Pourquoi les filles ont mal au ventre ? Lucile de Pesloüan, Geneviève Darling (illustratrice)

Pourquoi les filles ont mal au ventre ? est un manifeste féministe qui dénonce les malaises que ressentent les femmes, de l’enfance à l’âge adulte, dans une société qui ne les ménage pas. Lucile de Pesloüan a écrit ce texte sous forme de fanzine en 2014. Plusieurs centaines d’exemplaires vendus plus tard, l’ouvrage est édité en livre illustré avec un texte enrichi, appuyé par des illustrations réalistes et percutantes de Geneviève Darling. Pourquoi les filles ont mal au ventre ? invite les adolescents à se questionner sur les situations de sexisme que les filles vivent au quotidien. Le livre sensibilise aux inégalités que subissent les femmes dans le monde, ici ou ailleurs avec des illustrations sans tabou, qui racontent une réalité complexe et hétérogène

Isatis Canada (5 septembre 2017) – 16 € – Illustrations : Geneviève Darling

AVIS

Je tiens à remercier Le petit rat de bibliothèque grâce à qui j’ai découvert cet ouvrage que j’ai dévoré et beaucoup apprécié.

L’autrice dénonce tout ce qui fait que, de par le monde, les femmes se sentent oppressées et sur le fil du rasoir, en plus d’être constamment sujettes à des injustices : violences physiques et morales (viols, excision, mariages forcés..), harcèlement de rue, pression sociétale sur le corps de chaque femme dès son plus jeune âge, obligation de correspondre à ce que les hommes attendent d’une femme, sexisme constant et ordinaire, différence de salaire, charge mentale, dangers d’être une femme bisexuelle, trans, queer, racisée…

Évidemment en fonction de votre vécu et de vos conditions de vie, certaines planches vous parleront plus que d’autres, mais toutes ne devraient pas manquer de vous toucher (a fortiori si vous êtes une femme), de vous heurter, de vous révolter et de vous faire réaliser à quel point la société doit changer pour que chaque femme puisse enfin se sentir en sécurité et ne plus devoir se plier à la volonté des hommes.

Informatif et simple d’accès, Pourquoi les filles ont mal au ventre ? est le genre d’ouvrages que chaque homme devrait lire parce que si certains ne se préoccupent pas et ne se préoccuperont jamais de la condition des femmes, d’autres, plus ouverts à la question, pourraient faire des découvertes et remettre en question certains comportements et croyances tout en réalisant les difficultés d’être une femme à l’heure actuelle. 

L’album, en plus d’être vif et percutant, réussit à dénoncer sans invectiver, un petit exploit en soi dont j’aurais bien été incapable devant toutes les injustices mises en images. Pour ce faire, l’autrice se contente d’établir des faits, ce qui permet d’ouvrir le dialogue, mais qui ne permet pas d’approfondir les choses. Un point qui m’a un peu frustrée bien que je comprenne qu’ici l’idée est bien plus de susciter une prise de conscience collective et d’ouvrir la réflexion que de se lancer dans une étude sociologique autour des femmes et des violences dont elles sont victimes.

Quant aux illustrations, elles frappent par leur réalisme et toutes les émotions qu’elles véhiculent. J’ai apprécié une certaine sobriété, la seule excentricité étant le ton violet des dessins qui happe l’attention des lecteurs tout en leur laissant deviner la violence des différentes situations vécues par les femmes.

En fin d’ouvrage, un encart signale que ce livre, écrit et illustré par des femmes blanches, ne saurait représenter les expériences vécues par toutes les femmes, ce que j’ai trouvé important, la condition des femmes appartenant à une minorité étant encore plus difficile. Je retiendrai également l’appel à la solidarité féminine qui me semble être une condition sine qua non pour que la société évolue dans le bon sens…

En conclusion, Pourquoi les filles ont mal au ventre ? est un manifeste féministe accessible et remarquable qui pointe avec beaucoup d’acuité ce que signifie être une femme dans le monde actuel entre sexisme, oppressions et violences. Percutant, il offre également une bonne entrée en matière pour instaurer un changement et susciter un dialogue hommes/femmes permettant, espérons-le, de faire changer les choses…

Écoutez un extrait de l’ouvrage lu par l’autrice

 

The Poet X, Elizabeth Acevedo

The Poet X - WINNER OF THE CILIP CARNEGIE MEDAL 2019 (English Edition) par [Elizabeth Acevedo]

Dans un monde qui ne veut pas l’entendre, elle refuse de rester silencieuse

Résumé : Harlem. Xiomara a 15 ans et un corps qui prend plus de place que sa voix : bonnet D et hanches chaloupées. Contre la rumeur, les insultes ou les gestes déplacés, elle laisse parler ses poings. Étouffée par les préceptes de sa mère (pas de petit ami, pas de sorties, pas de vagues), elle se révolte en silence. Personne n’est là pour entendre sa colère et ses désirs. La seule chose qui l’apaise, c’est écrire, écrire et encore écrire. Tout ce qu’elle aimerait dire. Transformer en poèmes-lames toutes ses pensées coupantes.

Jusqu’au jour où un club de slam se crée dans son lycée. L’occasion pour Xiomara, enfin, de trouver sa voix.

AVIS

Je remercie Grâce pour cette lecture commune parce que sans elle, je ne suis pas certaine que j’aurais osé me lancer dans ce roman en raison de sa forme particulière qui m’attirait autant qu’elle me faisait peur. Écrit en vers libres, The Poet X est un petit bijou de poésie, pas du genre de celle qui vous enchante par la beauté des mots, mais plutôt de celle qui vous touche et vous frappe par leur puissance.

Écrire pour mettre des mots sur les maux, écrire sans réfléchir, écrire pour trouver un peu de liberté, écrire pour être soi sans masque ni censure… La poésie devient un exutoire pour Xiamora qui, en plus de devoir faire face aux commentaires et aux regards déplacés sur son corps, doit composer avec une mère profondément puritaine et croyante. Comment ne pas étouffer sous le poids d’une mère qui attend d’elle un comportement exemplaire et une totale dévotion envers Dieu quand elle n’est même pas certaine de croire en une religion qui s’entête à traiter les filles et les garçons différemment ?

Tout au long du roman, on ne peut que ressentir le sentiment de révolte de Xiaomara qui est sans cesse soumise à des injonctions que ce soit envers son corps ou ses pensées. Ses poèmes deviennent alors pour elle le seul moyen de s’exprimer et de partager ses questionnements, ses sentiments et ses états d’âme sans, entre autres, heurter une mère prise dans une foi religieuse virant au fanatisme.

Je dois d’ailleurs dire que sa mère m’a profondément agacée que ce soit en raison de sa manière de tenter de vivre son rêve à travers sa fille ou sa vision étriquée de la foi et sa vision rétrograde des femmes. De fil en aiguille, on comprend son mal-être et sa difficulté à renoncer à cette vie consacrée à la religion dont on l’a privée, mais son fanatisme religieux n’en demeure pas moins intolérable. Une foi imposée mérite-t-elle d’ailleurs seulement le nom de foi ? Heureusement, un homme d’Église fait montre d’un peu plus de retenue et semble comprendre la nécessité de laisser Xiaomara suivre sa propre voie… 

Si sa mère se révèle tyrannique en considérant le corps de sa fille comme un objet de convoitise qu’elle doit garder pur jusqu’à son mariage (une vision bien traditionnelle de la femme qui semble avoir la vie dure) et que son père est plutôt aux abonnés absents, Xiaomara peut compter sur le soutien et la présence de son frère jumeau, un petit génie plus adepte de la réflexion que des poings. Le frère et la sœur ne pourraient être plus différents l’un de l’autre, mais on sent qu’il existe une connexion particulière qui les lie malgré leurs différences et leurs incompréhensions. Le frère n’a pas la combativité de la sœur, mais il essaie, à sa manière, de l’aider et de la pousser à se révéler à elle-même et à la face du monde. Un soutien très discret, voire pudique, que j’ai trouvé assez touchant d’autant que le jeune homme doit faire face à sa propre tempête intérieure…

Aux côtés du frère et de la sœur, se dresse avec une constance sans égale, Caridad. Sage, raisonnable, sincèrement croyante et très respectueuse de ses parents, l’adolescente est un peu l’antithèse de Xiaomara. Jamais blessante ni critique, elle se contente d’être là pour elle et de la soutenir. Aucun jugement de valeur donc, juste une présence rassurante et indéfectible ! C’est le genre d’amie qu’on aimerait tous avoir et la preuve que l’on peut avoir des opinions très différentes, mais être toujours là pour l’autre.

Autre relation positive, celle que va nouer notre héroïne avec un jeune homme qui verra en elle autre chose qu’un corps voluptueux qu’il peut, comme ses camarades, commenter à l’envi. J’ai apprécié la manière dont l’autrice a construit leur relation, l’adolescent se montrant à l’écoute de Xiaomara et ne lui imposant pas des choses pour lesquelles elle ne se sent pas prête. Cela semble normal, mais c’est loin d’être toujours le cas… À cet égard, j’ai particulièrement apprécié une scène dans laquelle est abordé, avec subtilité et beaucoup de justesse, le thème du consentement. L’autrice nous montre qu’une personne a le droit de changer d’avis lors d’un rapprochement physique sans pour autant être insultée, voire pire. Un message qui me semble plus que jamais important de diffuser surtout dans un roman à destination des adolescent(e)s.

Quant à Xiaomara, elle m’a juste bluffée. J’ai été, dès les premières pages, séduite par sa personnalité et son aura de battante qui refuse de se laisser dicter sa conduite. Elle lutte entre l’envie de ne pas blesser sa mère, de survivre sans se laisser marcher dessus dans un quartier où le corps des femmes est sans cesse jaugé et celle d’être enfin elle-même. Une adolescente pleine de ressources avec une capacité de recul impressionnante pour son âge, et surtout une poétesse dans l’âme. Ce que Xiaomara se retient de hurler à la face du monde, elle le couche sur le papier avec frénésie et justesse jusqu’à ce qu’une opportunité lui laisse entrevoir une autre voie, celle du partage et du slam. Une révélation qui ne se fera pas sans heurts, mais qui rapprochera l’adolescente d’elle-même et des siens…

À cet égard, la fin, pleine d’émotions, m’a beaucoup plu et touchée. L’autrice ne tombe pas dans un happy end où tous les problèmes seraient réglés d’un coup de baguette magique, mais elle finit quand même sur une note d’espoir. Et elle nous démontre, une fois de plus, le pouvoir des mots qui rassemblent et unissent malgré la distance, les désaccords et les blessures que l’on peut infliger à ceux que l’on aime, parfois maladroitement…

Avec une économie de mots volontaire et parfaitement maîtrisée, elle frappe le lecteur et s’insère dans son cœur. Aucune envolée lyrique, mais la force brute des mots martelés comme des poings, des mots qui volent, qui fusent, qui touchent et qui font réfléchir. Et les sujets de réflexion sont nombreux : la religion et le fanatisme qui peut parfois en découler, l’homosexualité a fortiori dans une famille extrêmement croyante et un environnement machiste, le libre arbitre, la condition de la femme et le regard/jugement omniprésent sur son corps, les premiers émois amoureux, la découverte de son corps et de la sexualité, le consentement, la quête d’identité et l’affirmation de soi, l’immigration, la confrontation de deux cultures… Le roman m’a d’ailleurs donné envie d’en apprendre plus sur la culture dominicaine dont on a un petit aperçu et sur laquelle je n’avais jamais rien lu.

En conclusion, incisif, puissant et émouvant, The Poet X est un petit bijou que je vous recommande chaudement. Pas besoin d’apprécier la poésie pour se laisser emporter par l’histoire de Xiaomara, une adolescente forte et touchante qui refuse de plier sous le poids de la foi maternelle, de la société et de la concupiscence des hommes, et qui trouve, dans la poésie, un moyen de s’affirmer et de partager ses sentiments, ses espoirs et ses états d’âme.

The Poet X ou quand la force et la puissance des mots remplacent celle des poings !

Retrouvez l’avis de Grâce sur son blog Les notes de Grâce M.

J’ai lu le roman en VO qui est très accessible, mais une version française est proposée par les éditions Nathan.

Signé poète X - Dès 14 ans par [Elizabeth Acevedo, Clémentine Beauvais]

Nathan (29 août 2019) – 384 pages – Broché (16,95€) – Ebook ( 6,49€)
Traduction : Clémentine Beauvais