Pas de trois, Gwladys Viscardi

Pas de trois par Viscardi

En fuite après avoir commis l’irréparable, la belle Emma, égarée, épuisée, finit par trouver refuge au sein de bois inconnus, où les ondes paisibles du lac et les lentes allées et venues des cygnes ne suffisent à adoucir la perte de sa vie passée.

Le Prince Rawdon, vain et solitaire, rencontre la jeune femme lors d’une partie de chasse et tombe immédiatement sous son charme.

Mais dans la forêt, le danger rôde. L’enchanteur qui y a élu sa demeure, perçoit Emma comme une menace à de secrets desseins et, furieux, jette sur elle une cruelle malédiction. Cygne le jour, humaine la nuit, projetée au sein d’enjeux qui la dépassent, tout salut semble impossible, si ce n’est la mystérieuse, ténébreuse, et non moins inquiétante Eva.

Et si la fille de l’enchanteur pouvait se révéler une alliée inattendue ?

Books on Demand (27 octobre 2019) – 396 pages – Papier (13,99€) – Ebook (3.99€)

AVIS

Une plume délicate et poétique au service d’un univers enchanteur ! 

Nul besoin de vous dire que j’ai complètement craqué devant la couverture que je trouve aussi enchanteresse et mystérieuse que sublime. Elle est d’ailleurs à l’image de la plume de l’autrice qui m’a subjuguée par l’élégance et la finesse avec laquelle elle nous plonge dans cette réécriture du Lac des cygnes. N’ayant jamais eu la chance de voir ce ballet, je ne me prononcerai pas sur le degré de liberté pris, mais ce qui est certain, c’est que l’autrice a réussi à retranscrire toute l’idée de mouvement et de poésie que l’on est en droit d’attendre d’une telle œuvre.

Cela se ressent dans le choix des mots et la beauté de longues phrases qui prennent le temps de s’écouler au rythme des sentiments et des espoirs des personnages. Et puis, il y a cette manière dont l’autrice exalte nos sens et plus particulièrement la vue, sa plume étant indéniablement visuelle et immersive. Page après page, on s’imprègne de l’atmosphère des bois, de l’ambiance de suspicion, la forêt étant habitée par d’innombrables espions à bec et à plumes, de l’aura de danger, mais aussi d’espoir qui entoure nos protagonistes.

Un ballet fascinant prend ainsi vie sous nos yeux à condition d’apprécier les plumes poétiques et les romans d’ambiance dans lesquels chaque chapitre ne donne pas lieu à un rebondissement. Pour ma part, c’est quelque chose que j’ai adoré, mais j’ai conscience que ce qui fait le charme du roman pour moi pourra donner à d’autres un certain sentiment de lenteur et de langueur. Ne vous attendez donc pas à une histoire menée tambour battant, mais plutôt à une histoire qui prend le temps de se dévoiler à nous dans toute sa complexité et sa splendeur. Les enjeux et les ressorts dramatiques se dévoilent ainsi avec subtilité au fil de la lecture.

Deux jeunes femmes fortes et courageuses…

M’attendant à une narration alternée traditionnelle, j’ai quelque peu été déroutée par le découpage en trois parties du roman, chacune consacrée à l’un des trois protagonistes. Si cela manque peut-être de liant, ce découpage nous permet néanmoins d’appréhender avec une certaine acuité les différents enjeux de l’intrigue selon la perspective de chacun. À cet égard, je dois avouer avoir largement préféré la partie consacrée à Eva, le personnage, du moins pour moi, dont la psychologie est la plus fine, aboutie et complexe.

Cette jeune femme vit depuis toujours sous le joug d’un père malfaisant, violent et haineux qui utilise sa magie pour la contraindre elle, mais aussi tous ceux qui ont eu le malheur de croiser sa route. Année après année, il n’a ainsi pas hésité à transformer des êtres humains en une armée d’oiseaux obéissants et menaçants. Une méchanceté à laquelle n’a pas échappé Emma, une jeune femme de bonne naissance qui, après un crime de légitime défense, a dû fuir amis, famille et maisonnée avant de trouver refuge dans, malheureusement pour elle, la forêt de cet ignoble enchanteur.

En quittant une vie de confort afin d’éviter la mort, la douce et belle Emma n’aurait jamais pensé devoir affronter le courroux d’un enchanteur peu enclin à laisser ses plans machiavéliques menacés par l’arrivée d’une péronnelle. Ne pouvant l’occire sans en subir les conséquences, il lui lance un enchantement aussi pernicieux qu’effroyable : le jour, la belle se transformera en cygne ! Cela, suffira-t-il à l’éloigner durablement du Prince Rawdon, rencontré fortuitement, ou la jeune femme, avec l’aide inespérée d’Eva, pourra-t-elle trouver un moyen d’obtenir du prince ce salut tant espéré ?

… pour un conte qui bouleverse avec brio et subtilité les codes du genre !

Cette réécriture du célèbre ballet Le Lac des cygnes m’a très agréablement surprise, l’autrice n’hésitant pas à casser les codes des contes traditionnels dans lesquels les princes sont tout-puissants, et les princesses magnifiées dans leur impuissance. Ici, le prince nous apparaît presque faire de la figuration quand Emma et Eva prennent leur vie à bras-le-corps, se rebellent, luttent, trébuchent avant de se relever la tête haute et la tête emplie d’idées de liberté ! Chacune à leur manière, elles sont fortes et refusent de courber l’échine devant l’adversité et les épreuves qui ne manqueront pas de croiser leur route.

Rien ne les prédisposait à se rencontrer et pourtant, les deux jeunes femmes semblent être faites pour être complices, unies par ce même souhait d’émancipation. Un souhait qui m’a semblé être au cœur du récit : l’une souhaitant se libérer d’un père et d’une forêt aux limites infranchissables, l’autre des carcans de la société et du « sois belle et tais-toi » dans laquelle elle a été élevée. Si je n’ai guère été étonnée du courage d’Eva qui, élevée sans tendresse ni amour, a appris dès son plus jeune âge la force de la débrouillardise et l’importance d’être maître de son destin, Emma m’a surprise. Choyée depuis toujours, on aurait pu craindre qu’elle s’effondre devant le destin qui semble s’acharner sur elle quand elle nous prouve qu’être belle ne signifie pas être dépourvue de caractère, de pugnacité, de courage et d’audace ! La jeune femme, loin de s’effondrer, se révèle dans l’adversité.

En plus du travail effectué sur la psychologie des deux jeunes femmes, j’ai apprécié la manière dont l’autrice a pensé le duo et son évolution. Alors qu’en début de roman, Eva nous apparaît presque inquiétante, que ce soit en raison du noir qu’elle porte ou des secrets qu’elle refuse de dévoiler, elle finit par gagner le cœur des lecteurs, mais pas seulement. De fil en aiguille, la relation entre les deux jeunes filles change de nature, se renforce jusqu’à prendre une tournure que je trouve magnifiquement amenée. Il y a ainsi beaucoup de tendresse et de poésie dans la relation entre Eva et Emma, chacune exprimant ses émotions et sentiments avec une retenue teintée d’espoir et de craintes face à un avenir qui s’annonce compliqué…

Un prince sauveur ou troisième roue du carrosse ?

Quant au prince, s’il nous offre d’abord l’image d’un bellâtre superficiel et inconstant intéressé seulement par la chasse, le portrait finit par nous sembler quelque peu injuste et réducteur. En suivant son point de vue, on comprend que la chasse est pour lui un exutoire à sa frustration et qu’il n’est pas plus libre de ses choix que nos deux jeunes femmes, sa prison étant seulement d’une autre nature. On apprend donc à connaître les tours et contours d’une vie rythmée par les obligations royales, l’espoir d’obtenir auprès de la reine des fées un remède à la maladie d’un père qui ne semble guère lui faire confiance, et ses rêveries au sujet d’Emma. Une jeune femme qui, malgré les doutes qu’il a à son sujet, a réussi à capter son attention et à lui donner des envies de noces…

Plus complexe qu’il n’y paraît sans être d’une profondeur abyssale, Rawdon ne vole néanmoins pas la vedette à Emma et Eva, nous apparaissent plutôt comme un rouage nécessaire à leur desiderata de liberté. J’ai, en outre, apprécié la manière dont l’autrice utilise ce personnage pour nous pousser avec subtilité à réfléchir aux archétypes des princes dans les contes et autres histoires de princesse. Ainsi, quand on loue la bravoure des princes, on occulte que leur motivation n’est point la noblesse ou une quelconque grandeur d’âme, mais bien la beauté de leur demoiselle en détresse et la volonté de prouver leur bravoure… Un schéma auquel ne déroge pas Rawdon même si au fil du livre, on finit par ressentir une certaine pitié pour ce jeune homme qui n’aspire qu’à prouver sa valeur à un père qui semble bien plus prompt à le dédaigner qu’à le soutenir et à l’encourager.

Quand l’ennemi se conjugue également au féminin…

Au-delà du trio, j’ai également apprécié l’aura de mystère et de danger entourant l’enchanteur bien que j’aurais peut-être apprécié d’en apprendre un peu plus sur ce dernier, d’autant qu’il m’a semblé quelque peu caricatural par rapport aux autres personnages. La manière dont l’intrigue autour de cet affreux personnage est résolue m’a, en outre, paru un peu précipitée. En revanche, la reine des fées nous apparaît plus nuancée avec cette impression que cette alliée d’aujourd’hui pourrait faire le redoutable ennemi de demain. Puissante et intelligente, elle semble, en effet, tisser sa toile autour du prince sans que ce dernier ne s’en rende compte. Il faut dire qu’il est bien plus doué à la chasse que sur le terrain politique qui nécessite une subtilité et une certaine capacité à toujours avoir un pion d’avance, dont il semble complètement dépourvu… Je suis vraiment curieuse de découvrir comment les choses vont évoluer dans le deuxième tome, en croisant les doigts pour que notre beau prince gagne en perspicacité.

En conclusion, j’ai trouvé un petit côté révolutionnaire, voire féministe, à ce conte qui nous montre comment deux jeunes femmes, contraintes par les hommes et la société, vont tout faire pour gagner leur liberté, une liberté à laquelle aspire également un prince. Cette magnifique réécriture du célèbre ballet Le Lac des cygnes tout en poésie ravira les amateurs de belles plumes qui savent retranscrire, grâce à la beauté et le choix des mots, l’essence d’une histoire empreinte de magie, de mystère, de danger, d’espoir et d’illusions. Un roman à l’ambiance délicate, enchanteresse et envoûtante que je ne peux que vous recommander si vous appréciez les histoires immersives dont l’intérêt réside autant dans l’atmosphère que l’intrigue et les personnages.

Pas de trois, Gwladys Viscardi

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23 réflexions sur “Pas de trois, Gwladys Viscardi

    • Je ne sais pas trop quand sortira le deuxième tome, mais je suis vraiment curieuse de découvrir où l’autrice va emmener ses héroïnes…
      Le côté féministe est présent autant de manière explicite avec les personnages qu’en trame de fond avec cette manière dont l’autrice casse les codes. J’ai vraiment adoré cet aspect du récit comme l’écriture très poétique qui te tente 🙂

      Aimé par 1 personne

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