Permis de mourir, Delphine Dumouchel

Couverture de Permis de mourir par Delphine Dumouchel

Certains visent le permis de conduire.
Moi, je rêve qu’on me délivre mon permis de mourir.
Une adolescente aux allures d’ange, une fête bien arrosée, une vie de Belle au bois dormant.
Clémentine vous emmène dans la dure réalité de sa vie

Livre S (25 juin 2020) – 84 pages – Papier (12€)

AVIS

Grande fan du travail de Mina M, j’ai tout de suite été attirée par la couverture qui, comme toujours avec l’illustratrice, est de toute beauté. Mais c’est bien le résumé qui m’a donné envie de me plonger dans cette courte, mais non moins intense, histoire.

Entre les cours durant lesquels s’égrènent parfois avec une lenteur exaspérante les minutes, une meilleure amie avec laquelle faire les quatre cents coups, ce fichu réveil qui sonne chaque matin quand rester au lit semble une bien meilleure idée, une mère tatillonne sur certaines règles, le Don Juan du lycée qui ne la laisse pas indifférente, Clémentine avait tout d’une lycéenne banale.

Mais Clémentine n’est pas, ou plutôt, n’est plus une lycéenne comme les autres. C’est une adolescente de dix-sept ans qui dort, telle une Belle au bois dormant moderne, depuis presque un an. Un an sans quitter l’enceinte de l’hôpital, bercée par les paroles et la bonne humeur d’une infirmière angélique, le son de la télé, les visites et les examens médicaux. Un an enfermée dans son propre corps avec comme seule véritable échappatoire, le flot continu de ses pensées.

L’autrice remonte le fil du temps pour nous raconter l’enchevêtrement d’événements ayant conduit la lycéenne dans le coma… On pourrait y voir une légitime mise en garde contre les dangers de l’alcool, mais j’y vois surtout la preuve que la vie ne tient qu’à un fil et qu’il suffit parfois de peu pour que la vie bascule du mauvais côté.

Une vie qui s’apparente à une non-vie comme aime à le penser Clémentine qui, si elle ne peut plus bouger, parler ou voir, conserve la possibilité d’entendre et, surtout, de penser. Le lecteur découvre alors une jeune fille à l’esprit aiguisé et affûté qui fait preuve d’une étonnante lucidité et capacité de réflexion sur son état actuel, mais également sur sa vie passée. Les journées passent et se ressemblent, mais Clémentine tente de rester en phase avec le temps, s’appuyant sur toutes ces petites choses qui forment dorénavant son quotidien…

Si j’ai d’emblée compati à sa situation, la lycéenne garde une telle distance avec ses émotions que j’ai mis un certain temps à m’attacher à elle. Elle semble bien plus à l’aise dans le registre du descriptif et de l’analytique que de l’émotif. Mais est-ce étonnant quand l’on est coupé de toutes ses sensations, réduit à un corps allongé soumis au soin du personnel médical et que l’on est privé de tout moyen de communication ? À cet égard, la résilience de la jeune fille impressionne ! Elle ne s’apitoie jamais sur elle-même malgré l’injustice et la difficulté de sa situation…

Progressivement, il se produit une sorte de basculement, l’attachement à Clémentine opère et devient alors viscéral. Comme si c’était une amie ou un membre de notre famille, son sort nous prend aux tripes et l’on n’a plus qu’une envie, qu’elle se réveille de ce cauchemar ! Mais la jeune fille en a-t-elle réellement envie ? Comment revenir à la vie quand elle est en suspens depuis plusieurs mois et que le monde semble avoir repris la course du temps sans vous ? Et si retour il y a, dans quelles conditions peut-il s’envisager ? Quelles seront les séquelles physiques et mentales ? Tout autant de questions qui se poseront à Clémentine d’autant que, malgré la présence de sa mère, parfois plus pesante que réconfortante d’ailleurs, la jeune fille a déjà dû faire le deuil de certaines relations…

Si je ne reviendrai pas sur certains comportements qui m’ont profondément heurtée (preuve de l’attachement que j’ai développé envers Clémentine), l’autrice évoque avec une certaine délicatesse le fait que face à un drame, chacun réagit différemment. Quand des personnes tenteront de voguer dans la tempête, quitte parfois à faire naufrage, certaines se protégeront par une mise à distance qui peut choquer, mais qui est également une manière comme une autre de surmonter l’indicible… Peut-on vraiment juger quelqu’un quand on n’a jamais eu soi-même à affronter un tel drame ?

En plus de Clémentine que l’on apprend, au fil des pages, à découvrir et dont on suit, le cœur serré, les différentes pensées, je me suis attachée à Angie, une infirmière qui porte bien son nom. Douce, solaire et bienveillante, elle offre une bulle de réconfort à Clémentine et semble même parfois sa seule source de lumière dans les ténèbres. À une période où le personnel hospitalier est plus que jamais sollicité, sans vraiment recevoir la reconnaissance qui lui est due, j’ai trouvé intéressant de rappeler l’importance de la relation soignant-patient dans un processus de guérison…

En conclusion, en nous faisant partager les pensées d’une adolescente dans le coma, oscillant entre questionnements et doutes, envie de revenir et celle de définitivement partir, l’autrice propose un texte poignant qui ne pourra qu’émouvoir et frapper les lecteurs en plein cœur !

Émotions.

Je remercie Livr’s pour m’avoir envoyé la version numérique de ce livre en échange de mon avis.

Le noir entre les étoiles, Stefan Merrill Block

Dix ans après une terrible tuerie dans son lycée, Oliver Loving est toujours plongé dans un coma profond. Brisée par le drame, sa famille s’est désunie : son père, Jed, un artiste raté, a trouvé refuge dans l’alcool, et sa mère, Eve, s’obstine à garder espoir, refusant que son fils soit débranché. Quant à Charlie, leur cadet qui se rêve écrivain, il a quitté le Texas pour vivre librement son homosexualité à New York et fuir l’ombre pesante de son grand frère. Mais lorsqu’un nouvel examen révèle chez Oliver les signes d’une activité cérébrale, tous trois se retrouvent à son chevet, dans l’espoir d’avoir enfin une réponse à toutes leurs questions.

Après le succès d’Histoire de l’oubli, Stefan Merrill Block signe un roman bouleversant sur la famille, la fin de vie et la résilience. Alternant subtilement les points de vue, Le noir entre les étoiles interroge de manière intime l’expérience du traumatisme et aborde une question essentielle : qu’est-ce qu’une vie digne d’être vécue ?

Albin Michel (5 février 2020) – 448 pages – Broché (22,90€) – Ebook (15,99€)
Traduction : Marina Boraso

AVIS

Il y a dix ans, Hector Espina ouvre le feu dans le lycée d’une petite ville du Texas faisant plusieurs morts et un blessé grave. Pas vraiment vivant, mais pas tout à fait mort, Olivier Loving est, depuis ce drame, plongé dans le coma. Une vie en suspens, entre l’espoir d’une mère qui refuse de lâcher prise et le dépit du corps médical qui a arrêté de croire à un potentiel miracle, du moins, jusqu’à ce qu’un examen vienne semer le doute…

Derrière ce drame qui relance l’éternel débat américain sur la libre circulation des armes, l’auteur aborde avec beaucoup de sensibilité et de retenue, cette question délicate de la vie et de la fin de vie, de l’acharnement thérapeutique, et de cet amour familial qui, sans le vouloir, dévie et flirte dangereusement avec la maltraitance... Garder espoir malgré les avis médicaux pessimistes et se raccrocher au moindre geste, même automatique, semble terriblement humain, mais quand devient-il nécessaire d’accepter l’inacceptable et de laisser partir un corps qui abrite les derniers fragments et vestiges d’une vie qui n’est plus ?

Il n’y pas de réponse idéale ou toute faite, chaque situation étant différente… Mais plus les pages défilent, plus on en vient à se demander ce qui serait le pire : que le corps d’Olivier ne soit qu’une coquille maintenue artificiellement en vie depuis une décennie ou que l’esprit de l’adolescent ait été présent, même par intermittence, dans cette prison de chair et de sang infranchissable dans laquelle il aurait été emmuré vivant et impuissant… Et si Olivier pouvait faire entendre sa voix, que préférait-il : qu’on le maintienne en vie coûte que coûte ou qu’on le laisse enfin partir ? Une question qui hante le lecteur et qui, petit à petit, vient faire son chemin dans le cœur de sa famille…

L’auteur n’émet jamais de jugement de valeur sur tel et tel comportement, mais fait défiler sous nos yeux le passé et le présent d’une famille touchée par un drame dont il est bien difficile de se relever. Il alterne ainsi les points de vue et les époques nous permettant de prendre toute la mesure des douleurs, des désillusions, des espoirs, des secrets, des peines, des doutes, des forces et des faiblesses de personnes ni pires ni meilleures que les autres… La famille Loving n’était pas une famille foncièrement heureuse, mais elle n’était pas non plus malheureuse. Juste une famille américaine moyenne vivant dans une ville entachée par un racisme latent et toléré…

La tuerie du 15 novembre, en plus d’avoir endeuillé des familles, a marqué la mort d’une ville entière devenue ville fantôme. Certaines personnes ont ainsi instrumentalisé ce lugubre événement pour distiller haine, peur et rancœur envers les non-blancs qui ont fini par quitter cette terre inhospitalière… L’origine du tueur a donc servi de détonateur à une situation déjà explosive et marquée par de fortes tensions entre la communauté blanche et la communauté hispanique. Mais n’est-ce pas trop facile et réducteur d’imputer un acte aussi barbare que l’assassinat prémédité de personnes sans défense à l’origine ethnique d’une personne ? Quelle est la vraie raison de ces meurtres ? Y en a-t-il vraiment une ? Le drame aurait-il pu être évité ? Quelques questions, parmi d’autres, qui vous feront tourner les pages rapidement d’autant que l’auteur distille au compte-gouttes les informations permettant de recoller les morceaux du puzzle.

En parallèle, grâce à des retours dans le passé, on apprend à mieux connaître Olivier, un bon fils proche de sa mère, un adolescent timide, sensible, réservé, poète et quelque peu rêveur. Lors des passages qui lui sont consacrés, l’auteur s’adresse à lui avec un « tu » qui donne corps à cet adolescent, jamais devenu homme, qui nous semble déjà loin… Se dévoile aussi sa famille, une famille qui s’est délitée sous le poids de la douleur : un père dont le coma de son aîné a aggravé l’alcoolisme, une mère dévouée mais centrée sur le fils qui lui échappe sans considérer celui qui lui reste, et un frère, Charlie, dont la tentative d’émancipation à New York ne semble pas lui avoir apporté la paix à laquelle il aspirait. Mais comment prendre de la distance avec l’histoire familiale quand sa seule ambition dans la vie est de la retranscrire dans un roman ?

Le dialogue entre les différents membres de cette famille n’est pas toujours aisé, mais l’on comprend que chacun d’entre eux a sa propre manière d’affronter la situation. Entre dévotion quasi obsessionnelle et comportements compulsifs, fuite ou apparente indifférence, les réactions sont variées et parfois déroutantes pour le témoin extérieur… Si j’ai ressenti un profond sentiment d’empathie pour cette famille,  je ne me suis pas sentie reliée à elle, peut-être parce que l’auteur garde une certaine distance avec ses personnages. Cela se traduit par une narration puissante, poétique, imagée, mais qui ne verse jamais dans le pathos ni dans le sentimentalisme. Cette distanciation volontaire m’a semblé nécessaire pour supporter une histoire qui peut se révéler intense et difficile même si la lumière n’est jamais loin de l’obscurité.

En conclusion, en alternant les points de vue et en faisant des allers-retours réguliers entre présent et passé, Stefan Merrill Block nous offre un texte d’une profonde humanité mettant en parallèle les espoirs et les désillusions d’une famille dispersée par le drame et la dislocation d’une ville gangrénée par la haine et la méfiance. La résilience, le questionnement autour de la notion de vie et de fin de vie, les relations familiales, le racisme… sont au cœur d’une histoire émouvante et puissante qui devrait vous faire réfléchir et vous toucher au plus profond de vous-mêmes. Intense, poétique et brutal à la fois, voici un roman que je ne suis pas prête d’oublier !

Picabo River Book Club

Merci aux éditions Albin Michel et à Léa pour cette lecture réalisée dans le cadre du groupe FB Picabo River Book club.