en Silence, Audrey Spiry

Quelque part dans le sud, en été, un petit groupe d’amis part en expédition pour une grande journée de canyoning. L’isolement, le dépaysement et le frisson du danger vont servir de révélateur. Chacun, au fil de cette longue journée pleine d’imprévus, va se retrouver seul, confronté en silence à ses interrogations les plus intimes. Comme Juliette, la narratrice, qui remet en question sa relation avec Luis. Comment dépasser le sentiment d’immobilisme et d’attente qui imprègne leur couple, et qui lui est devenu presque insupportable ? Cette belle journée d’été n’est-elle pas, finalement, l’épilogue de leur histoire d’amour ? Unité de temps, de lieu, d’action, ce récit tout simple en apparence surprend et séduit à la fois par son ton, intime et sensible, et par sa forme, très picturale et spectaculairement colorée. Le premier album plein d’originalité d’une jeune dessinatrice au talent très affirmé.

CASTERMAN (9 juin 2012) – 174 pages

AVIS

À la recherche d’un livre avec le mot silence dans le titre pour valider un challenge littéraire, j’ai jeté mon dévolu sur cet ouvrage dont je n’avais jamais entendu parler, et que j’ai trouvé intéressant autant sur le fond que la forme. En début de lecture, le style graphique m’a un peu décontenancée, mais très vite, je lui ai trouvé beaucoup de cachet, d’originalité et une certaine puissance.

Au fil des pages, le jeu sur les couleurs éblouit les lecteurs qui se sentent alors complètement immergés dans cette sortie de canyoning en compagnie d’un moniteur Yann, d’un couple, Luis et Juliette, et d’une famille. On suit donc la progression du groupe jusqu’au canyon, une petite aventure en soi, puis tout au long d’une aventure qui leur et nous en met plein la vue, mais qui, je dois l’avouer, m’a donné quelques sueurs froides.

https://www.bdgest.com/prepages/Planches/1106_P2.jpg?v=1340409478Source : https://www.bdgest.com

Cette BD me suffit déjà pour dire que le canyoning n’est pas pour moi, même si je suis charmée par cette idée d’évoluer dans un cours d’eau, d’en découvrir les aspérités, d’en explorer les richesses, de se laisser porter par le courant et de descendre des cascades de différentes manières… Une activité fascinante mais qui n’est pas sans danger et qui mérite de prendre quelques précautions. D’ailleurs, la sortie réservera quelques petites frayeurs à certains participants, et notamment à Juliette qui semble avoir le don pour perdre de vue le groupe. Peut-être en écho à cette vie qui est la sienne, mais dans laquelle elle semble s’être perdue et ne s’épanouit plus.

Je n’ai jamais fait de canyoning, mais j’ai été surprise de la désinvolture avec laquelle le guide traite les gens sous sa responsabilité une fois les consignes de sécurité données. Je me serais peut-être attendue à un suivi plus rigoureux parce que descendre des cascades, passer par des endroits étroits et escarpés, tout ça dans un environnement aquatique, n’est pas anodin. Cela n’est qu’un détail qui n’ôte rien à la qualité de la BD, mais j’avoue que le comportement de Yann m’a parfois perturbée et déconnectée d’une l’histoire qui dépasse pourtant le simple cadre du canyoning.

Bien sûr, on sent à travers les épreuves traversées par les personnages, un ode au sport et au dépassement de soi, à la volonté de triompher de ses peurs, de sortir de sa zone de confort pour se découvrir et se redécouvrir, mais cette sortie de canyoning, c’est aussi l’occasion pour Juliette d’opérer un véritable travail d’introspection sur elle-même et le couple qu’elle forme avec Luis. Petit à petit, on découvre des bribes du passé du couple et le mal-être de Juliette face à un compagnon dont la vie semble en décalage avec la sienne. Le cinéma est une passion dévorante qui pousse Luis à avancer dans la vie, mais qui menace, à l’inverse, d’engloutir Juliette bien plus que ne pourrait le faire toute cette eau qui l’entoure.

À cet égard, j’ai été émerveillée par les effets graphiques qui nous donnent parfois l’impression que s’opère une réelle et totale fusion des corps et de l’eau, avant que corps et matière ne reprennent leur place. C’est assez spectaculaire et profond à la fois ! L’eau devient ainsi un personnage à part entière, un personnage personnifié par un dessin vivant, coloré et très expressif, qui nous permet de vivre pleinement chaque situation et de ressentir toutes les émotions et les interrogations qui traversent Juliette. L’autrice opère également un véritable travail sur les changements de ton et de registre, en alternant entre les phases de calme et de sérénité, et des moments où chaos intérieur et démonstrations de force de la nature se font écho. 

Source : https://www.audreyspiry.com

En bref, bien que le canyoning ne soit pas un sport qui m’attire, j’ai passé un très bon moment en compagnie de différents personnages, dont une fillette rigolote et attachante, et une jeune femme qui va profiter de cette journée de canyoning pour se dépasser et faire le point sur l’état de son couple. Parfois oppressant, mais surtout libérateur, voici un ouvrage que je ne peux que vous conseiller, d’autant qu’il bénéficie d’un travail d’illustration laissant une large place aux couleurs et à des traits presque vaporeux d’une grande puissance.

 

Sous le compost, Nicolas Maleski

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« Si ma femme n’avait pas commencé à me tromper, je n’aurais probablement jamais versé dans l’extra-conjugalité. »

Gisèle est vétérinaire de campagne, Franck s’est voulu écrivain. Il est désormais père au foyer. Pas de méprise, ce statut est une source intarissable de joie. Car en plus de lui assurer un temps précieux auprès de ses filles, il le dispense de côtoyer ses semblables.
Hormis la fréquentation de quelques soiffards, cyclistes tout-terrain ou misanthropes à mi-temps comme lui, Franck Van Penitas peut se targuer de mener une existence conforme à son tempérament : ritualisée et quasi solitaire. Son potager en est la preuve, où aucun nuisible susceptible d’entraver ce rêve d’autarcie ne survit bien longtemps. Franck traque la météo et transperce à coups de bêche les bestioles aventureuses.
Jusqu’à ce jour où une lettre anonyme lui parvient, révélant l’infidélité de sa femme.
Face à un événement aussi cataclysmique que banal, n’est pas Van Penitas qui veut. Accablement ? Coup de sang ? Répartition des blâmes ? Très peu pour lui. Franck a beau être un garçon régulier, il n’en est pas moins tout à fait surprenant et modifier son bel équilibre n’entre guère dans ses vues. Son immersion en territoire adultérin, le temps d’un été, prendra l’allure d’un étrange et drolatique roman noir conjugal.

HarperCollins (8 janvier 2020) – 256 pages – Poche (7,50€)

AVIS

Sous le compost est une lecture assez déroutante dans le sens où l’on se laisse guider par l’auteur sans vraiment savoir où il veut nous emmener. Pas grave me direz-vous, sa plume caustique et empreinte de cynisme s’assurant de happer l’attention des lecteurs dès les premières pages. Nous voilà donc plongés en pleine campagne dans la vie de Franck, un père au foyer passionné de jardinage et vouant une totale dévotion à ses trois filles qui emplissent bien son quotidien. On appréciera l’originalité puisque pour une fois, ce n’est pas à la femme qu’est attribué le rôle de fée du logis.

Entre son jardin qu’il soigne presque aussi bien que ses filles, la maison à gérer, les filles à dorloter doublement pour compenser l’absence de leur mère accaparée par son travail, et ses virées dans le bar du village avec ses deux potes, enfin connaissances parce que Franck n’aime pas trop  l’idée d’avoir des amis, il n’a clairement pas le temps de s’ennuyer ! Mais une lettre anonyme dénonçant l’infidélité de sa femme va venir donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Vexé, plus par l’outrecuidance de la personne qui a osé s’abaisser à un tel procédé que par le contenu de la lettre, il va faire ce que toute personne sensée aurait fait à sa place, se lancer dans l’expérience mouvementée de l’adultère.

Ce n’est pas le premier réflexe qui vous serait venu à l’esprit ? Moi non plus, mais vous verrez que Franck est un homme assez spécial. Cynique à souhait, solitaire et peu à l’aise en société, il ne nous apparaît pas forcément comme un homme attachant, mais nous nous prenons rapidement au jeu, suivant avec curiosité ses péripéties extra-conjugales qui vont le conduire sur des chemins inattendus et interdits. Il est assez surprenant de voir son manque d’émotions : pas de scène de ménage quand il pense que sa femme prend du bon temps avec un autre, pas de jalousie et aucune culpabilité à culbuter une autre femme sans être même certain que sa femme le trompe réellement. Pas le type d’homme que j’aimerais personnellement fréquenter même si j’apprécie qu’il assume sans complexe son rôle de père au foyer et de jardinier amateur et plutôt doué.

J’ai, en revanche, admiré sa femme qui essaie de faire ses preuves en tant que vétérinaire dans un milieu rural qui ne voit pas sa couleur de peau d’un bon œil. Je n’ai pas d’enfant, mais j’ai également compati devant ses difficultés à faire concilier sa vie de mère et ses impératifs professionnels, son métier requérant de passer de longues et nombreuses heures en-dehors du foyer familial. Raison, peut-être, pour laquelle j’ai trouvé le comportement de Franck tellement injuste et révoltant d’autant que ce dernier a apparemment du mal à comprendre la notion de consentement. Quelques scènes durant lesquelles il insiste pour avoir des relations sexuelles avec sa femme ou son amante m’ont ainsi particulièrement indisposée…

Durant tout le roman, on suit donc Franck dans sa double, voire triple vie, de père au foyer, d’amant et de copain de bar, notre homme ne rechignant pas à boire quelques bières avec deux hommes du village dont l’un finit par nous toucher par le drame qu’il a vécu une décennie plus tôt. Un autre incident, en fin de roman, vient apporter une petite dimension dramatique qui m’a bien plu d’autant que j’étais loin d’avoir anticipé la révélation finale qui nous permet de relativiser les petits secrets de Franck. Au passage, une petite critique acerbe des écrivains à succès, mais sans grand talent, m’a arraché quelques sourires puisqu’il faut reconnaître qu’il y a quand même du vrai dans le tableau peint par le très cynique Franck, lui-même écrivain qui s’est oublié dans sa vie de papa et mari.

En conclusion, Sous le compost est un roman atypique dont le charme réside dans le ton cynique et étrangement vif de l’auteur. Sous fond de jardinage, de tromperies et de médisance, l’auteur nous offre une plongée dans un monde rural bien moins paisible qu’il n’y paraît tout en questionnant la notion de couple et de sa déliquescence dans un quotidien rythmé par les obligations en tout genre. Un roman noir aux allures de fable cynique sur l’adultère et la faculté de certains à se perdre dans leurs fantasmes, il fallait oser. Nicolas Maleski l’a fait ! Cela ne plaira pas à tous les lecteurs, mais chacun devrait au moins être marqué par son audace et l’honnêteté rafraîchissante de sa plume.

Merci aux éditions HarperCollinsFrance pour cette lecture.