La gitane aux yeux bleus, Mamen Sánchez

L’inspecteur Manchego approcha le smartphone dernière génération de son oreille, en retenant sa respiration. Il entendit une voix nasale, sur un bruit de fond rythmique, une sorte de lamentation ou de prière, et les accords d’une guitare. Il ne comprit pas un traître mot de ce que disait l’interlocuteur – c’était en anglais –, mais il devina qu’il ne s’agissait pas d’un appel au secours, on n’y sentait aucune peur.
– Qu’est-ce qu’il dit ? demanda-t-il.
– Textuellement : « Papa, laisse-moi faire. Je maîtrise la situation. »

En bon Espagnol, l’inspecteur Manchego a tout de suite identifié d’où provenait le message : d’une boîte de flamenco. Pas de quoi s’alarmer, donc, quand un riche éditeur londonien, flanqué d’un interprète, vient, très inquiet, lui annoncer que son fils, la trentaine, bien sous tous rapports, a disparu à Madrid depuis plusieurs semaines, après ce dernier fameux appel.
Enlevé ? Séquestré ? Blessé ? Tué ? Mais non, il y a forcément une femme là-dessous.
En fait, surtout une exquise gitane aux yeux bleus – ça c’est curieux – et face à une tribu de Grenade au grand complet, le jeune Atticus a-t-il la moindre chance ? Non, bien sûr…comme on va le voir au fil de ses irrésistibles aventures.

Mercure de France (4 juin 2020) – 304 pages – Broché (21,80 €) – Ebook ( 15,99 €)
Traduction : Judith Vernant

AVIS

Quand Babelio m’a proposé de découvrir ce roman, je n’ai pas hésité une minute, le résumé m’ayant tout de suite intriguée. Et très vite, j’ai compris que l’auteure allait me faire passer un bon, non, un excellent moment de lecture auprès de personnages hauts en couleur !

Atticus, fils prodigue d’un ponte de l’édition anglaise, est envoyé par son père en Espagne afin de fermer la revue Librarte, un gouffre financier. Mais avant de pouvoir tourner la page de ce retentissant et désagréable échec commercial, il doit licencier en bonne et due forme les cinq employées à temps plein. Une mission pas très agréable, mais en apparence assez simple, qui va toutefois prendre un tournant quelque peu inattendu ! Les cinq femmes travaillant pour la revue ne sont, en effet, pas décidées à partir sans tenter de sauver leur outil de travail dont elles ont toutes, pour des raisons différentes, besoin. Et pour ce faire, elles ont fomenté un plan aussi audacieux que loufoque.

Est-ce que ce plan a quelque chose à voir avec la disparition d’Atticus qui conduira son père à solliciter l’inspecteur Manchego ? Je vous laisserai le soin de le découvrir, mais ce qui est certain, c’est que vous pouvez vous attendre à être embarqué dans une aventure complètement extravagante qui ne manquera pas de vous surprendre et de vous arracher de nombreux sourires et éclats de rire. Je me suis ainsi beaucoup amusée à remonter la trace d’Atticus, l’auteure ne ménageant pas ses effets de surprise et multipliant les situations rocambolesques durant lesquelles les différences culturelles entre Anglais et Espagnols sont mises en avant avec beaucoup de charme et d’humour. Quand le flegme britannique et le côté hautain et guindé de l’aristocratie anglaise rencontrent la flamboyance et la chaleur espagnole, cela fait quelques étincelles ! Certains dialogues et échanges valent ainsi leur pesant d’or et me resteront probablement longtemps en tête… Le trait est parfois forcé et flirte avec la caricature et les clichés, mais ça semble complètement assumé et fait sans excès, ce qui rend le tout savoureux à souhait.

Le rôle de l’inspecteur volontaire, mais avec un côté un peu boulet, apporte aussi pas mal de comique à l’histoire d’autant que Manchego ne fait rien pour qu’on ait envie de le considérer avec sérieux. Vous auriez l’idée vous en tant que policier d’engager un cambrioleur pour éviter de passer par une voie plus classique, mais plus longue, ou d’aller acheter des cotons-tiges pour faire un test ADN ? Beaucoup d’humour, de bonne humeur et de légèreté donc dans ce roman qui est loin d’être un banal roman policier, la disparition d’Atticus ne servant que de prétexte à une intrigue pleine de mordant dans laquelle l’amitié revêt une place primordiale. Je parle d’amitié au singulier, mais elles sont pourtant plurielles, Berta, Soleà, María, Asunción et Gaby étant très proches. Ces femmes ont des parcours professionnels et personnels très différents, mais elles ont pourtant réussi à aller au-delà de leurs différences pour développer une jolie complicité.

Cette galerie de femmes au tempérament varié est probablement l’atout charme de ce roman puisqu’il est impossible de ne pas se prendre d’affection pour ces dernières et de leur souhaiter le meilleur. J’ai toutefois eu un peu de mal avec María qui m’a semblé considérer avec une certaine nonchalance des actes discutables sur le plan moral et pénal même si on lui accordera des circonstances atténuantes. J’ai eu, à l’inverse, un coup de cœur pour Berta, la patronne de la revue qui veille avec beaucoup de bienveillance sur les autres femmes de son équipe. Le traitement que lui réserve l’auteur m’a vraiment séduite et m’a même donné quelques papillons dans le ventre ayant trouvé cette femme très touchante dans sa relation avec un autre protagoniste.

Tout au long du roman, on apprend donc à connaître ces femmes, ce qui est également l’occasion pour l’auteur d’aborder, sans pathos et avec une certaine douceur, une multitude de sujets : l’amitié, l’amour, l’adultère, la trahison, le mensonge, le pardon, le désir de maternité non assouvi, la maltraitance physique et psychologique, les secrets de famille, la famille… En ce qui concerne la famille, les lecteurs auront, tout comme Atticus, l’occasion de découvrir celle de Soleà. Une expérience plutôt inoubliable ! Exubérants, chaleureux et accueillants, les membres de la famille de la jeune femme ne manquent ni de présence ni de panache même si c’est probablement la grand-mère qui m’a le plus marquée et touchée. Difficile donc de ne pas succomber au charme de cette grande famille, et ce n’est pas Atticus qui vous dira le contraire.

Issu de l’aristocratie anglaise qui considère toute forme de démonstration affective comme un signe de vulgarité, notre jeune Anglais aurait pu être tenté de prendre la poudre d’escampette devant toutes ces embrassades et effusions tellement peu anglaises. Mais de fil en aiguille, on le découvre de plus en plus attaché à des us et des coutumes très éloignés de ses habitudes, mais qui le rapprocheront d’une certaine jeune femme au regard envoûtant. L’évolution d’Atticus se révèle spectaculaire bien que plus amusante que crédible, l’auteur jouant habilement avec cette idée de « l’amour qui transforme » pour la pousser à son paroxysme. Pour ma part, j’ai apprécié ce changement, mais je ne vous cacherai pas que l’Atticus version anglaise, qui ne se déplaçait jamais sans sa bouilloire et son Earl Grey (bon du Twinings, mais personne n’est parfait) me plaisait plutôt bien. N’envisageant pas une journée sans mes trois tasses de thé réglementaires, je ne suis peut-être pas très objective sur ce point…

En plus d’avoir proposé une intrigue complètement loufoque et une truculente galerie de personnages, l’auteure multiplie les références littéraires et fait même intervenir, sous une forme inattendue, un auteur classique de fantasy qui a ici quelques tendances au voyeurisme. Les amoureux des livres, a fortiori s’ils aiment le thé et rire, devraient donc trouver leur bonheur avec ce roman qui se lit tout seul ou presque.

Il faut dire que Mamen Sánchez réussit à attiser l’intérêt des lecteurs dès les premières pages que ce soit grâce à une plume fluide et légère pleine d’humour ou l’alternance entre présent et passé qui ne peut que donner envie de comprendre les tenants et les aboutissants de la disparition d’Atticus. Les pages défilent donc toutes seules avant de nous offrir une conclusion à la hauteur de personnages hauts en couleur et des péripéties pleines de surprises d’un Anglais qui n’est peut-être pas aussi froid et guindé qu’il le pensait. Et si le bonheur n’était finalement pas dans le thé ?

Tendre, rocambolesque et pétillant, plus qu’un roman, une bouffée d’oxygène et de légèreté pour un beau voyage plein de saveurs entre Madrid et Grenade !

Je remercie Babelio et les éditions Mercure de France pour m’avoir envoyé ce roman en échange de mon avis.

20 réflexions sur “La gitane aux yeux bleus, Mamen Sánchez

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