Enfant de salaud, Sorj Chalandon

Couverture Enfant de salaud, Sorj Chalandon

Un jour, grand-père m’a dit que j’étais un enfant de salaud.

Oui, je suis un enfant de salaud. Mais pas à cause de tes guerres en désordre papa, de tes bottes allemandes, de ton orgueil, de cette folie qui t’a accompagné partout.

Ce n’est pas ça, un salaud. Ni à cause des rôles que tu as endossés : SS de pacotille, patriote d’occasion, résistant de composition, qui a sauvé des Français pour recueillir leurs applaudissements. La saloperie n’a aucun rapport avec la lâcheté ou la bravoure.

Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue.

Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous : les nazis qui l’ont interrogé, les partisans qui l’ont soupçonné, les Américains, les policiers français, les juges professionnels, les jurés populaires. Qui les a étourdis de mots, de dates, de faits, en brouillant chaque piste. Qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.

Le salaud, c’est le père qui m’a trahi.

Audiolib (11/08/2021) – 9h19 – Collection : littérature
Lu par Féodor Atkine

AVIS

Reçu dans le cadre de ma participation au prix Audiolib, Enfant de salaud de Sorj Chalandon n’est pas forcément le genre de roman vers lequel je me serais tournée, ne lisant qu’avec parcimonie les livres sur la Seconde Guerre mondiale. Mais il est vrai que ce roman dépasse ce simple cadre, car si l’auteur retrace le procès de Klaus Barbie, il fait aussi celui du père de son narrateur.

On alterne donc entre le procès du nazi qui ne réserve guère de surprise puisqu’il a été assez médiatisé pour qu’on en connaisse tous plus ou moins les grandes étapes, et la plongée dans la vie du père du narrateur. Un véritable terrain miné où il faut déterrer à coups de hache la vérité parmi un océan de mensonges, de vérités déformées et d’aventures fantasmées. J’avoue avoir fini par ressentir une certaine lassitude à entendre des informations pour ensuite les voir contredites par l’enquête d’un fils sur les traces du passé d’un père qui n’en porte que le nom.

La démarche est néanmoins intéressante, a fortiori quand l’on sait qu’elle est inspirée de la propre vie de l’auteur, fils d’un affabulateur professionnel. Chose que ce dernier explique d’ailleurs très bien dans un entretien inédit qui restitue la genèse de son roman, mais aussi l’opinion tranchée qu’il peut avoir sur certains sujets. Si je n’approuve pas particulièrement la manière dont il avoue pouvoir répondre à la violence par la violence, j’ai trouvé que cet entretien apportait un éclairage intéressant à cette quête de vérité.

Une quête de vérité qui demande une bonne dose de patience devant les mensonges d’un salaud, d’un homme qui s’est fait une spécialité d’endosser différents uniformes au gré des opportunités. En plus d’être un menteur et un déserteur, c’est aussi l’une de ces personnes qui, par le plus grand des miracles, ou la plus grande des injustices pour selon, s’en sort toujours bien. Il a trahi, fui, embrassé une cause avant de s’engouffrer dans une autre, soutenu l’ennemi, partagé des idées nauséabondes, mais malgré cela, il ne fera qu’une minuscule peine de prison là ou d’autres auraient été fusillés.

Salaud, mais chanceux contre vents et marées ! J’ai ressenti beaucoup de compassion pour notre narrateur, journaliste et fils qui tente, presque désespérément, de faire la lumière sur le passé d’un père violent et peu aimant qui a fini par s’enfermer dans ses propres mensonges. J’avoue d’ailleurs avoir été impressionnée par la patience du narrateur parce qu’à un moment, on a juste envie de crier et de dire à son père d’arrêter ses mensonges, ses fantasmagories et de simplement dire la vérité ! Mais en est-il simplement capable ? L’a-t-il été un jour ? Plus on découvre son passé, sa tendance naturelle aux mensonges et à la manipulation, plus on en doute. Vrai trait de personnalité ou maladie ? Ce que l’on sait avec certitude, c’est qu’il a le mensonge chevillé au corps.

Au-delà de la dimension personnelle et probablement cathartique du roman, Enfant de salaud, c’est aussi une plongée dans la Seconde Guerre mondiale, dans les bassesses des uns, la bonté des autres avec ces petits élans d’humanité redonnant espoir dans l’Homme. Certains passages sont émotionnellement difficiles entre un Klaus Barbie qui nie jusqu’au droit des victimes à avoir un procès, et les témoignages emplis de dignité et de courage de victimes qui racontent l’enfer, leur enfer. Et puis, il y a ces noms égrenés, ces morts qu’on espère ne jamais oublier, comme les enfants d’Izieu, 44 enfants juifs qui se pensaient en sécurité mais qui seront dénoncés avant d’être déportés et tués…

Quant à la partie audio, elle m’a complètement convaincue. La voix presque rauque et éraillée de Féodor Atkine nous plonge d’emblée dans l’histoire, d’autant que notre lecteur arrive à poser les bonnes intonations au bon moment. On ressent alors pleinement la détresse et la colère d’un fils face à un père bien insaisissable, mais aussi toute sa détermination à enfin obtenir de lui la vérité en le confrontant à son passé.

En conclusion, avec Enfant de salaud, Sorj Chalandon tient le pari réussi de mêler grande Histoire et petite histoire, mais pas n’importe laquelle, celle de son propre père. Un père opportuniste qui passera d’un camp à l’autre comme on change de chemise mais qui au final n’aura jamais choisi que le sien. En parallèle de cette quête de vérité sur le passé d’un homme qui ne cesse de brouiller les pistes par ses mensonges, l’auteur nous plonge également dans le procès de Klaus Barbie, faisant revivre tout un pan de la Seconde Guerre mondiale et redonnant, le temps d’un moment, voix aux victimes de la barbarie.

Enfant de salaud ou la plongée dans le passé d’un criminel de guerre en parallèle de celui d’un criminel de père ! 

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32 réflexions sur “Enfant de salaud, Sorj Chalandon

    • Si tu as aimé la version papier, tu devrais adorer la version audio !
      La voix de Féodor Atkine apporte une réelle profondeur à l’histoire et permet de ressentir à la perfection le désarroi d’un fils qui se sent trahi par son salaud de père, ce père qui ne fait que lui mentir même mit devant les faits bruts…

      J’aime

  1. Je passe mon tour pour celui-ci, si c’est un sujet, in témoignage qui m’intéresse dans le cadre d’un reportage vidéo, ce n’est pas vraiment ce que j’affectionne en terme de lecture. Même si en audio, ça doit donner une autre dimension au texte, mais je ne me suis pas encore convertie au format audio non plus. 😇

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