Toutes blessent la dernière tue, Karine Giebel (Belfond)

Je remercie Babelio et les éditions Belfond pour m’avoir permis de découvrir Toutes blessent la dernière tue de Karine Giebel.

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Tama est une esclave. Elle n’a quasiment connu que la servitude. Prisonnière de bourreaux qui ignorent la pitié, elle sait pourtant rêver, aimer, espérer. Une rencontre va peut-être changer son destin…

Frapper, toujours plus fort.
Les détruire, les uns après les autres.
Les tuer tous, jusqu’au dernier.

Gabriel est un homme qui vit à l’écart du monde, avec pour seule compagnie ses démons et ses profondes meurtrissures.
Un homme dangereux.
Un matin, il découvre une inconnue qui a trouvé refuge chez lui. Une jeune femme blessée et amnésique.
Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Rappelle-toi qui tu es. Rappelle-toi, vite !
Parce que bientôt, tu seras morte.

  • Broché: 744 pages
  • Éditeur : Belfond (29 mars 2018)
  • Prix : 21.90€

AVIS

L’histoire et les personnages…

Karine Giebel est une autrice dont j’ai beaucoup entendu parler et dont je possède plusieurs romans dans ma PAL. Mais c’est finalement avec sa dernière parution que j’ai découvert son style noir comme la nuit et incandescent comme de la braise. Car autant le dire tout de go, l’auteure ne vous propose pas une gentille fable, mais plutôt un conte moderne qui ne cache rien de la noirceur humaine. Et cette noirceur, une jeune marocaine vendue par son père, puis mise au service d’une famille française va en faire les frais.

À un âge où elle aurait dû aller à l’école, la fillette dépossédée de son nom et renommée Tama par ses bourreaux, passe ses journées à récurer, à préparer les repas, à s’occuper des enfants… tout ça sous les coups, sous les humiliations et l’annihilation pure et simple de son être. On suit donc, année après année, Tama dans sa vie de femme de ménage, de nourrice et de punching-ball puisque les Charandon, chez qui elle vit, passe leurs nerfs sur elle. Sans loisirs, sans confort, sans amis, sans amour, sans respect et avec la faim au ventre, les coups en guise de contact physique et la peur comme seul compagnon, Tama est réduite à une vie d’esclave. Une esclave des temps modernes qui se retrouve perdue et exploitée dans un  pays qui n’est pas le sien et dont elle ne connaît rien si ce n’est les contours de son lieu d’habitation. Mais malgré tout ce qu’elle endure, malgré les douleurs physiques et morales qui l’accompagnent chaque minute de sa vie, Tama garde en elle une certaine naïveté et la volonté de ne jamais plier devant ses bourreaux. Et des bourreaux, elle en rencontrera beaucoup durant ce roman, certains faisant passer sa « famille française » pour des enfants de chœur ! Il faut dire que quitter cette famille ne marquera pas la fin du calvaire de Tama, mais le début d’une longue et douloureuse série d’épreuves durant laquelle elle fera également la découverte de l’amour auprès de son « sauveur » Izri.

Tama connaîtra heureusement quelques moments de bonheur purs comme lors de ses rencontres avec une personne âgée qui deviendra sa première vraie amie. Je dois d’ailleurs dire que si les scènes de torture ne m’ont pas fait pleurer, j’ai fondu en larmes lors d’un passage où Tama explique sa vie d’esclave à son amie… La charge émotionnelle de ce passage est tellement forte qu’elle permet autant à Tama qu’aux lecteurs de déverser un peu de toutes ces émotions accumulées au fil des pages. Il y a aussi Vadim, un des enfants Charandon qui aime sincèrement la jeune fille et qui a noué avec elle des liens très forts. La lecture fera aussi partie de Tama et l’aidera à trouver un certain réconfort et le moyen de s’évader mentalement à défaut de pouvoir le faire physiquement.

La jeune femme impressionne le lecteur par sa capacité à trouver un peu de lumière au milieu du chaos. C’est d’ailleurs cette manière de ne jamais perdre espoir qui lui permettra de se montrer si résiliente et si brave face à toutes les épreuves que la vie mettra sur son chemin… Une force de caractère et un vrai courage qui font de Tama un personnage qui suscite non pas la pitié, mais le respect ! À maintes reprises durant ma lecture, je me suis dit qu’à sa place, je n’aurais jamais eu la force de me battre aussi longtemps et avec tellement de volonté…

En parallèle de l’histoire de Tama, nous suivons celle de Gabriel, un homme rongé par la culpabilité et une envie implacable de vengeance. En marge de la société, il vit une existence très solitaire jusqu’à ce qu’une jeune femme s’immisce peu à peu dans sa vie, puis dans son cœur… J’ai eu du mal à saisir l’intérêt de ce personnage avant d’apprendre à mieux le découvrir, lui et ses blessures qui font partie de celles qui ne peuvent jamais vraiment guérir, mais juste être pansées jusqu’à ce que la douleur devienne supportable. À l’inverse de Tama qui ne se montrera sombre qu’en de rares occasions et la plupart du temps quand les circonstances l’exigeront, cet homme n’hésitera pas à se faire sa propre justice. Sans pardonner ses actes, j’ai fini par comprendre son envie de vengeance et toute cette peine qui aveugle son raisonnement. Contre toute attente, cet homme dont le cœur asséché retrouvera la force de battre m’a parfois émue et complètement brisé le cœur quand le destin se jouera une nouvelle fois de lui.

Un roman difficile qui vous fera passer par de nombreuses émotions…

Ce roman n’est pas à mettre entre toutes les mains, car l’auteure n’épargne pas le cœur des plus sensibles des lecteurs. Entre meurtres, scènes de torture et viols, on n’a pas une minute pour respirer et se sortir de ce sentiment d’horreur et d’incrédulité devant la haine que certaines personnes peuvent ressentir. Comment peut-on en arriver à exploiter une enfant ? Comment peut-on prendre plaisir à lui infliger les pires douleurs et regarder ensuite droit dans les yeux ses propres enfants ? Comment ne peut-on pas prendre dans ses bras cette enfant arrachée à sa famille et vouloir lui offrir une meilleure vie ? Comment peut-on assouvir ses bas instincts et violer une autre personne ? Comment peut-on en venir à ne plus ressentir aucune empathie, juste de la haine et des velléités de destruction ?… Tout autant de questions qui n’ont pas vraiment de réponse et qui nous laissent à fleur de peau durant une bonne partie du roman.

Devant toutes ces horreurs, on en vient à se dire, un peu pour garder foi en l’espèce humaine et un peu pour se rassurer, qu’elles sont seulement issues de l’esprit un peu tordu d’une auteure qui souhaite faire frissonner ses lecteurs. Puis, on se rappelle différents faits divers à l’instar du meurtre de Sophie Lionnet, jeune fille au pair à Londres exploitée par ses employeurs. Un exemple qui prouve que l’esclavagisme et la barbarie humaine sont une triste réalité que l’auteure a su dénoncer à travers une histoire révoltante et un personnage féminin fort.

Cette folie et bestialité humaine qui peut pousser une personne à jouir de la souffrance d’une autre est tellement bien mise en scène que cela en devient parfois difficile à supporter. J’ai d’ailleurs mis ma lecture en pause durant deux jours de manière à prendre un certain recul… Puis, je me suis replongée dans le roman, car que cela soit volontaire ou non, Tama s’insinue dans notre esprit et notre cœur.

Quand l’esclavagisme se fait amoureux…

Ce roman traite de l’esclavagisme moderne certes, mais il serait vraiment dommage de le limiter à cela puisque Karine Giebel parle également de l’esclavagisme au sens large,  celui qui vous pousse à être dépendant de l’argent ou d’un statut social, celui qui vous lie à votre passé et vous englue dans un cercle vicieux de violence et de vengeance… Et puis, il y a cet « esclavagisme » amoureux au nom duquel l’intolérable devient pardonnable, où la violence se fait oublier au nom de la dépendance affective et physique, où les coups viennent sanctionner un manque de confiance en soi et en l’autre, où l’amour se noie dans un sentiment primal de possessivité…

La manière dont Karine Giebel aborde les violences conjugales m’a beaucoup touchée et m’a semblé très réaliste notamment dans les sentiments contradictoires qu’elles soulèvent chez les personnes qui en sont victimes ou témoins ! En effet, Tama a subi tellement de choses difficiles qu’on en vient à se dire que les coups que son grand amour lui porte ne sont finalement que peu de chose… Après tout, cet homme qui l’a sauvée des griffes du monstre par lequel tous ses malheurs ont commencé n’est pas méchant, il s’est juste laissé deux ou trois fois submerger par ses émotions. Il a d’ailleurs eu lui-même sa part de malheur avec une enfance chaotique auprès d’un père alcoolique et violent et d’une mère qui s’est faite la complice de ce bourreau… Et puis Izri protège Tama des autres et l’aime passionnément alors que sont quelques coups au regard du bonheur qu’il lui apporte ?

Voilà plus ou moins le raisonnement que Tama développe après qu’Izri se soit montré violent avec elle. Mais le plus révoltant, c’est que le lecteur finit par avoir exactement le même ! Et c’est là le génie ou le machiavélisme de l’auteure qui a su nous mettre à la place de toutes ces femmes qui se font battre, mais qui pensent que c’est normal ou que c’est acceptable car leur bourreau les aime. J’ai tellement détesté me dire que les coups d’Izri ne sont pas si graves, car il aime sa princesse ! J’ai détesté me faire du souci pour ce délinquant qui, bien que ce ne soit pas récurrent, a osé porter la main sur la personne qu’il dit aimer plus que tout au monde et qui a déjà tant souffert ! Espérer les voir finir ensemble et vivre heureux m’a semblé tellement déplacé au regard de leur relation… Certains pourront y voir une belle histoire d’amour alors que j’y vois l’histoire d’un mec violent qui vole le dernier espoir de liberté en même temps que l’innocence d’une jeune fille.

Peut-on, en effet, vraiment justifier qu’un jeune adulte couche avec une jeune fille de quatorze ans en profitant de la dévotion qu’elle lui porte ? Peut-on justifier qu’au nom de l’amour, on prive une adolescente de son libre arbitre et de la possibilité d’avoir des amis masculins ? Peut-on accepter qu’une supposée trahison de l’être aimé justifie la volonté de le tuer ? Pour ma part, la réponse est un non clair et définitif, la possessivité n’ayant jamais été de l’amour ! Pour autant, j’ai apprécié de constater l’évolution d’Izri bien que finalement, ce ne soit qu’en toute fin de roman, qu’il gagne éventuellement un peu de clémence de ma part. Il prend, en effet, conscience du mal qu’il a pu faire à Tama…

Et pour ceux qui me trouveraient un peu dur avec le personnage, j’aimerais ajouter qu’un coup porté à son partenaire de vie est inacceptable quelles que soient les circonstances, quel que soit son passé et quels que soient les sentiments de celui qui frappe. 

Un récit qui malgré sa dureté et sa longueur se lit incroyablement vite…

Si j’avais lu cette chronique sur un autre blog, j’aurais probablement craint qu’en raison des thématiques abordées, ce roman de plus de 700 pages se révèle difficile et très long à lire. Et sur ce point, je peux vous rassurer puisque malgré toute la violence et la haine que l’on se prend de plein fouet, les pages défilent les unes après les autres.

Plusieurs raisons expliquent ce phénomène : le style percutant de l’auteure qui sait happer l’attention de ses lecteurs sans jamais ne la laisser s’échapper, de nombreux dialogues qui apportent beaucoup de rythme au récit, une protagoniste forte et attachante que l’on ne veut pas quitter d’un œil de peur qu’il ne lui arrive des malheurs, l’alternance des points de vue diaboliquement efficace pour casser le rythme et relancer sans cesse l’intérêt des lecteurs, une tension permanente qui fait que le roman ne quitte jamais totalement votre esprit, le maelström d’émotions qui vous assaillent au fil de votre lecture et qui vous prend aux tripes au point que le devenir de Tama devienne une question qui vous hante… En bref, Karine Giebel a l’art et la manière de narrer une histoire difficile de manière efficace et addictive !

La seule chose qui m’a parfois un peu freinée dans ma lecture est cette impression de « trop » : trop de haine, trop de violence, trop de torture… Que Tama subisse tant de choses aussi dures finit par sembler impossible même si finalement, on peut se poser la question de l’existence d’un cercle destructeur au sein duquel la haine appellerait la haine… De la même manière, la rencontre entre la jeune femme et Gabriel, deux personnes torturées, l’un dans sa chair l’autre dans sa psyché, m’a paru somme toute improbable.

En conclusion, Toutes blessent la dernière tue fait partie de ces romans qui vous marquent au fer rouge, vous remuent et vous broient les tripes. C’est dur, c’est violent, mais c’est incroyablement prenant ! Il faut dire que l’auteure, en insérant quelques rayons de soleil dans la plus noire des nuits, joue allègrement avec nos émotions. Elle nous embarque dans un ascenseur émotionnel dont il est bien difficile de sortir indemne, mais dont on tire une conclusion : l’homme n’est non pas un loup pour l’homme, mais un monstre… Karine Giebel nous offre donc ici un roman coup de poing qui, en abordant sans concession ni angélisme des sujets difficiles comme l’esclavagisme moderne, vous met K.-O. !

Et vous, envie de feuilleter ou de craquer pour Toutes blessent la dernière tue ?