La vie est un cirque, Magne Hovden

La vie est un cirque par Hovden

Un roman joyeux, tendre et attachant pour voir la vie en couleur !

Lise, trentenaire célibataire, travaille pour un fonds d’investissement et rêve de devenir l’associée de son patron froid et cynique. Sa vie va pourtant basculer le jour où un clown la demande à l’accueil.

Un oncle dont elle ne connaissait pas l’existence, vient de mourir et lui lègue son cirque à Oslo. Une opportunité en or se dessine pour Lise qui voit dans la revente de ce patrimoine la possibilité de devenir la numéro deux de sa boîte. À la lecture du testament, elle fait la connaissance des neuf circassiens, loin d’être enthousiasmés par cette nouvelle.

À la surprise de tous, il y a cependant une condition, et de taille, à l’héritage : Lise doit effectuer cinq représentations à la tête du cirque, costume pailleté, haut de forme et éléphante inclus…

Le Seuil (20 mai 2021) -384 pages – Papier (20€) – Ebook (14,99€)
Traduction : Marianne Segol

AVIS

Attirée par la couverture et le résumé, je me suis laissé tenter par ce roman, ce que je ne regrette pas, ayant passé un très bon moment en compagnie de personnages hauts en couleur, parfois détestables, mais pour certains terriblement touchants, à commencer par Lucille.

Cette éléphante pleure la mort du directeur du cirque Fandango qui l’avait sauvée d’un tragique et funeste destin. Alors, si je reste sur ma position à savoir qu’un pachyderme n’a rien à faire dans un cirque, je n’ai pu qu’être touchée par son histoire et la complicité que Lucille a su nouer avec Hilmar. Loin de l’image du directeur de cirque qui ne pense qu’au profit et qui exploite sans vergogne ses animaux, Hilmar, tel qu’on nous le décrit, était un homme profondément humain et bon, qui traitait avec beaucoup d’amour et de respect Lucille. Cela explique probablement la peine que cette dernière éprouve face à sa disparition. N’oublions pas que les éléphants sont des êtres très sensibles …

L’arrivée de la nièce de Hilmar pourra-t-elle l’aider à aller mieux ? Peu probable si l’on se fie aux premiers pas de Lise au sein du cirque, cette trentenaire, obsédée par l’argent et la réussite, ne faisant guère montre de beaucoup d’enthousiasme devant les dernières velléités d’un oncle dont elle ne connaissait même pas l’existence. Un oncle qui lui demande par l’intermédiaire de son testament de prendre la direction du cirque pendant au moins cinq représentations ; chapeau de forme, costume pailleté, sourire et bonne humeur compris. Lise ferait tout pour échapper à cette tâche bien loin de son travail au sein d’un fonds d’investissement, mais elle n’a pas vraiment le choix puisque c’est la condition sine qua non pour pouvoir hériter du cirque. Or, si elle se moque éperdument du cirque et de ses employés, elle espère bien pouvoir le vendre et ainsi obtenir l’argent nécessaire pour devenir l’associée de son patron et mentor.

Froide, vénale, cynique, autoritaire et blessante, Lise n’est pas le genre de personne avec laquelle on a envie de sympathiser et encore moins de prendre un thé ! L’auteur a donc fait un choix plutôt audacieux en mettant en scène une héroïne détestable. Choix que j’ai, pour ma part, apprécié, parce qu’il dépeint une réalité, celle du monde de la finance et des personnes qui exécutent les basses manœuvres sans une once de scrupule ou de remords pour les vies qu’elles détruisent. Du moins en apparence, parce que si Lise répond clairement à ce schéma, de fil en aiguille, sa carapace se fendille, les prémisses d’une prise de conscience se font sentir, et son cœur finit par s’ouvrir à des émotions que son cerveau a longtemps préférées ignorer pour des raisons que l’on découvre en cours de lecture.

Une évolution réaliste, car extrêmement progressiste. Lise ne change pas du jour au lendemain et dans l’intervalle entre sa prise de conscience et son arrivée au cirque, elle aura eu le temps de prouver sa froideur et sa détermination : manipulation, mensonges, piques qui appuient là où ça fait mal... Il faudra bien toute la magie du cirque, parce que magie il y a, la bienveillance de la plus proche amie et confidente de son oncle, une éléphante qui sait clairement se faire comprendre, un clown qui n’hésite pas à s’opposer à elle et à lui mettre sous le nez les conséquences de ses décisions, un avaleur de sabres amical… pour qu’elle commence à voir se dessiner une autre vie, une vie dans laquelle elle ne serait pas amputée de ses sentiments et obnubilée par la réussite et l’argent !

Et si l’argent ne faisait pas tout et n’était pas la solution pour combler un vide en soi ? La question, en apparence naïve, est loin de refléter la subtilité avec laquelle l’auteur l’amène. Loin d’être un énième roman feel good, La vie est un cirque joue sur la dualité humaine, sur les failles dont on n’a pas forcément conscience et que l’on comble par des moyens vides de sens et donc inefficaces, sur ce que l’on pense être, mais qui ne reflète pas ce que l’on est à l’intérieur, sur ces épreuves qui vous endurcissent en vous faisant perdre au passage une partie de votre âme, sur ces regrets qui peuvent vous détruire ou, à l’inverse comme Hilmar, vous pousser à offrir une meilleure version de vous-même.

Malgré des thématiques plutôt sérieuses qui évoquent, entre autres, ce qui fait de nous ce que nous sommes, le roman ne se révèle jamais dogmatique, sombre ou déprimant. Non, bien au contraire, d’abord parce qu’il y a quand même pas mal de petites touches d’humour et des situations cocasses qui allègent l’atmosphère, mais surtout parce que l’écriture de l’auteur est lumineuse et vivante. Il y a ainsi beaucoup de vie dans ce cirque que Lise pense condamner : les petites chamailleries comme dans toute famille, ce cirque étant une grande famille, les conciliabules pour contrer les plans de Lise, les habitudes de chacun, les entraînements, les doutes, les blessures, l’amour, le sens de la loyauté parfois mis à l’épreuve, la vie quotidienne au sein d’un cirque, les moments de complicité fraternelle et amicale…

Et puis, quand Lise est assez froide, bien qu’elle évolue progressivement, les autres personnages sont tous hauts en couleur, chaleureux, diablement vivants et attachants, du moins pour la plupart. Pour ma part, j’ai eu un coup de cœur pour Lucille, l’éléphante, au grand cœur, et pour Diana, qui est l’incarnation de la bonté, de la gentillesse et de la bienveillance. Tout le monde au sein du cirque aimait Hilmar, mais personne n’avait pour lui un attachement aussi grand et sincère que le sien. Diana fera d’ailleurs tout pour que sa dernière volonté soit exaucée, quitte à prendre des risques et à soutenir Lise malgré sa personnalité difficile.

Quant à Hilmar, s’il n’est plus, on sent sa présence et son influence, cet homme étant inextricablement lié à son cirque et à toutes les belles personnes qui le composent, et pour lesquelles il a joué tour à tour le rôle de père, de confident, d’ami, de mentor… Hilmar se fait petit à petit une place dans le cœur de Lise, qui apprend à connaître cet homme bienveillant à travers les yeux des membres du cirque, et de lettres qu’il lui a laissées et qu’elle découvre au fur et à mesure des représentations. Il se crée ainsi un lien au-delà de la mort entre deux personnes qui ont vécu leur vie en parallèle sans jamais se rencontrer, mais qui sont pourtant bel et bien liées. N’oublions pas non plus le cirque qui est ici un personnage à part entière. On le voit vivre, agonir, se relever, trébucher et se dresser fièrement malgré les obstacles et l’adversité.

Au sein de cet environnement particulier qui suit ses propres règles et un rythme qui lui est propre, Lise apprend enfin ce qu’est le lien, l’amitié et le vrai sens de la famille, pas seulement celle du sang, mais celle que l’on choisit et qui nous choisit pour ce que l’on est, et non pour ce qu’on peut lui apporter. Au fil des pages, on développe d’ailleurs une certitude : loufoque ou non, le plan de Hilmar pour aider sa nièce à être heureuse est ingénieux, parce que sincère et basé sur l’envie de montrer à Lise le chemin qu’il a lui-même parcouru, les deux personnages n’étant peut-être finalement pas si différents l’un de l’autre. Une réalité que Lisa va devoir découvrir par elle-même pour espérer être en phase avec la personne qu’elle est vraiment… que cela plaise ou non à son mentor !

Au-delà de toute l’intrigue autour du cirque et de la bataille entre Lise et les membres de la troupe bien décidés à ne pas la laisser détruire leur vie et outil de travail, l’auteur offre une réflexion intéressante sur un art en perte de vitesse, face à un public en quête de toujours plus de sensations. Comment un clown peut-il rivaliser avec les écrans de téléphone que le public semble incapable de quitter des yeux plus que quelques minutes ? N’est-il pas temps de laisser place à de nouvelles formes de spectacle et de tirer un trait sur un art qui a pourtant émerveillé et diverti des générations et des générations ?

Chacun se fera sa propre opinion, notamment sur la place du passé au sein de la modernité et du pouvoir de la finance, mais j’ai apprécié que l’auteur ne se contente pas d’établir un constat défaitiste. Il nous prouve également que tout espoir n’est pas perdu et que certains sont prêts à se battre pour faire perdurer leur art et cette passion qui les anime. Un beau message qui m’a touchée et qui m’a donné envie de retrouver les gradins d’un cirque (sans animaux), de renouer avec cette excitation à l’arrivée des artistes sur la piste et de me laisser émerveiller par des numéros en apparence simples, mais qui ont demandé des heures de travail.

En résumé, La vie de cirque offre une incursion lumineuse et mouvementée au sein d’une troupe de cirque qui va devoir faire face à un nouveau défi : une nouvelle directrice plus sensible au pouvoir de l’argent qu’à la magie du cirque et de l’amitié. Mais parce que nos artistes ont plus d’un tour dans leur sac et sont bien décidés à défendre un art de vivre qui leur tient à cœur, attendez-vous à une rencontre au sommet entre le feu et la glace, entre le rationalisme économique dépourvu d’âme, et la passion qui fait de chaque représentation un moment de partage et d’émotions. Original, touchant, non dénué d’humour et empreint d’un sens absolu de l’amitié et de la famille, La vie de cirque est bien plus qu’un roman ! C’est une déclaration d’amour au cirque avec un grand C, et à toutes les personnes qui continuent à faire vivre cette tradition séculaire, malgré une modernité qui aurait trop vite fait de la condamner.


10 raisons pour lesquelles lire La vie est un cirque

  • Une héroïne qui renoue avec ses émotions et (re)découvre son humanité au sein d’un cirque dont elle a hérité
  • Des personnages variés, hauts en couleur et pour certains terriblement attachants et touchants
  • Un beau message sur la possibilité de changer et de ne pas se laisser emprisonner par son passé
  • Un secret de famille qui soulève moult questions
  • Un voyage en Norvège en plus d’une immersion truculente dans le quotidien d’une troupe de cirque
  • Des moments cocasses et des échanges mordants qui ne manqueront pas de vous amuser
  • Un roman très actuel qui met en exergue la pression de la rentabilité à tout prix et des méfaits de la financiarisation à outrance de l’économie
  • Un exemple concret de la manière dont passé et modernité entrent en collision, avant peut-être de pouvoir cohabiter dans des bulles hors du temps comme les représentations de cirque peuvent l’être
  • Une écriture lumineuse qui mêle avec talent cynisme des uns et passion des autres
  • Un roman qui se lit tout seul et qui laisse les lecteurs avec un sentiment bienvenu d’optimisme

Merci à Babelio et les éditions Seuil pour cette lecture.

22 réflexions sur “La vie est un cirque, Magne Hovden

    • Je t’avoue que vu le caractère de l’héroïne, je ne m’attendais pas à cet aspect lumineux qui s’impose progressivement aux lecteurs. Je crois que cela tient de l’écriture de l’auteur, mais aussi de l’évolution des personnages qui apprennent à se faire confiance et à voir au-delà de leurs différences 🙂

      J'aime

  1. Ta chronique donne envie 😊 Je n’aime pas spécialement les cirques, surtout avec animaux, je suis d’accord avec toi là dessus. Mais dans un livre pourquoi pas, et l’éléphante a l’air tellement touchante ! En plus une protagoniste détestable qui revoit ses priorités au fur et à mesure de l’intrigue, ça a le mérite d’attiser la curiosité 😉 merci pour ce beau retour !

    Aimé par 1 personne

    • Je suis contente qu’on se rejoigne sur les cirques avec animaux (une infamie) ! Je confirme l’éléphante est très touchante, mais ce n’est guère étonnant quand on connaît la sensibilité et l’intelligence de cet animal qui pleure ses morts…
      Ravie que ta curiosité soit titillée parce que je sais qu’une héroïne détestable, même si elle évolue, peut parfois faire peur !
      Avec plaisir 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Pingback: Top Ten Tuesday #229 : 10 romans, 10 pays | Light & Smell

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.