Throwback Thursday Livresque #160 : sujet tabou

J’ai décidé de participer à un nouveau rendez-vous autour du livre : le Throwback Thursday Livresque. Imaginé par Bettie Rose Books, le principe est de partager chaque semaine sa lecture autour d’un thème mensuel qui sera décliné chaque semaine. Depuis peu, les liens de participation sont à déposer sur My-books.


Pour le thème de la semaine, j’ai pensé à un roman qui m’avait demandé un petit temps d’adaptation, mais qui m’avait beaucoup touchée, notamment en raison des sujets abordés : La Couleur du lait de Nell Leyshon.

La Couleur du lait -

En cette année 1831, Mary, une jeune fille de 15 ans entame le tragique récit de sa courte existence : un père brutal, une mère insensible, en bref, une banale vie de misère dans la campagne anglaise du Dorset.
Simple et franche, mais lucide et entêtée, elle raconte comment, un été, sa vie a basculé lorsqu’on l’a envoyée chez le pasteur Graham, pour servir et tenir compagnie à son épouse, une femme fragile et pleine de douceur. Avec elle, elle apprend la bienveillance. Avec lui, elle découvre les richesses de la lecture et de l’écriture… mais aussi obéissance, avilissement et humiliation. Finalement l’apprentissage prodigué ne lui servira qu’à écrire noir sur blanc sa fatale destinée. Et son implacable confession.

Il est question dans ce roman de la vie dans la campagne anglaise des années 1830, mais surtout du destin d’une jeune fille dont la vie va être brisée alors qu’elle venait à peine de commencer. Je ne préfère pas vous en dévoiler trop, mais ce qui est certain, c’est que l’histoire que Mary nous conte maladroitement, avec son orthographe défaillante et sa grammaire maladroite, devrait vous remuer et provoquer en vous un profond dégoût vis-à-vis de ces représentants de l’église (heureusement minoritaires) qui bafouent les valeurs qu’ils sont censés diffuser.

Et vous, connaissez-vous ce roman ?
L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ? 

Sous le compost, Nicolas Maleski

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« Si ma femme n’avait pas commencé à me tromper, je n’aurais probablement jamais versé dans l’extra-conjugalité. »

Gisèle est vétérinaire de campagne, Franck s’est voulu écrivain. Il est désormais père au foyer. Pas de méprise, ce statut est une source intarissable de joie. Car en plus de lui assurer un temps précieux auprès de ses filles, il le dispense de côtoyer ses semblables.
Hormis la fréquentation de quelques soiffards, cyclistes tout-terrain ou misanthropes à mi-temps comme lui, Franck Van Penitas peut se targuer de mener une existence conforme à son tempérament : ritualisée et quasi solitaire. Son potager en est la preuve, où aucun nuisible susceptible d’entraver ce rêve d’autarcie ne survit bien longtemps. Franck traque la météo et transperce à coups de bêche les bestioles aventureuses.
Jusqu’à ce jour où une lettre anonyme lui parvient, révélant l’infidélité de sa femme.
Face à un événement aussi cataclysmique que banal, n’est pas Van Penitas qui veut. Accablement ? Coup de sang ? Répartition des blâmes ? Très peu pour lui. Franck a beau être un garçon régulier, il n’en est pas moins tout à fait surprenant et modifier son bel équilibre n’entre guère dans ses vues. Son immersion en territoire adultérin, le temps d’un été, prendra l’allure d’un étrange et drolatique roman noir conjugal.

HarperCollins (8 janvier 2020) – 256 pages – Poche (7,50€)

AVIS

Sous le compost est une lecture assez déroutante dans le sens où l’on se laisse guider par l’auteur sans vraiment savoir où il veut nous emmener. Pas grave me direz-vous, sa plume caustique et empreinte de cynisme s’assurant de happer l’attention des lecteurs dès les premières pages. Nous voilà donc plongés en pleine campagne dans la vie de Franck, un père au foyer passionné de jardinage et vouant une totale dévotion à ses trois filles qui emplissent bien son quotidien. On appréciera l’originalité puisque pour une fois, ce n’est pas à la femme qu’est attribué le rôle de fée du logis.

Entre son jardin qu’il soigne presque aussi bien que ses filles, la maison à gérer, les filles à dorloter doublement pour compenser l’absence de leur mère accaparée par son travail, et ses virées dans le bar du village avec ses deux potes, enfin connaissances parce que Franck n’aime pas trop  l’idée d’avoir des amis, il n’a clairement pas le temps de s’ennuyer ! Mais une lettre anonyme dénonçant l’infidélité de sa femme va venir donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Vexé, plus par l’outrecuidance de la personne qui a osé s’abaisser à un tel procédé que par le contenu de la lettre, il va faire ce que toute personne sensée aurait fait à sa place, se lancer dans l’expérience mouvementée de l’adultère.

Ce n’est pas le premier réflexe qui vous serait venu à l’esprit ? Moi non plus, mais vous verrez que Franck est un homme assez spécial. Cynique à souhait, solitaire et peu à l’aise en société, il ne nous apparaît pas forcément comme un homme attachant, mais nous nous prenons rapidement au jeu, suivant avec curiosité ses péripéties extra-conjugales qui vont le conduire sur des chemins inattendus et interdits. Il est assez surprenant de voir son manque d’émotions : pas de scène de ménage quand il pense que sa femme prend du bon temps avec un autre, pas de jalousie et aucune culpabilité à culbuter une autre femme sans être même certain que sa femme le trompe réellement. Pas le type d’homme que j’aimerais personnellement fréquenter même si j’apprécie qu’il assume sans complexe son rôle de père au foyer et de jardinier amateur et plutôt doué.

J’ai, en revanche, admiré sa femme qui essaie de faire ses preuves en tant que vétérinaire dans un milieu rural qui ne voit pas sa couleur de peau d’un bon œil. Je n’ai pas d’enfant, mais j’ai également compati devant ses difficultés à faire concilier sa vie de mère et ses impératifs professionnels, son métier requérant de passer de longues et nombreuses heures en-dehors du foyer familial. Raison, peut-être, pour laquelle j’ai trouvé le comportement de Franck tellement injuste et révoltant d’autant que ce dernier a apparemment du mal à comprendre la notion de consentement. Quelques scènes durant lesquelles il insiste pour avoir des relations sexuelles avec sa femme ou son amante m’ont ainsi particulièrement indisposée…

Durant tout le roman, on suit donc Franck dans sa double, voire triple vie, de père au foyer, d’amant et de copain de bar, notre homme ne rechignant pas à boire quelques bières avec deux hommes du village dont l’un finit par nous toucher par le drame qu’il a vécu une décennie plus tôt. Un autre incident, en fin de roman, vient apporter une petite dimension dramatique qui m’a bien plu d’autant que j’étais loin d’avoir anticipé la révélation finale qui nous permet de relativiser les petits secrets de Franck. Au passage, une petite critique acerbe des écrivains à succès, mais sans grand talent, m’a arraché quelques sourires puisqu’il faut reconnaître qu’il y a quand même du vrai dans le tableau peint par le très cynique Franck, lui-même écrivain qui s’est oublié dans sa vie de papa et mari.

En conclusion, Sous le compost est un roman atypique dont le charme réside dans le ton cynique et étrangement vif de l’auteur. Sous fond de jardinage, de tromperies et de médisance, l’auteur nous offre une plongée dans un monde rural bien moins paisible qu’il n’y paraît tout en questionnant la notion de couple et de sa déliquescence dans un quotidien rythmé par les obligations en tout genre. Un roman noir aux allures de fable cynique sur l’adultère et la faculté de certains à se perdre dans leurs fantasmes, il fallait oser. Nicolas Maleski l’a fait ! Cela ne plaira pas à tous les lecteurs, mais chacun devrait au moins être marqué par son audace et l’honnêteté rafraîchissante de sa plume.

Merci aux éditions HarperCollinsFrance pour cette lecture.