Grimoire noir, Vera Greentea et Yana Bogatch

Couverture Grimoire noir, Yana Bogatch et Vera Greentea

 Tu n’es pas un sorcier Bucky ! »

Nous sommes aux États-Unis à une époque proche de la nôtre. La commune de Blackwell est la seule de tout le pays à ne pas considérer la sorcellerie comme un acte criminel. Cela n’empêche cependant pas certaines sorcières à abuser de leur magie… Dans cette petite ville, Bucky Orson est un peu morose – qui ne l’est pas, à 15 ans ? Alors que sa meilleure amie l’a quitté pour traîner avec des gens bien plus cool, sa jeune sœur vient d’être kidnappée dans des circonstances troubles. Et face à l’impuissance de son père, shérif de la ville, Bucky décide de mener lui-même l’enquête. Finira-t-il par percer les mystères de la magie de Blackwell ?
Dans cet univers fantastique où les larmes font pleuvoir et où les plumes modifient les ombres, revient ce thème de la chasse aux sorcières. D’un romantisme gothique somptueux que ne renierait pas Yslaire, Grimoire Noir s’annonce également comme la révélation d’une jeune dessinatrice à suivre : Yana Bogatch, véritable star d’Instagram.

Glénat BD (17 février 2021) – 288 pages – 22€

AVIS

Grimoire noir est un magnifique roman graphique à l’esthétique résolument gothique. Dès les premières pages, cette ambiance sombre, rehaussée parfois d’une pointe de lumière, mêlant mélancolie, pluie et lancinante tristesse, imprègne chaque fibre du lecteur. L’harmonie entre le fond et la forme est indéniable et explique en grande partie le plaisir que l’on prend à se laisser piéger dans une toile tissée avec brio par Vera Greentea et illustrée par Yana Bogatch.

Illustrations Grimoire noir, Yana Bogatch et Vera Greentea

L’illustratrice brille par son art dynamique du cadrage et du découpage, évitant toute linéarité au récit, et la finesse remarquable de ses illustrations d’une sensibilité incroyable et d’une poésie à fleur de peau. Les yeux des personnages, leurs expressions faciales, leurs mouvements… Tout est dessiné avec un sens du détail incroyable, nous permettant de ressentir pleinement les émotions de personnages pris dans une intrigue plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut dire qu’en un peu moins de trois cent pages, Vera Greentea déploie sous nos yeux captivés, une histoire de disparition, met surtout l’histoire d’une ville très particulière…

Bienvenue à Blackwell, une petite ville qui renverse les codes. D’habitude, les sorcières sont traquées et exterminées, ici, elles sont puissantes et protégées, au point que même quand elles sont soupçonnées d’être impliquées dans la disparition d’une petite fille, son propre père, et accessoirement shérif de la ville, ne peut rien entreprendre contre elles. Mais Bucky, le frère de la jeune disparue, est bien décidé à mener sa propre enquête et à la retrouver coûte que coûte. Il pourra compter dans cette délicate entreprise sur l’aide de Chamomile, son ancienne meilleure amie, les deux ne se parlant plus depuis un an.

Dès le départ, l’ambiance de cette ville nous prend à la gorge ! On ressent pleinement ce climat asphyxiant et étouffant de certaines bourgades repliées sur elles-mêmes. Et puis, la pluie incessante, provenant des larmes d’une mère désespérée par la disparition de son enfant, n’aide pas à instaurer un climat plus léger… L’autrice joue à merveille sur la présence omniprésente de sorcières toutes-puissantes, dont certaines semblent plus sympathiques que d’autres. Si Chamomile, ignorée par son père qu’elle tente pourtant de satisfaire, porte en elle une solitude et une mélancolie la rendant touchante, d’autres sorcières se montrent bien plus menaçantes. Plane ainsi l’ombre vicieuse et malfaisante de l’ancienne sorcière à la tête du concile des corneilles, envoyée en prison après avoir tenté de briser l’un des tabous de la communauté…

Malgré le peu de coopération autour de lui, les sorcières bénéficiant d’une certaine impunité, Bucky avance avec détermination dans son enquête pour retrouver sa sœur, nous permettant d’y voir un peu plus clair dans le brouillard, et de remonter le passé d’une ville surprenante. On parle alors de chasse aux sorcières et de la manière dont, sans le vouloir, une jeune sorcière va permettre aux femmes de reprendre le pouvoir sur leur propre destin, et de ne plus être les victimes des hommes et de la superstition. On réalise néanmoins que les choses ne sont pas aussi simples. Blackwell, est-elle vraiment cette sorte de ville sanctuaire pour sorcières, ou juste une nouvelle forme d’emprisonnement pour des femmes qui ne peuvent en franchir les frontières ?

Qui dit enquête, dit découvertes, secrets et révélation ! J’ai ainsi pris beaucoup de plaisir à suivre Bucky dans ses investigations, d’autant que l’autrice fait planer une belle aura de danger et de mystère sur son intrigue. On y rencontre un fantôme au fond d’un puits, une sorcière plutôt menaçante et puissante, une plume qui vous suit comme votre ombre, des faux-semblants, un adjoint du shérif agressif… Au cours de la lecture, je me suis posé beaucoup de questions, que ce soit sur les raisons de la disparition d’une jeune sorcière aux pouvoirs prometteurs ou sur le ou les personnes derrière celle-ci.

Si j’avais, comme Bucky, mes hypothèses, j’avoue que je ne m’attendais pas à la révélation finale, bien plus humaine et moins machiavélique que je ne le pensais ! Même en reconsidérant toute l’histoire, je ne suis pas certaine que j’aurais pu deviner la fin, car l’autrice ne donne pas, du moins pour moi, assez de détails pour l’anticiper. Ce sera là d’ailleurs mon seul vrai bémol : une intrigue passionnante qui brasse pas mal de thèmes (jalousie, défaillance parentale, acceptation de soi, amitié…), mais des thèmes qui auraient mérité d’être plus creusés.

La psychologie des personnages m’a également semblé peut-être manquer de profondeur, mais j’ai apprécié l’évolution convaincante et bienvenue de Bucky. La disparition de sa sœur et toutes les découvertes qu’elle entraîne vont le faire grandir et gagner en maturité. Il finira par réaliser que ne pas avoir de pouvoir, ce n’est pas une tare en soi et que les femmes, malgré leur statut de sorcière, n’ont pas plus que par le passé, un sort enviable. J’ai, en outre, apprécié sa capacité à réfléchir sur ses erreurs passées, sa détermination à toute épreuve, son courage et sa dévotion fraternelle, qui tranche avec celle beaucoup plus malsaine d’un autre personnage.

En conclusion, avec Grimoire noir, le duo Vera Greentea/Yana Bogatch nous propose un magnifique ouvrage à l’esthétique gothique magnifiée par des illustrations d’une sensibilité à fleur de peau et d’une saisissante poésie. Les amoureux d’histoires de sorcières devraient prendre un plaisir immense à se plonger dans cette ville mystérieuse de Blackwell où protection ne signifie pas forcément libération, et à percer les secrets d’une étrange disparition… Entre sorcellerie, secrets, amitié, jalousie, famille, enquête et quête de liberté, vous ne devriez pas voir le temps passer !

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