Ranee Tara Sonia Chantal Anna, Mitali Perkins

Ranee, Tara, Sonia, Chantal, Anna par Perkins

Des années 1960 aux années 2000, cinq femmes cherchent leur propre voie, entre leur culture indienne et le rêve américain auquel elles aspirent.

Ranee migre avec sa famille du Bengale à New York pour une vie meilleure.
Tara, sa première fille, est admirée par tous, mais se sent obligée de jouer un rôle pour continuer à être aimée.
Sonia, sa cadette, rebelle et engagée, provoque un véritable séisme au sein de la famille lorsqu’elle tombe amoureuse.
Chantal, la fille de Sonia, talentueuse danseuse et athlète, est prise dans une lutte entre ses deux grands-mères et ses origines.
Anna, enfin, reproche à sa mère, Tara, de l’avoir forcée à quitter l’Inde pour les États-Unis et doit trouver sa place à New York.

Le fragile équilibre que les femmes de la famille Das peinent à trouver est chaque jour menacé par des blessures qui mettront des générations à cicatriser…

Bayard Jeunesse (2 juin 2021) – 352 pages – Papier (14,90€) – Ebook (9,99€)
Traduction : Pascale Houssin Jusforgues – 14 ans et +

AVIS

Des années 70 aux années 2000, une fresque familiale sur trois générations…

Appréciant beaucoup les fresques familiales et les relations intergénérationnelles, j’ai tout de suite été tentée par cette lecture qui nous plonge dans la vie mouvementée de la famille Das. Une famille qui a quitté le Bengale avant de poser ses valises au Ghana, en Angleterre, puis aux États-Unis. Ne connaissant pas la culture bengalie, j’ai apprécié d’en avoir, tout au long du roman, un petit aperçu que ce soit à travers la musique, les habits, les coutumes, les traditions familiales…

L’autrice a opté pour une narration alternée efficace et un découpage en trois parties, nous permettant de suivre les membres de la famille Das des années 70 aux années 2000. Dans ce roman choral campé par des femmes hautes en couleur, les hommes ne sont pas vraiment présents, bien qu’on ait la chance de faire brièvement la connaissance du père de Tara et de Sonia que j’ai tout simplement adoré. Gentil et aimant, il fait figure de père idéal même si son envie d’offrir le meilleur à ses filles ne lui permet pas de passer autant de temps qu’il le voudrait à leurs côtés.

Suivre trois générations, c’est l’assurance de découvrir une histoire familiale forte dans laquelle se mêlent incompréhensions, déceptions, mais aussi tendresse, complicité, pardon, et amour, beaucoup d’amour. C’est d’ailleurs quelque chose que j’ai beaucoup apprécié, car malgré les épreuves de la vie et les périodes de tempête, nul ne peut douter des liens unissant les femmes de la famille Das. On prend donc plaisir à sentir la complicité qui unit Tara et Sonia, deux sœurs qui vont devoir s’adapter à cette nouvelle vie aux États-Unis où leurs parents ont décidé de s’installer. Un pays accueillant mais qui n’est pas exempt de préjugés quant à leurs origines, des origines sur lesquelles on semble régulièrement les interroger.

De l’actrice à l’engagée, deux sœurs très différentes, mais très complices…

Habituées à voyager et à aller à la rencontre de différentes cultures, les deux adolescentes vont très vite s’intégrer, Sonia n’ayant besoin que de son carnet et d’un stylo pour se sentir chez elle, et Tara en faisant comme à son habitude : en s’appropriant un rôle qui n’est pas le sien. La télévision américaine lui sera d’une grande aide dans cette entreprise, ainsi que le talent de couturière de sa mère qui veille à ce que ses filles soient toujours à la pointe de la mode locale. Si j’ai trouvé Tara sympathique et attachante, j’ai eu un peu de mal à comprendre son besoin de porter un masque en permanence ou presque. Peut-être un moyen pour elle de se protéger et de ne pas montrer sa vulnérabilité, ou tout simplement l’expression de son goût pour la comédie et le théâtre. Un art dans lequel elle excelle !

Ouverte d’esprit, tolérante, amoureuse des livres en général, d’Orgueil et préjugés en particulier, prônant l’égalité entre les sexes, Sonia m’a d’emblée conquise. Cette forte tête, aux convictions politiques et féministes déjà bien affirmées, entrera souvent en conflit avec sa mère, au grand dam de Tara qui fera régulièrement office de médiatrice. Il faut dire que si Ranee est prête à faire certaines concessions pour l’intégration et la réussite de ses filles, elle se révèle pétrie de préjugés raciaux, au point de blâmer sa propre fille pour sa peau qu’elle juge trop foncée. Elle reste, en outre, attachée à des valeurs traditionnelles, notamment sur la place et le rôle de la femme au sein d’un couple. Des valeurs que sa cadette rejette en bloc.

Une mère courageuse, parfois difficile, mais une grand-mère touchante qui évolue pour le bonheur des siens…

Ranee est ravie que son mari ait écouté son envie d’immigrer aux États-Unis, mais elle ne verra pas d’un bon œil que ses filles vivent dans un quartier où les Afro-Américains sont majoritaires. Alors quand Sonia se met à fréquenter un homme noir avant de s’engager à ses côtés, la réaction ne se fait pas attendre… Ranee, personnage servant de fil conducteur au roman, offre, pour moi, l’évolution la plus intéressante et la mieux amenée. Durant une partie non négligeable du roman, je l’ai trouvée difficile, autoritaire, intransigeante, injuste, intolérante, obtuse… Mais de fil en aiguille, elle nous dévoile d’autres facettes d’elle-même : celle d’une femme parfois maladroite, mais qui a toujours tout fait pour assurer le bonheur et la réussite de ses filles, celle d’une femme courageuse qui a affronté une véritable tempête sans jamais sourciller, celle d’une femme capable d’évoluer et de laisser de côté ses préjugés et ses biais raciaux pour accueillir à bras ouverts la mixité et la diversité dans sa vie et au sein de sa famille.

Mère exigeante, on la découvre grand-mère, peut-être un peu mêle-tout et parfois maladroite, mais surtout grand-mère aimante et touchante. J’ai adoré la relation qu’elle a réussi à nouer avec ses deux petites-filles, des relations bien plus apaisées que celles qu’elle a pu avoir avec Sonia par le passé. Ranee m’a également touchée par sa quête d’identité qui survient après un drame qui a marqué dans sa chair les États-Unis, et qui ne sera pas sans conséquence pour certains immigrés devenus boucs émissaires. Elle va tâtonner, passer d’un extrême à l’autre, avant de se créer une vie qui lui convient et dans laquelle elle peut s’épanouir en trouvant un équilibre entre sa culture bengalie, les valeurs de son pays d’adoption et ses propres convictions. Des convictions forgées au gré des épreuves de la vie, de ses erreurs et de différentes rencontres.

La troisième génération : entre défiance et intégration, deux cousines aux antipodes l’une de l’autre 

Quant à Chantal, la fille de Sonia, et Anna, la fille de Tara, elles m’ont moins marquée que leur mère respective ou leur grand-mère Ranee. Les deux cousines offrent néanmoins un contraste intéressant : si la première est née et a été élevée aux États-Unis comme une Américaine, la seconde a été élevée en Inde. Anna se refuse d’ailleurs à renier sa patrie, dont elle apprécie la richesse linguistique, culturelle, et religieuse, au profit des États-Unis. Un pays dans lequel on l’a obligée à venir étudier, sans lui demander son avis, alors qu’elle ne s’y sent pas vraiment à sa place. Le fait que sa grand-mère ne cesse de la comparer à la parfaite, athlétique, intelligente, sportive et très américaine Chantal ne l’aide pas vraiment à accueillir ce déménagement aux États-Unis avec plaisir.

Contrairement à Chantal qui m’a semblé un peu terne, bien que j’aie apprécié la manière dont elle rappelle à ses deux grands-mères qu’elle est noire et bengalie, Anna frappe par sa présence. J’ai aimé sa manière de revendiquer le droit d’être elle-même et de demander à ce que l’on respecte sa culture et ses croyances. La « révolution des vestiaires », qu’elle mène avec intelligence, prouve d’ailleurs son aplomb et sa force de caractère, deux qualités qui la rapprochent de sa tante Sonia. D’abord sur la réserve face à cette cousine qui lui fait de l’ombre, Anna finira par nouer une certaine complicité avec Chantal, d’autant que si elles sont très différentes, elles sont toutes les deux très attachées à Ranee. Une grand-mère qui va parfois les inquiéter, mais qui sera toujours là pour elles.

Des thématiques passionnantes et variées traitées avec justesse, mais un roman qui aurait mérité d’être étoffé…

En plus de nous offrir une belle fresque familiale à travers le temps et de nous dépeindre le portrait de femmes fortes et attachantes, ce roman offre également une réflexion intéressante autour de thèmes variés : le racisme, l’identité, les racines, l’immigration, l’intégration, la famille, le deuil, la religion, les couples mixtes, la difficulté de trouver un équilibre entre la culture de son pays d’origine et celle de son pays d’adoption, le sentiment d’appartenance à un pays qui peut revêtir différentes formes, chacune tout autant valide l’une que l’autre…

Destiné aux adolescents, ce roman se lit tout seul, les phrases sont simples et fluides, le découpage des chapitres dynamique, le style de l’autrice très accessible, l’alternance des points de vue efficace pour happer et maintenir l’attention des lecteurs… Néanmoins, si j’ai passé un très bon moment aux côtés des femmes Das, le roman m’a paru trop ambitieux par rapport à sa longueur. En choisissant d’évoquer cinq femmes, l’autrice ne se laisse pas l’opportunité de développer de manière équilibrée chacune d’entre elles. La dernière partie consacrée à Anna et Chantal m’a ainsi semblé terne par rapport aux deux premières parties. J’ai, en outre, été surprise de voir à quel point Tara est occultée dans la dernière partie, d’autant que je m’interroge encore sur sa décision soudaine de déraciner sa fille sans même rester à ses côtés. Ranee, Sonia et Chantal s’occupent bien d’Anna lors de son arrivée aux États-Unis, mais cela ne vaut quand même pas le soutien de ses propres parents !

Les ellipses temporelles créent également un certain sentiment de frustration même si elles ont le mérite de nous permettre de nous focaliser sur l’essentiel et d’éviter de nous perdre dans les détails. Le roman convaincra probablement le public visé, mais laissera peut-être un peu sur la faim un lectorat plus âgé. Pour ma part, cela ne m’a pas dérangée outre mesure puisque j’ai ressenti assez d’émotions dans ma lecture pour avoir envie de tourner les pages les unes après les autres. La seule chose qui m’a vraiment gênée, voire franchement dépitée, est l’avant-dernière page : alors que le mariage forcé est plutôt dénoncé, notamment à travers Sonia, une phrase nous en donne une vision bien douce et idéalisée. C’est un détail, certes, mais un détail qui m’a quand même bien fait râler.

En conclusion, Mitali Perkins nous offre une fresque familiale et humaine qui, en plus de nous permettre de découvrir trois générations de femmes unies malgré leurs différences et des périodes de tension, évoque des thématiques importantes : la famille, le deuil, le racisme, les différences culturelles, les couples mixtes, la difficulté de s’intégrer dans un nouveau pays sans renier et/ou oublier ses propres racines, et celle de naviguer entre plusieurs cultures pour se forger sa propre identité… Un roman choral facile et rapide à lire porté par des femmes de caractère dont l’histoire se révèle tour à tour fascinante, émouvante, inspirante, mais surtout emplie d’une belle et touchante humanité !

Je remercie les éditions Bayard et Babelio de m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.
Téléchargez un extrait sur le site des éditions Bayard.

 

30 réflexions sur “Ranee Tara Sonia Chantal Anna, Mitali Perkins

    • Moi aussi 🙂
      J’avais vraiment eu peur avec les mariages arrangées que tu mentionnes dans ton avis et finalement, j’ai trouvé qu’à travers Sonia, on en avait quand même une bonne dénonciation. Par contre, cette phrase dans l’avant-dernière page, je ne l’ai pas comprise. Elle contredit clairement ce que l’on apprend du mariage arrangé/forcé de Ranee à qui on a imposé un mari quand celui-ci a pu choisir sa femme comme on achète un poisson sur le marché. Bref, ça m’a énervée de terminer une bonne lecture sur ce sentiment…

      Aimé par 1 personne

      • J’ai trouvé que ce n’était pas le seul détail qui tendait à banaliser les rencontres/mariages arrangés, même si c’était le plus visible. Finalement c’est quand ils étaient plus insidieux que ça m’a le plus gênée.

        Aimé par 1 personne

      • Il y a peut-être la réaction de Ranee suite à un drame qui semble en décalage avec son comportement des débuts et la manière dont elle semble avoir du mal à s’en remettre. Mais sinon, je ne vois pas trop, mais ça m’intéresse. Tu aurais un exemple ?

        Aimé par 1 personne

      • J’avoue que mon souvenir commence à être un peu vague, mais ne serait-ce que le fait que l’une des filles tombe amoureuse de l’homme que ses parents veulent la voir épouser, ça m’a semblé typique de toutes ces romances qui banalisent les mariages arrangés/forcés. Si on en croit toutes ces autrices, ce genre de relations déboucherait systématiquement sur le grand amour, alors qu’on sait tou-te-s que la réalité est tout autre.
        C’est ce que j’appelle la banalisation des relations forcées. On essaie de faire croire aux femmes que ce n’est pas grave de se retrouver dans cette situation, parce que c’est le chemin vers le grand amour. En plus dans ces romans les hommes choisis par les parents sont toujours des beaux gosses avec un coeur d’or et un gros compte en banque pour mieux faire passer la pilule.
        Pour moi ce genre de propos est dangereux (surtout qu’il est la plupart du temps propagé par des femmes, ça me choque!), parce que sous couvert d’histoire romantique, on fait croire aux jeunes filles qu’un moyen d’oppression est inoffensif et normal.
        (je suis d’autant plus énervée par ce genre de choses que ma nièce me disait ce week-end avoir vu un film « super romantique »: un mafieux kidnappe une femme dont il est tombé amoureux en rêve (!) et la séquestre jusqu’à ce qu’elle accepte de l’épouser… Elle a 17 ans et elle trouve que c’est une magnifique histoire d’amour. Je suis sans mots…)

        Aimé par 1 personne

      • Je comprends mieux… J’avoue que là, ça m’a moins gênée parce que Tara n’a jamais eu de pression pour épouser le beau gosse/gentil et riche. Par contre, après coup, l’évolution des sentiments de Ranee par rapport à son mari me perturbe parce que clairement, ce mariage arrangé était loin d’être à son goût. Tu imagines ma tête quand l’autrice lui fait dire à la fin du livre qu’elle n’a jamais eu à se plaindre du choix qu’on lui a imposé !
        Pour ta nièce, j’avoue que c’est l’un des exemple qui me fait penser que le problème du film que tu cites n’est pas tant qu’il existe (et encore), mais que les normes sociétales sont encore tellement viciées et soumises au patriarcat qu’on arrive à considérer à un âge où on est censé avoir un certain esprit critique que c’est quelque chose de romantique…

        Aimé par 1 personne

      • Elle n’a pas eu de pression pour l’épouser, mais les attentes de sa famille étaient là et le choix était fait pour elle de rencontrer cet homme.
        Ce qui m’ennuie, c’est que ça donne l’impression que l’autrice dit (2 fois, puisque la grand-mère refait le coup plus tard avec Chantal) que tes parents feront un bon choix pour toi de toute façon, donc c’est pas grave si tu te retrouves dans un mariage arrangé.
        Pour ce qui est de ce film, je suis d’accord avec toi. On est au 21e siècle et non seulement ce genre de films est encore produit et diffusé, mais il y a encore des personnes qui trouvent ça valide… on n’est vraiment pas sorties de l’auberge… Ce qui me rassure un peu, c’est que mon autre nièce (sa petite soeur, 14 ans) lui a dit qu’elle était cinglée et que ce n’était pas de l’amour, mais le syndrome de Stockholm. Ce qui est moins rassurant, c’est que ce film a eu assez de succès pour avoir une suite, apparemment. Je rêve.

        J’aime

  1. Pingback: C’est le 1er, je balance tout ! juin 2021 | Light & Smell

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.