D’Os et de Chair, Didier Quesne

Couverture D'os et de chair

Capturée par les humains, la femelle orque N’nâbel se voit enfermée dans leurs geôles comme un vulgaire animal. Elle voudrait faire comprendre aux humains qu’elle est la fille d’un puissant chef de clan orc mais, maltraitée et affaiblie, N’nâbel n’a plus vraiment la force de résister… jusqu’à l’arrivée de son voisin de cellule : un humain différent, plus chétif, mal adapté à ce monde de violence et de brutalité.
Étrangement, il semble être le seul à ne pas la considérer comme une ennemie ou un animal… Il va même jusqu’à essayer de la comprendre et de parler avec elle. Peut-être pourraient-ils tenter de fuir ensemble ?

Nestiveqnen (21 janvier 2021) – 276 pages – Papier (19€) – Ebook (4,99€)

AVIS

D’Os et de Chair de Didier Quesne est le roman miroir de son autre roman, De Chair et D’os, mais les deux peuvent se lire de manière indépendante, chaque roman apportant un nouvel éclairage à l’histoire.

La rencontre entre un humain et une Arz’h ou la naissance d’un amour interdit… 

Nous découvrons N’nâbel, une Arz’h qui, lors d’une traque destinée à ramener au sein de son clan un renégat, est faite prisonnière. Une épreuve aussi humiliante que difficile à vivre, mais qui va lui permettre de rencontrer Luso, un humain différent de tous ceux qu’elle a pu croiser jusqu’à présent. Ouvert d’esprit, bienveillant et gentil, il sera le seul à la considérer comme un être doté de raison et de sensibilité, et non comme un animal dangereux à abattre. Petit à petit, les deux vont se rapprocher et s’apprivoiser jusqu’à s’enfuir ensemble… Le début d’une aventure dans laquelle leur cœur, ainsi que le nôtre, sera mis à rude épreuve. Ainsi, attendez-vous à quelques péripéties mouvementées, des scènes d’action parfois peu ragoûtantes, des rituels dont on comprend la philosophie, mais auxquels on n’aimerait pas participer, des moments tendus, mais aussi des instants de communion et de tendresse.

J’ai trouvé l’attraction entre N’nâbel et Luso un peu trop rapide à mon goût, mais cohérente au regard du contexte de leur rencontre, qui fait planer une aura de danger et d’urgence prompte à exalter les sentiments. En revanche, j’ai apprécié de sortir des sentiers battus en suivant la naissance et la concrétisation d’un amour entre deux espèces différentes : une orque ou plutôt une Arz’h, et un humain. Une relation à première vue compliquée, les deux espèces n’étant pas connues pour faire bon ménage, d’autant que chacune semble pétrie de préjugés sur l’autre ! À cet égard, ce roman pourrait être considéré comme une ode à la tolérance, à l’acceptation de la différence, voire comme un subtil plaidoyer en faveur de l’ouverture d’esprit.

Une histoire tout en nuances dans laquelle la frontière entre bestialité et humanité s’étiole…

Car plus les liens entre N’nâbel et Luso se resserrent, plus les barrières entre les deux espèces sautent ! Chacun prend ce qu’il y a de meilleur chez l’autre : N’nâbel s’ouvre à ses sentiments, apprend à dépasser son éducation pour exprimer sa joie, ses émotions et son désir, et Luso s’endurcit, découvre de l’intérieur une espèce que l’on pourrait croire bestiale, quand elle se révèle bien plus proche des humains qu’on ne pourrait le penser. J’ai, pour ma part, apprécié que l’auteur, en jouant habilement sur les situations et le vocabulaire, brouille complètement la frontière entre humanité et bestialité, les deux nous apparaissant bien souvent intrinsèquement liées.

Les humains se révèlent faibles face à plus fort, violents et monstrueux devant plus faible, lâches dès qu’ils le peuvent, mais certains comme Luso sont capables de noblesse d’âme et d’un courage indéniable. Quant aux Arz’h, ils sont guidés par leur sens de l’honneur, une certaine pudeur dans l’expression de leurs sentiments, et un vrai sens de la solidarité. Mais certains sont également capables de bestialité, de duperie et de mensonges, tout comme ces humains qu’ils évitent ou considèrent comme des proies.

Rien n’est donc tout blanc ni tout noir dans ce roman, ce que vont d’ailleurs découvrir N’nâbel et Luso, dont l’amour contre nature, du moins aux yeux de tous, va les mettre en danger, et les pousser à devoir faire des choix douloureux et des sacrifices ! En plus de leur différence d’espèce qui va susciter bien des tensions, un obstacle, peut-être encore plus grand, se dresse devant eux, Luso n’appartenant pas à ce monde…

Une héroïne touchante à l’image d’une romance qui transcende les différences…

Si les lamentations de N’nâbel ont fini par m’agacer, j’avoue avoir été touchée par sa douleur et la manière dont son cœur et sa raison se disputent âprement. Cela est d’autant plus touchant que de par son éducation et sa nature d’Arz’h, la jeune femme n’a pas été préparée à faire face à cette avalanche d’émotions qui l’assaille, ni à ce bonheur mêlé de crainte face au futur. Alors, elle se débrouille comme elle le peut, alternant entre des périodes d’exaltation où seul l’instant présent compte, et d’autres où la peur du lendemain lui fait ressentir un désespoir difficile à juguler. Entre les deux, elle fait de son mieux pour soutenir Luso dans sa quête, quitte à sacrifier une partie de son âme.

Quant à Luso, il a été un point de frustration pour moi. Son histoire ayant été contée dans le premier tome, que je lirai avec plaisir, l’auteur ne nous fait pas part de son point de vue dans ce tome-ci. Cela m’a gênée dans mon attachement au personnage que j’ai néanmoins trouvé courageux et d’une volonté de fer. Malgré ce monde qui n’est pas le sien et qui est empli de dangers, parfois cauchemardesques, il saura garder la tête froide et avancer un pied après l’autre, sans jamais faire montre d’un orgueil mal placé, ni d’une agressivité injustifiée… L’une de ses décisions m’a peut-être surprise, car unilatérale, mais on ne peut que comprendre ses motivations.

En plus de la relation entre N’nâbel et Luso que l’on prend plaisir à voir évoluer, j’ai beaucoup aimé la manière dont l’auteur a réussi à développer la communication entre ses deux protagonistes, rendant leurs échanges verbaux succincts et pourtant forts en sens. Ainsi, malgré la barrière de la langue, les deux ne parlant pas le même langage et ne pouvant se comprendre entièrement sans la présence d’un mage, N’nâbel et Luso ont réussi à développer leur propre mode de communication, fait de gestes, de mimiques, de postures et de regards. N’nâbel, qui a appris à ne jamais fixer les personnes dans les yeux, va apprendre à lire dans ceux de Luso, auquel elle voue un amour total et inconditionnel. Quant à ce dernier, il semble se ressourcer auprès de N’nâbel qui lui permet d’avancer malgré les difficultés et les obstacles.

Un univers de fantasy immersif, entre culture Arz’h et similitudes avec notre propre monde…

L’amour prend une place importante dans ce roman de fantasy, mais l’auteur ne néglige pas pour autant son univers qu’il rend particulièrement immersif. La plongée dans la culture Arz’h est fascinante, l’auteur nous exposant petit à petit le mode de fonctionnement des Arz’h, leur système d’organisation politique très hiérarchisé, leurs croyances, leurs us et coutumes… Quant à ce monde qui se dévoile à nous et que l’on parcourt à grandes enjambées, il se révèle différent du nôtre tout en lui ressemblant en certains points : intolérance et préjugés, sentiments de supériorité des uns sur les autres, violences, domination…

N’oublions pas non plus ce patriarcat bien présent qui condamne N’nâbel à toujours devoir justifier et à prouver que non, toutes les « femelles » ne sont pas obligées de se cantonner au rôle de mère qu’on leur a assigné. Elle fera d’ailleurs preuve de beaucoup de courage et de ténacité pour s’imposer parmi les hommes de son clan. Heureusement, le père de N’nâbel et chef du clan ne partage pas cette vision sexiste et rétrograde de la femme. Il a toujours élevé sa fille pour qu’elle lui succède, au grand dam des autres membres du clan qui ne voient pas d’un bon œil qu’une femelle dirige le groupe. Certains feront d’ailleurs tout pour saper l’autorité de leur chef et remettre en question sa légitimité, de manière à pouvoir imposer un dirigeant mâle.

Le père de N’nâbel m’a impressionnée par son ouverture d’esprit, sa force de caractère et son sens politique qui lui permet d’imposer fermement et progressivement ses idées. Fin stratège en même temps que père aimant et attentif, c’est un homme bon qui fera de son mieux pour concilier l’amour de sa fille, et la pérennité de son clan menacé aussi bien par des dangers extérieurs, qu’une menace bien plus vicieuse provenant de l’intérieur... Le grand Mage du clan est également un personnage secondaire que j’ai pris plaisir à découvrir et à suivre, ce dernier faisant preuve d’une certaine tolérance et de beaucoup de sagesse. Il sera un allié de taille pour N’nâbel, qui sera néanmoins gênée par ses intrusions intempestives dans sa tête et sa tendance à lui rappeler ce qu’elle préférerait oublier…

En conclusion, D’Os et de Chair nous offre une histoire d’amour originale entre deux êtres qui ne sont pas de la même espèce et que tout semble opposer, mais qui se révèleront parfaitement complémentaires dans leurs différences. Faisant preuve d’audace, Didier Quesne signe ici un roman atypique dont la narration suit la structure de pensée d’une héroïne non humaine, mais pourtant portée par les mêmes élans passionnés. Entre un amour interdit qui ouvrira les consciences, en même temps que le chemin de la tolérance, et une aventure menée tambour battant, voici un roman parfait pour les amateurs de romans de fantasy jouant avec brio et élégance sur les sentiments de ses personnages, et un univers dont on découvre progressivement les particularités. 

Je remercie les éditions Nestiveqnen de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.