida, ancienne psychiatre. Elle lui narre sa rupture avec Bruno, cet homme qu’elle a tant aimé, qu’elle aime toujours tellement, mais que la distance et les peurs lui ont pris. Quant à Frida, elle écoute patiemment et avec bienveillance cette femme qui partage la même douleur qu’elle, celle d’un amour perdu. Sauf que pour Frida, la séparation est irrémédiable…

Ces deux femmes m’ont touchée, voire bouleversée, surtout Frida dont la mort brutale de ce mari qu’elle aimait de manière inconditionnelle marque presque la fin de sa propre vie. L’autrice a réussi le tour de force de nous faire ressentir toute sa peine et son besoin de retourner sur les lieux de vie de son mari sans tomber dans le pathos. Même une hypersensible comme moi qui pleure systématiquement quand il est question de deuil n’a pas versé de larmes. Frida a perdu l’amour de sa vie, mais elle a également eu la chance rare de vivre l’amour avec un grand A, celui qui vous pousse à aimer l’autre entièrement, avec ses qualités et ses défauts. Elle a toujours respecté les valeurs de son mari et son besoin d’aider les autres quitte à le laisser partir loin d’elle. Une très belle preuve d’amour si ce n’est la plus belle…

L’empathie que l’on développe pour Frida, mais aussi pour Alma, est exacerbée par la manière dont l’autrice nous fait naviguer entre le présent et leur passé, quelques mois avant le début du pèlerinage. À mesure que l’on découvre leur vie et les circonstances qui les ont poussées à marcher (marcher pour oublier, marcher pour se rappeler, marcher pour se retrouver…), on ne peut que se sentir proche d’elles et espérer qu’elles arrivent à surmonter cette douleur qui leur broie le cœur.

À cet égard, les rencontres, bien souvent fugaces mais toujours pleines de sens, leurs échanges et confidences, mais aussi tous ces kilomètres qu’elles avalent les uns après les autres, leur seront d’une grande aide. Un peu comme si en marchant, elles reprenaient progressivement goût à la vie et se rendaient compte que se perdre dans les méandres du passé n’était pas un moyen pour survivre au présent. Cela ne signifie pas oublier ce qui fut, mais plutôt gagner assez en sérénité pour envisager ce qui sera… Une chose qui aurait semblé impossible aux deux femmes avant de se lancer sur le chemin de Compostelle, un voyage ou plutôt une quête autant physique que mentale.

À travers l’histoire d’Alma et de Frida, Fioly Boca nous parle de la vie et de la mort, de l’amour, du deuil, mais aussi de la reconstruction de soi, de la renaissance, de cette impression qu’un point est parfois le début d’une nouvelle histoire. D’une plume lumineuse et poétique, l’autrice dépeint avec force et précision, des couleurs, des sensations, des émotions, des moments fugaces de bonheur, d’autres plus longs de malheur. C’est parfois sublime, parfois nostalgique et triste, mais c’est toujours poignant et plein de vérité !

Quant à la fin, sans entrer dans les détails, elle m’a semblé parfaite. Elle comporte cette touche d’espoir et d’optimisme qui prouve que la vie peut toujours apporter des surprises à condition de lui en laisser la chance… A noter également, les multiples références littéraires qui, en plus de ravir les lecteurs, enrichissent à merveille le récit.

En conclusion, Mes pas dans les tiens nous offre un récit poignant mettant en scène deux femmes aux histoires aussi uniques que banales, la séparation et la mort ayant en commun une certaine universalité. Avec délicatesse et poésie, Fioly Boca nous invite aux côtés de ses personnages à faire un voyage dont la richesse et la profondeur se dévoilent au fil des pages. Belle, forte et touchante, laissez-vous emporter par cette rencontre riche en émotions !

Et vous, envie de feuilleter ou de craquer pour Mes pas dans les tiens ?

Au cœur de la folie, Luca D’Andrea

Couverture Au coeur de la folie

Je remercie les éditions Denoël pour m’avoir permis de découvrir Au cœur de la folie de Luca D’Andrea.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Italie, hiver 1974. À bord d’une Mercedes crème, Marlene fuit à travers le Sud-Tyrol. Elle laisse derrière elle son mari, Herr Wegener, et emporte les saphirs qui lui avaient été confiés par la puissante mafia locale. Alors que, devenu fou, il retourne la région pour la retrouver, Marlene prend un mauvais virage et perd connaissance dans l’accident. Simon Keller, un Bau’r, un homme des montagnes, la recueille et la soigne. Marlene se remet petit à petit dans un chalet isolé, hors de portée de poursuivants pourtant infatigables, et fait un jour la connaissance de Lissy, le grand amour de Simon Keller.

Entre huis clos des sommets et traque mafieuse en Italie, Au cœur de la folie nous entraîne dans une spirale de frayeur, à la suite de personnages d’une noirceur fascinante.

  • Broché: 448 pages
  • Editeur : Denoël (11 octobre 2018)
  • Collection : Sueurs froides
  • Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza
  • Prix : 21.90€

AVIS

Deuxième roman de la collection Sueurs froides qui me tombe entre les mains et deuxième lecture haletante ! Ne connaissant pas Luca D’Andrea, je ne savais pas à quoi m’attendre, mais je peux d’ores et déjà vous dire que j’ai accroché à sa plume aussi nerveuse qu’immersive. L’auteur joue sur la longueur des phrases, sur celle des chapitres, sur l’intensité du suspense et de l’angoisse… Bref, il joue avec allégresse et talent avec nos nerfs !

On fait ici la connaissance de différents personnages dont Marlene qui, après avoir dérobé de précieux saphirs dans le coffre-fort de Herr Wegener, son richissime, puissant et criminel mari, s’enfuie au volant de sa voiture. Elle avait tout prévu pour commencer une nouvelle vie avec un mystérieux personnage nommé Klaus. Mais un grain de sable vient enrayer la machine, un accident de voiture qui la mettra sur la route et la protection d’un Bau’r, un homme des montagnes, nommé Simon Keller. L’homme attire d’emblée la sympathie notamment par la manière dont il s’occupe de Marlene sans poser de questions, mais avec beaucoup de gentillesse.

En parallèle, on suit Herr Wegener qui, fou de rage, est bien décidé à retrouver l’impudente et à lui faire payer son affront. Il est, bien sûr, blessé par la trahison de sa femme qu’il aimait, mais le vol des saphirs le met également dans une position fort délicate vis-à-vis d’une puissante organisation, le Consortium. Marlene, en volant les pierres précieuses, n’a pas pris toute la mesure de son geste, son vol lançant une machine inébranlable, une arme à visage humain pour lequel la notion d’irrémédiable est non négociable : l’Homme de Confiance. Et ça, Herr Wegener va l’apprendre de la pire des manières…

En plus de son mari et de l’Homme de Confiance qui sont à ses trousses, la fuyarde doit également faire face à un autre danger, celui-ci beaucoup plus sournois dans la mesure où il faudra un certain temps avant qu’il montre son vrai visage. Et c’est cet aspect du récit qui m’a poussée à tourner les pages les unes à la suite des autres. On sent assez vite qu’il y a quelque chose de louche, de malsain, des phrases sibyllines, des comportements teintés d’irrationnel, une obsession étrange… Mais l’auteur fait taire les doutes de Marlene et des lecteurs en montrant également l’autre face du danger, les moments de douceur, la complicité, la gentillesse, une certaine forme de sagesse… Au bout d’un certain temps néanmoins, l’angoisse monte progressivement et inexorablement jusqu’à devenir asphyxiante, à l’image de cette vie en huis clos dans le maso où Marlene a trouvé refuge. Je suis assez frustrée de ne pouvoir développer ce point sans vous gâcher le plaisir de la découverte, mais je peux vous dire que si vous aimez les situations non linéaires et les personnages ambivalents, vous allez vous régaler.

À travers des sauts dans le passé, l’auteur nous permet de mieux appréhender ses différents personnages qui, comme vous le verrez, ont tous eu une enfance assez difficile, soit teintée de pauvreté soit de violence, voire des deux. Même si cela n’excuse pas le comportement de chacun, cela permet toutefois de se rendre compte du poids de l’enfance dans la vie de ces adultes… Malgré la découverte de son passé qui nous éclaire sur ses choix de vie, je n’ai pas ressenti beaucoup d’affection pour Marlene. J’ai, par contre, été très touchée par Simon Keller, un homme qui a connu son lot de souffrances et de solitude. Son amour inconditionnel et intemporel pour sa sœur décédée ne pourra qu’émouvoir avant de finir par inquiéter…

Malgré ses plus de 400 pages, le roman se lit rapidement, l’alternance des points de vue, la présence d’allers-retours dans le passé, et les nombreux dialogues donnant un certain rythme au récit et une certaine puissance à la narration. À cela s’ajoute une écriture nerveuse, tout en relief, qui s’accorde parfaitement au décor dans lequel se déroule l’histoire, le Sud-Tyrol, une partie de l’Italie que je ne connaissais pas vraiment. L’auteur a su utiliser l’aura de mystère et de danger qui se dégage de l’endroit pour stimuler l’imagination des lecteurs. Il n’hésite pas ainsi à parsemer son récit d’allusions à des créatures fantastiques et aux fameux contes des frères Grimm qui, dans leur version première, ne sont pas forcément des plus rassurants… Le tout concourt à maintenir une pression constante sur le lecteur qui veut absolument savoir ce qui va tomber sur la tête de Marlene. On alterne, en effet, entre moments doux et moments plus tendus, mais on garde toujours cette sensation que tout peut s’emballer d’un moment à l’autre, comme si après le calme, ne pouvait s’abattre que la tempête. Et cette sensation diffuse de danger est aussi angoissante qu’addictive !

En conclusion, tempête intérieure et tempête extérieure se mêlent et s’entremêlent pour nous offrir un récit haletant et totalement immersif. À travers une plume nerveuse et redoutable, Luca D’Andrea nous parle du poids de l’enfance, de la vie et de la mort, d’espoir, mais aussi de folie, de cette folie qui semble être au cœur des hommes, des pires comme des meilleurs. Alors si vous avez envie d’une histoire qui vous tiendra en haleine du début à la fin, et qui vous fera naviguer en eaux troubles, vous avez trouvé le livre qu’il vous faut.

Et vous, envie de feuilleter ou d’acheter le roman ?

Premières lignes #56 : Au cœur de la folie, Luca D’Andrea

Premi!èr-1

J’ai décidé de participer au rendez-vous Premières lignes, initié par Ma lecturothèque, dont le principe est de citer, chaque semaine, les premières lignes d’un livre.


Pour ce thème, j’ai eu envie de présenter un roman qui me tente beaucoup : Au cœur de la folie de Luca D’Andrea. Un thriller qui va me permettre de faire une petite incursion dans la littérature italienne que je connais si peu.

Italie, hiver 1974. À bord d’une Mercedes crème, Marlene fuit à travers le Sud-Tyrol. Elle laisse derrière elle son mari, Herr Wegener, et emporte les saphirs qui lui avaient été confiés par la puissante mafia locale. Alors que, devenu fou, il retourne la région pour la retrouver, Marlene prend un mauvais virage et perd connaissance dans l’accident. Simon Keller, un Bau’r, un homme des montagnes, la recueille et la soigne. Marlene se remet petit à petit dans un chalet isolé, hors de portée de poursuivants pourtant infatigables, et fait un jour la connaissance de Lissy, le grand amour de Simon Keller.

Entre huis clos des sommets et traque mafieuse en Italie, Au cœur de la folie nous entraîne dans une spirale de frayeur, à la suite de personnages d’une noirceur fascinante.

PREMIÈRES LIGNES

Deux coups légers et ces quelques mots : Langue, langue lèche ! Qui donc ma maison lèche ?
Marlene, vingt-deux ans, à peine plus d’un mètre soixante, yeux bleus mélancoliques, un grain de beauté au coin de la bouche, indéniablement belle et indubitablement effrayée, regarda son reflet dans la porte du coffre-fort et se sentit stupide. Il était en métal, pas en massepain, comme dans le conte. Et il n’y avait aucune sorcière dans les parages.
C’est la peur, se dit-elle. Juste la peur.
Elle détendit ses épaules et bloqua sa respiration, comme son père avant d’appuyer sur la détente de son fusil. Puis elle vida ses poumons et se concentra. Les sorcières n’existaient pas. Les contes mentaient. Seule la vie comptait, et Marlene était sur le point de changer la sienne pour toujours.
La combinaison était facile. Un. Trois. Deux. Puis quatre. Un coup de poignet, encore un quatre, et voilà. Tellement simple que les mains de Marlene agirent d’elles-mêmes.
Elle saisit la poignée en acier, la baissa et serra les dents.
Un trésor.
Des liasses de billets de banque, empilées comme du bois pour le poêle, le Stub. Un pistolet, une boîte de munitions et une petite bourse en velours. Sous la boîte pointait un cahier qui valait tout cet argent et cent fois plus encore. Ses pages froissées contenaient du sang et peut-être deux ou trois condamnations à perpétuité : une interminable liste de créditeurs et de débiteurs, d’amis et amis d’amis, immortalisés par l’écriture fine et penchée de Herr Wegener. Marlene ne lui accorda pas un regard. Le pistolet, les munitions et les liasses de billets ne l’intéressaient pas. La bourse en velours, en revanche, lui rendit les mains moites. Elle en connaissait le contenu, elle avait conscience de son pouvoir et cela la terrorisait.

Et vous, ce roman vous fait-il envie ?

Les autres participants :

La Chambre rose et noire
Au baz’art des mots
Chronicroqueuse de livres
Les livres de Rose
La couleur des mots
Au détour d’un livre
Lady Butterfly & Co
Le monde enchanté de mes lectures
Cœur d’encre
Les tribulations de Coco
La Voleuse de Marque-pages
Le Monde de Callistta
Vie quotidienne de Flaure
Ladiescolocblog
Hubris Libris
Selene raconte
Les lectures d’Angélique
Pousse de gingko
Rattus Bibliotecus
Alohomora, blog littéraire
La Pomme qui rougit
Ma Petite médiathèque
• Saveur littéraire
Prête-moi ta plume
Chat’Pitre
Envie de lire
La Booktillaise
Lectoplum

La Mise à nu des époux Ransome, Alan Bennett

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Un soir, en rentrant de l’opéra, Mr et Mme Ransome, incarnation d’une bourgeoisie britannique pétrie de convenances, retrouvent leur appartement cambriolé, ou plutôt vidé. Tout a disparu, jusqu’aux plinthes et au papier toilette. Monsieur cherche les coupables, Madame, d’abord effondrée, se rêve peu à peu une nouvelle vie. Le fragile voile des conventions se déchire. Il va falloir trouver du linge, des meubles et affronter le monde extérieur, ce grand inconnu peuplé d’individus aux manières extravagantes, épicier pakistanais, grossier inspecteur de police, ménagère abrutie de télévision…. Alan Bennet, l’auteur de La reine des lectrices, nous offre une satire réjouissante, égratignant sans vergogne le snobisme d’un couple anglais et ses petits compromis.

  • Broché: 160 pages
  • Editeur : Denoël (3 juin 2010)
  • Collection : Denoël & d’ailleurs

AVIS

Alan Bennett, c’est l’auteur de La Reine des lectrices, un roman que j’avais dévoré et adoré. Son nom sur la couverture a donc suffi pour me donner envie de lire La Mise à nu des époux Ransome. En parlant de couverture, je dois dire que si celle du roman ne flatte pas l’œil, son atmosphère et sa mise en scène reflètent, quant à elles, à la perfection l’histoire et l’image qui se dégage, au fil des pages, des époux Ransome.

À leur retour de l’opéra, les Ransome ont la très désagréable surprise de constater que leur appartement a été cambriolé. Le mot cambriolage est même ici trop faible puisque leur appartement a été entièrement vidé ! Tout a été pris jusqu’au papier toilette condamnant ainsi un gentleman à faire preuve d’audace dans l’exercice de ses fonctions naturelles.

Mais les époux font honneur au célèbre flegme britannique et accueillent la situation sans effusion… D’ailleurs, M. Ransome, en grand mélomane, se réjouit déjà à la pensée du nouvel équipement audio que les indemnisations de son assurance lui permettront d’acheter. Il laisse donc carte blanche à son épouse, femme au foyer, pour remeubler l’appartement. Et c’est comme ça qu’un événement désobligeant va offrir à Mme Ransome la possibilité de sortir du carcan étriqué de sa vie. Petits bourgeois, la vie de ce couple est faite de silence, de non-dits, de solitude, de conventions, de snobisme et d’hypocrisie.

Mme Ransome trouve donc un certain réconfort dans sa nouvelle vie qui sera émaillée de découvertes et de rencontres puisqu’elle n’hésite pas à transgresser ses habitudes pour aller dans des endroits où elle n’aurait jamais osé mettre les pieds avant le cambriolage. Son vocabulaire intègre même quelques mots « populaires », une petite hérésie pour une bourgeoise qui se doit bien sûr d’offrir une image irréprochable aux amis que les époux Ransome n’ont pas. M. Ransome lui ne change pas d’un iota. Intransigeant, tatillon et peu avenant, il demeure fidèle à lui-même. Petit à petit, le fossé entre les deux époux se creuse jusqu’à ce que se creuse quelque chose de bien plus dramatique…

Alors qu’il pensait le plus bizarre derrière eux, le couple va devoir faire face à une nouvelle révélation tout aussi déroutante ! Un mystère qui rend encore plus opaque les raisons qui ont poussé des individus à vider leur appartement. Je ne vous en dirai pas plus si ce n’est que cette découverte apporte une bonne dose de suspense supplémentaire. Et il marquera le point de départ d’une prise de conscience aigüe de la part de Mme Ransome sur la vacuité de sa vie d’antan et sur celle qu’elle souhaiterait vivre dorénavant.

Cette histoire m’a fait sourire à de nombreuses reprises étant complètement sous le charme de la plume de l’auteur et de son humour grinçant et pince-sans-rire. Il arrive à dépeindre, avec la précision d’un chirurgien en salle d’opération, les travers d’une classe sociale qui est tellement engluée dans le paraître et des conventions absurdes qu’elle arrive à en oublier de simplement être. Se profile également une critique sociétale plus générale, l’auteur n’hésitant pas à se moquer plus ou moins gentiment de tous ces talk-shows qui pullulent, mais aussi de la course effrénée à la consommation. Si l’histoire demeure amusante, elle se pare parfois d’élans plus tristes, notamment si l’on considère les silences et les manques que M. Ransome, de par son caractère, à imposer à sa femme…

En conclusion, sous la houlette d’Alan Bennett, un événement aussi trivial qu’un cambriolage prend une tournure totalement inattendue et quelque peu loufoque.  Avec humour, parfois cynisme, et un flegme tout britannique, l’auteur arrive à offrir une caricature de la bourgeoisie anglaise truculente. C’est drôle, parfois plus triste, mais que c’est addictif !